L'actrice qui incarne Winnie dans Oh les beaux jours exprime à quel point le texte de Beckett réduit sa liberté d'interprétation

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Le théâtre, texte et représentation - L'écriture d'invention
Type : Écriture d'invention | Année : 2012 | Académie : Hors Académie

Jeu des acteurs et mise en scène

 Écriture d'invention

 Pendant une répétition, l'actrice qui incarne Winnie dans Oh les beaux jours cesse soudain de jouer. Elle s'adresse au metteur en scène et exprime à quel point le texte de Beckett réduit sa liberté d'interprétation.
 Vous rédigerez, sous forme de scène de théâtre, ce dialogue à deux voix, sachant que le metteur en scène soutient, pour sa part, les choix de l'auteur de théâtre.

Se reporter aux textes du corpus.
     LES CLÉS DU SUJET  

Comprendre le sujet

Analysez précisément les mots de la consigne afin de faire la « définition » du texte à produire.

Scène de théâtre (genre) et dialogue argumentatif (type de texte) traitant de la liberté à laisser à l'acteur par un auteur (thème) pour défendre sa part dans la création théâtrale (but du locuteur).

Trouver des idées et faire des choix

Les thèses à illustrer

  • Problématique : faut-il ou non suivre les directives de l'auteur ?

  • Deux thèses s'opposent :

    • celle de l'actrice : « Un auteur de théâtre qui multiplie les didascalies empêche les acteurs d'assurer leur fonction d'interprète et bride leur liberté ; les acteurs ont aussi leur part dans la création d'une pièce. »

    • celle du metteur en scène : « L'auteur de théâtre a le droit d'imposer aux acteurs leur interprétation, c'est lui le vrai créateur de la pièce. »

Les arguments

  • Arguments de l'actrice :

    • la pièce n'appartient plus à l'écrivain après qu'il l'a écrite ;

    • il faut l'adapter au contexte, à la sensibilité du public ;

    • on a le droit de moderniser une pièce, sans quoi elle devient obsolète.

  • Arguments du metteur en scène (ceux aussi de l'auteur dramatique) :

    • seul l'auteur sait exactement le sens qu'il veut donner à sa pièce ;

    • on ne doit pas trahir l'auteur, ou faire des contresens sur son œuvre.

Le type de dialogue

  • Il s'agit plutôt d'un dialogue polémique (« pour sa part »).

  • Le dialogue didactique peut aussi se concevoir, car le metteur en scène « dirige » l'actrice.

Le choix des exemples

  • Faites quelques allusions à la scène que joue l'actrice, mais aussi à d'autres pièces et à des mises en scène que vous avez vues.

  • Comparez le texte théâtral des pièces dites classiques (très peu de didascalies) avec celui des pièces plus modernes.

Pour réussir l'écriture d'invention : voir guide méthodologique.

Le théâtre : voir lexique des notions.

Corrigé

Ariane Monsalvat. - Encore une journée divine. Divine ! Vraiment ! Drôle de divinité ! Non, là, j'arrête... Je n'en peux plus... J'abandonne ! Toutes ces indications scéniques qui étouffent le texte et me brident, m'empêchent de créer vraiment le personnage. D'ailleurs, ce personnage qui n'est qu'un buste, qui ne peut jouer de son corps... c'est insupportable !

Raphaël Leduit. - Mais je ne comprends pas. Au contraire, tout vous est fourni, vous n'avez qu'à vous laisser porter par le texte, c'est réglé comme du papier à musique, l'auteur vous tient par la main.

Ariane Monsalvat. - Cela veut dire que je ne suis qu'une sorte de réceptacle sans âme, de haut-parleur. Alors, à quoi servons-nous ?

Raphaël Leduit. - Mais non ! Vous êtes obnubilée par les didascalies ! Mais il y a le texte ; chaque mot pèse et l'intonation que vous y mettez fait toute la différence. Je vous assure, il vous reste une marge considérable. Tenez, prenez ce simple « Hou-ou » : il figure deux fois dans votre scène, mais il y a mille façons de le dire : mutin, séducteur, lointain, lassé, et le deuxième - pourquoi pas ? - énervé comme lorsque l'on s'adresse à un sourd qui ne vous répond pas, ou amusé, ou fataliste (Willie répond si rarement). Que faites-vous des mimiques ? « Examiner un tube » ? Cela n'a l'air de rien, mais là encore il y a mille façons d'examiner un tube (il mime le geste de plusieurs façons : lent et mécanique d'abord, saccadé et énervé ensuite, enfin comme dans un rêve).

Ariane Monsalvat, désabusée. - Bien mince, comme latitude. Vous oubliez qu'une pièce de théâtre, c'est comme une partition. C'est l'interprète qui lui donne son rythme, son goût, son atmosphère... Nous sommes une matière vivante, pas un magnétophone désincarné.

Raphaël Leduit. - Oui, mais ce que vous devez faire, vous comédiens, c'est vous couler dans le texte et les indications les plus minimes.

Ariane Monsalvat. - Mais moi, je voudrais qu'on puisse dire : « J'ai vu la Winnie d'Ariane Monsalvat en 2005 » comme on a pu dire : « J'ai vu la Phèdre de Sarah Bernhard » Je veux vraiment contribuer à la création d'un personnage que j'aurais marqué de mon empreinte... et d'ailleurs, une fois écrite, une pièce n'appartient plus à son auteur. Racine, lui, a eu la discrétion de ne donner pratiquement aucune directive à ses interprètes, ce qui a permis de multiplier les Phèdre, au gré de l'interprète et des sensibilités. Il y a eu une Phèdre poétique, une Phèdre furieuse, une Phèdre voluptueuse... Chacun de ces visages était bien pourtant celui de la Phèdre de Racine.

Raphaël Leduit, énervé. - Non, il n'y a qu'une seule Phèdre, celle de Racine.

Ariane Monsalvat. - Comment pouvez-vous dire cela ? Qui est capable de savoir qui est la Phèdre de Racine ? L'auteur, avec son texte, n'a laissé que la recette, une « façon de faire », et c'est chaque soir que la pièce se crée.

Raphaël Leduit. - Hé bien, moi, je dis que nous devons servir l'auteur.

Ariane Monsalvat. - C'est absurde ! D'ailleurs, la présence de l'auteur au cours des répétitions est souvent catastrophique. Imaginez si Molière avait assisté à nos mises en scène contemporaines de son Dom Juan ! s'il voyait son M. Dimanche transformé en commerçant juif... son Pauvre traversant la scène pratiquement nu ! Il aurait été horrifié et se serait demandé si nous n'avions pas honte... Et pourtant, ces mises en scène, où l'imagination et la créativité de la troupe se sont exprimées, ont plu au public.

Raphaël Leduit. - Mais je crois que vous vous méprenez : texte et indications de mise en scène, au théâtre, forment un tout que les metteurs en scène doivent respecter. Après tout, c'est l'auteur qui est le mieux placé pour savoir ce qu'il a voulu dire et faire.

Ariane Monsalvat. - J'ai vu en vidéo ce que Beckett a fait à Berlin, où il supervisait les répétitions d'une de ses pièces. Il réglait tout comme du papier à musique, comme vous dites ! Presque un rituel. La mise en scène, pour lui, c'était de verrouiller ce qu'il a mis dans le texte. Or, en fait, un auteur ne peut considérer toutes les conséquences de son texte, avant que la mise en scène ne vienne matérialiser son imagination et il peut souvent y avoir un gouffre entre le texte écrit et la représentation. Tenez, avant la fameuse interprétation par Robert Hirsch du rôle apparemment minime de Bouzin dans Un fil à la patte de Feydeau, personne ne prêtait la moindre attention à ce personnage. Depuis son jeu magistral et hilarant, fait de grimaces et de chorégraphies uniques, on a l'impression que le protagoniste de la pièce, c'est Bouzin. Je suis d'accord : il est impératif que les metteurs en scène et les acteurs lisent attentivement tout le paratexte pour nourrir leur imagination théâtrale, mais cela doit servir de tremplin.

Raphaël Leduit. - Hé bien, moi je pense que qu'on ne doit pas laisser libre cours aux inventions incontrôlées de metteurs en scène ou d'acteurs, souvent excentriques, voire absurdes, qui opèrent de graves déformations confinant à la trahison ou au contresens : j'ai vu Thésée revenir à Trézène avec des valises à la main, des comédies de Molière jouées comme des tragédies... Moi, je suis là pour servir humblement le texte.

Ariane Monsalvat. - Mais il faut transposer, adapter, interpréter ! D'ailleurs, selon le lieu et le temps, les didascalies elles-mêmes acquièrent des significations différentes. Bientôt, au lieu d'un « tube de dentifrice », c'est un téléphone portable que Winnie devra sortir de son sac. Le théâtre est une matière vivante. Il est absurde de vouloir suivre aveuglément les indications de l'auteur. D'ailleurs, je me plains, mais il y a pire : regardez le pauvre Jean-Louis qui doit interpréter Willie. Je ne sais pas s'il pourra marquer le rôle de son empreinte, mais il aura du mal... Il paraît même que, dans sa récente mise en scène, Joël Jouanneau l'a tout simplement fait disparaître ; il n'est plus qu'une voix qui sort du trou du souffleur.

Raphaël Leduit. - Que Molière avait raison : « Ah ! les étranges animaux à conduire que des comédiens ! »

Ariane Monsalvat (comme exténuée par son altercation avec le metteur en scène, émue devant l'acteur qui joue Willie, sur un ton plein d'une compassion triste). - « Pauvre Willie - plus pour longtemps - enfin - rien à faire ! hé oui ! pauvre cher Willie » (extrêmement lasse, sussurrant, comme une arrière-prière inaudible), the show must go on1.

Raphaël Leduit, enthousiasmé. - Mais oui, c'est parfait, tu y es ! Continue !


1. Paroles d'une chanson du groupe Queen : « Le spectacle doit continuer ! »