L’actrice qui incarne Winnie dans Oh les beaux jours exprime à quel point le texte de Beckett réduit sa liberté d’interprétation

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re S - 1re L - 1re ES | Thème(s) : Le théâtre, texte et représentation - L'écriture d'invention
Type : Écriture d'invention | Année : 2011 | Académie : Inédit
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Jeu des acteurs et mise en scène

Jeu des acteurs et mise en scène • Invention

Corrigé

20

Théâtre

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Sujet inédit

le texte théâtral et sa représentation • 16 points

Écriture d’invention

> Pendant une répétition, l’actrice qui incarne Winnie dans Oh les beaux jours cesse soudain de jouer. Elle s’adresse au metteur en scène et exprime à quel point le texte de Beckett réduit sa liberté d’interprétation.

Vous rédigerez, sous forme de scène de théâtre, ce dialogue à deux voix, sachant que le metteur en scène soutient, pour sa part, les choix de l’auteur.

Comprendre le sujet

  • « Définition » du texte à produire, à partir de la consigne :

Scène de théâtre (genre) et dialogue argumentatif (type de texte) traitant de la marge de liberté à laisser à l’acteur par un auteur (thème) pour défendre sa part dans la création théâtrale (buts du locuteur).

Trouver des idées et faire des choix

La problématique est : faut-il ou non suivre les directives de l’auteur d’une pièce ?

Les arguments

  • Arguments de l’actrice :
  • la pièce n’appartient plus à l’écrivain après qu’il l’a écrite ;
  • il faut l’adapter au contexte, à la sensibilité du public ;
  • on a le droit de moderniser une pièce.
  • Arguments du metteur en scène (ceux aussi de l’auteur dramatique) :
  • seul l’auteur sait exactement le sens qu’il veut donner à sa pièce ; il en est le véritable créateur ;
  • on ne doit pas trahir l’auteur, ou faire des contresens sur son œuvre.

Le type de dialogue

  • Il s’agit plutôt d’un dialogue polémique (« pour sa part »).
  • Le dialogue didactique peut se concevoir, car le metteur en scène « dirige » l’actrice.

> Pour réussir l’écriture d’invention : voir guide méthodologique.

> Le théâtre : voir lexique des notions.

Corrigé

Ariane Monsalvat. – « Encore une journée divine. » Divine ! Vraiment ! Drôle de divinité ! Non, là, j’arrête… Je n’en peux plus… J’abandonne ! Toutes ces indications scéniques qui étouffent le texte et me brident, m’empêchent de créer vraiment le personnage. D’ailleurs, ce personnage qui n’est qu’un buste, qui ne peut jouer de son corps… C’est insupportable !

Raphaël Leduit. – Mais je ne comprends pas… Au contraire, tout vous est fourni, vous n’avez qu’à vous laisser porter par le texte, c’est réglé comme du papier à musique, l’auteur vous tient par la main.

Ariane Monsalvat. – Cela veut dire que je ne suis qu’une sorte de réceptacle sans âme, de haut-parleur. Alors, il suffirait de lire une pièce de théâtre ! À quoi servons-nous ?

Raphaël Leduit. – Mais non ! Vous êtes obnubilée par les didascalies ! Mais il y a le texte ; chaque mot pèse et l’intonation que vous y mettez fait toute la différence. Je vous assure, il vous reste une marge considérable. Tenez, prenez ce simple « Hou-ou » : il figure deux fois dans votre scène, mais il y a mille façons de le dire… C’est dans la nuance, dans le petit détail que nos auteurs contemporains vous forcent à travailler et retravailler.

Ariane Monsalvat, désabusée. – Bien mince, comme latitude. Vous oubliez qu’une pièce de théâtre, c’est comme une partition. C’est l’interprète qui lui donne son rythme, son goût, son atmosphère… Nous sommes une matière vivante, pas un magnétophone désincarné.

Raphaël Leduit. – Oui, mais ce que vous devez faire, vous comédiens, c’est vous couler dans le texte et les indications les plus minimes.

Ariane Monsalvat. – Racine, lui, a eu la discrétion de ne donner pratiquement aucune directive à ses interprètes ; cela a permis de multiplier les Phèdre, au gré de l’interprète et des sensibilités. Il y a eu la Phèdre poétique, musicale (la fameuse Sarah Bernhard), Phèdre et ses fureurs ou Phèdre voluptueuse, Phèdre touchante. Chacun de ces visages était bien pourtant celui de la Phèdre de Racine.

Raphaël Leduit, énervé. – Non, il n’y a qu’une seule Phèdre, celle de Racine.

Ariane Monsalvat. – Comment pouvez-vous dire cela ? Qui est capable de savoir qui est la Phèdre de Racine ? L’auteur, avec son texte, n’a laissé que la recette, une « façon de faire », et c’est chaque soir que la pièce se crée. Bien des metteurs en scène ont eu maille à partir avec des auteurs tatillons qui ne voulaient pas lâcher leur œuvre.

Raphaël Leduit. – Hé bien, moi je dis que nous devons servir l’auteur.

Ariane Monsalvat. – C’est absurde ! D’ailleurs, la présence de l’auteur au cours des répétitions est souvent catastrophique. Imaginez si Molière avait assisté à nos mises en scène contemporaines de son Dom Juan ! Son M. Dimanche transformé en commerçant juif, son Pauvre traversant la scène pratiquement nu ! Il aurait été horrifié et se serait demandé si nous n’avions pas honte… Et pourtant, ces mises en scène, où l’imagination et la créativité de la troupe se sont exprimées, ont plu au public.

Raphaël Leduit. – Mais je crois que vous vous méprenez. Ionesco disait : « Mon texte n’est pas seulement un dialogue », il est aussi « indications scéniques ». Et il tire de cette constatation les conséquences logiques : texte et indications de mise en scène, au théâtre, forment un tout que les metteurs en scène doivent respecter. Après tout, c’est l’auteur qui est le mieux placé pour savoir ce qu’il a voulu dire et faire.

Ariane Monsalvat. – J’ai vu en vidéo ce que Beckett a fait à Berlin, où il supervisait les répétitions d’une de ses pièces. Il réglait tout comme du papier à musique, comme vous dites ! Presque un rituel. La mise en scène, pour lui, c’était de verrouiller ce qu’il voulait mettre dans le texte. Or, en fait, un auteur ne peut considérer toutes les conséquences de son texte, avant que la mise en scène ne vienne matérialiser son imagination et il peut souvent y avoir un gouffre entre le texte écrit et la représentation. Tenez, avant l’interprétation par le fameux Robert Hirsch du rôle apparemment minime de Bouzin dans Un fil à la patte de Feydeau, personne n’y prêtait la moindre attention. Depuis son jeu magistral et hilarant, fait de grimaces et de chorégraphies uniques, on a l’impression que le protagoniste, c’est lui… Je suis d’accord : il est impératif que les metteurs en scène et les acteurs lisent attentivement tout le paratexte pour nourrir leur imagination, mais cela doit servir de tremplin. On ne peut manipuler les corps, l’espace, les objets, comme le fait Beckett.

Raphaël Leduit. – Hé bien, moi je pense qu’on ne doit pas laisser libre cours aux inventions incontrôlées de metteurs en scène ou d’acteurs, souvent excentriques, voire absurdes, qui opèrent de graves déformations et confinent à la trahison ou au contresens : j’ai vu L’Illusion comique de Corneille jouée sur des trapèzes, Thésée revenir à Trézène avec des valises à la main ; des comédies de Molière ont été jouées comme des tragédies : Argan a été joué comme un vrai malade. Moi, je suis là pour servir humblement le texte.

Ariane Monsalvat. – Mais il faut transposer, adapter, interpréter ! D’ailleurs, selon le lieu et le temps, les didascalies elles-mêmes acquièrent des significations différentes. Bientôt, au lieu d’un « tube de dentifrice », c’est un téléphone portable que Winnie devra sortir de son sac. Le théâtre est une matière vivante. Il est absurde de vouloir suivre aveuglément les indications de l’auteur.

Raphaël Leduit. – Que Molière avait raison : « Ah ! les étranges animaux à conduire que des comédiens ! »

Ariane Monsalvat(comme exténuée par son altercation avec le metteur en scène, émue devant l’acteur qui joue Willie, sur un ton plein d’une compassion triste). – Pauvre Willie – plus pour longtemps – enfin – rien à faire ! hé oui ! pauvre cher Willie » (extrêmement lasse, tout bas entre ses dents, à peine susurré, comme une arrière-prière inaudible) : The show must go on1 !

Raphaël Leduit, enthousiasmé. – Mais oui, c’est parfait, tu y es, là ! Continue ! Tu es dans le ton !…

1. Paroles d’une chanson du groupe Queen : « Le spectacle doit continuer ! »