L’affaire Dreyfus et la presse en France

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle L - Tle ES | Thème(s) : Médias et opinion publique dans les grandes crises politiques en France depuis l'affaire Dreyfus
Type : Etude critique de document(s) | Année : 2012 | Académie : Inédit
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
L’affaire Dreyfus et la presse en France

Médias et opinion publique

Corrigé

8

Histoire

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Sujet inédit

étude critique de documents

> Présentez les principaux apports des deux documents mais aussi leurs limites pour comprendre l’évolution de l’opinion dans l’affaire Dreyfus et le rôle que joua la presse.

Document 1

Allégorie antisémite de la condamnation de Dreyfus


Dessin de Royer, Le Journal illustré, 6 janvier 1895.

Document 2

L’engagement d’Émile Zola pour la révision du procès de Dreyfus

« Je le répète avec une certitude plus véhémente : la vérité est en marche et rien ne l’arrêtera. C’est aujourd’hui seulement que l’affaire commence, puisqu’aujourd’hui les positions sont nettes : d’une part, les coupables qui ne veulent pas que la lumière se fasse ; de l’autre, les justiciers, qui donneront leur vie pour qu’elle soit faite. […]

J’accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d’avoir été l’ouvrier diabolique de l’erreur judiciaire, en inconscient, je veux le croire, et d’avoir ensuite défendu son œuvre néfaste, depuis trois ans par les machinations les plus saugrenues et les plus coupables.

J’accuse le général Mercier de s’être rendu complice, tout au moins par faiblesse d’esprit, d’une des plus grandes iniquités du siècle.

J’accuse le général Billot d’avoir eu entre les mains les preuves certaines de l’innocence de Dreyfus et de les avoir étouffées. […]

Qu’on ose donc me traduire en cour d’assises et que l’enquête ait lieu au grand jour ! J’attends. »

Émile Zola, « Lettre au président de la République » (extrait),
parue dans L’Aurore le 13 janvier 1898.

Lire la consigne

  • Vous devez vous appuyer sur le contexte historique pour expliquer les documents et montrer leurs limites. Dans le cadre de ce sujet, vous devez mettre en rapport la naissance récente de la IIIe République avec la défaite de 1870.
  • Il est important d’expliquer l’impact de la presse comme média principal afin de comprendre tout le retentissement de cette affaire.
  • Votre analyse doit mettre en évidence les enjeux de l’affaire : l’antisémitisme, le nationalisme, l’esprit revanchard lié à la défaite de 1870, la crise politique.

Observer les documents

  • Pour chaque document, vous devez d’abord systématiquement identifier leur nature, leur auteur, leur date, leurs destinataires, tout en précisant le contexte de production.
  • Le document 1 est une allégorie antisémite qui représente la condamnation du capitaine Dreyfus.
  • Le document 2 est un extrait de la lettre ouverte qu’Émile Zola a fait publier dans le journal L’Aurore, le 13 janvier 1898, pour prendre la défense de Dreyfus.
  • Nous rappelons que la confrontation interdit tout commentaire successif, chaque partie du développement doit mêler l’analyse des deux documents.
  • Le sujet demandant d’analyser les limites de ces documents, essayez de lever les allusions, voire les silences, pour réfléchir enfin à ces limites, et n’oubliez pas de terminer votre devoir en les mentionnant. Rappelez qu’il s’agit là d’extraits qui ne montrent qu’une partie de l’affaire, qui ne défendent qu’une position tranchée et qui n’ont pas de recul.

Définir les axes de l’analyse

L’analyse du sujet et des documents incite à organiser la réponse autour de trois axes, qui étudieront d’abord le rôle de la presse, celui des institutions et enfin celui de l’opinion publique.

I. La presse : un média et un marqueur sociétal

II. Des institutions en jeu

III. Une opinion publique mobilisée

Rappels

  • Soyez toujours attentif à la source, aux informations annexes (légende, titre) qui donnent des informations que vous devez essayer de compléter.
  • Clarifiez toujours le contexte des documents à partir de la date du document.
  • Pensez à lever les allusions dans chaque document en en clarifiant le message.
Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie. Certains exemples doivent être développés à l’aide de vos connaissances.

Introduction

[Accroche] Le capitaine Alfred Dreyfus est arrêté en octobre 1894, accusé d’espionnage à la solde des Allemands.

[Problématique et annonce du plan] Quel rôle la presse a-t-elle joué dans la mobilisation et l’évolution de l’opinion publique au cours de l’affaire Dreyfus ? Les documents proposés, une gravure et un texte extraits de journaux de l’époque, montrent d’abord l’essor de la presse en tant que média et marqueur sociétal, puis la dénonciation des institutions, et enfin la division de l’opinion.

I. La presse : un média et un marqueur sociétal

  • À la fin du xixe siècle, la presse est la grande pourvoyeuse d’informations pour un lectorat conséquent (le pays est très largement alphabétisé).
  • La gravure du Journal illustré de 1895 et l’extrait de la lettre d’Émile Zola publiée à la une de L’Aurore le 13 janvier 1898 montrent à la fois la diversité et l’évolution des points de vue au cours de l’affaire.
  • La gravure traduit une position antidreyfusarde largement partagée dans la presse au début de l’affaire. Dreyfus est jugé et condamné en décembre 1894 : la gravure paraît peu de temps après sa condamnation. Si le Journal illustré n’est pas un journal antisémite comme La Libre parole de Drumont, il publie une attaque très sévère contre Dreyfus d’abord parce qu’il est juif.
  • L’antisémitisme est en effet très présent dans la France de la fin du xixe siècle. Dreyfus est présenté comme un coupable et un traître. Le terme de « Judas » brandi au-dessus de sa tête renvoie à sa trahison en même temps qu’à sa judéité. L’allusion religieuse – Judas est l’apôtre qui a trahi Jésus − est une manière de rappeler ce qui sépare les bons chrétiens des étrangers assassins et voleurs ; Dreyfus tient une bourse d’où s’échappent quelques pièces dans sa main gauche. En outre, il est d’origine alsacienne. Sa trahison au profit de l’Allemagne est entendue à une époque où la défaite de 1870 est encore dans bien des esprits.
  • La lettre de Zola intervient en réaction au jugement prononcé en faveur du commandant Esterhazy, le déclarant innocent le 11 janvier 1898. Cette nouvelle manière de condamner Dreyfus pousse Zola à frapper les esprits en écrivant cette lettre dans L’Aurore, le journal dirigé par Clemenceau. Ce dernier trouve le titre spectaculaire « J’accuse ! », mettant en cause les plus hauts responsables.

II. Des institutions en jeu

Une grande partie des institutions se retrouve dans les deux documents, mais est traitée très différemment.

1. L’Armée

  • La gravure la représente comme un corps uni qui se défait d’une « brebis galeuse », les soldats à l’arrière-plan font bloc avec la Justice qui ôte à Dreyfus un uniforme qu’il ne mérite plus.
  • A contrario, Zola « accuse » trois officiers supérieurs, dont les généraux « Mercier » et « Billot », d’avoir sciemment caché les preuves de l’innocence de Dreyfus, tandis que le lieutenant du Paty de Clam est qualifié d’« ouvrier diabolique » œuvrant pour la perte d’un innocent.
  • D’un côté, l’impartialité de la justice militaire ne peut être en cause (doc. 1), de l’autre, c’est une véritable machination qui est dénoncée (doc. 2).

2. La Justice

  • La lettre de Zola est adressée au président de la République, Félix Faure. Il entend ainsi réparer l’injustice faite à Dreyfus, se présentant même comme un des « justiciers ».
  • La gravure représente, elle, une Justice souveraine, incarnée par une allégorie suspendue dans les airs. Elle a tranché, la balance et le glaive sont brandis dans sa main gauche : Dreyfus est coupable, alors que pour Zola ce sont les institutions (et les hommes qui les dirigent) qui le sont.

3. L’Église

La dimension religieuse est assez présente dans la gravure : Dreyfus semble se diriger vers les damnés tout comme Judas. Or l’Église catholique joue un rôle important dans cette affaire où un homme est jugé coupable à cause de ses origines juives.

III. Une opinion publique mobilisée

1. La lettre de Zola a pour impact premier de médiatiser l’affaire

La une de L’Aurore, qui tire à 300 000 exemplaires, puis les procès qui vont suivre dévoilent la réalité de l’affaire au grand public. Jusqu’alors, l’affaire était demeurée assez confidentielle et divisait surtout une minorité de dreyfusards contre une grande majorité d’antidreyfusards. Après 1898 s’opère un rééquilibrage, même si les antidreyfusards demeurent majoritaires.

2. La lettre de Zola révèle le rôle des élites
et des intellectuels pour défendre les valeurs
républicaines de justice, d’égalité et de liberté

Le gouvernement et les généraux ne se gênent pas pour « oser » traduire l’écrivain en justice,déjà célèbre au moment de l’affaire. Les procès ont lieu au grand jour, largement relayés par la presse : ils participent aussi à la médiatisation et aux incohérences de l’affaire.

3. Les limites des documents

  • S’établissant sur trois années, de 1895 à 1898, les deux documents ne permettent donc d’entrevoir qu’une partie de cette erreur judiciaire. Outre l’évolution qui est ici perceptible, il faut rappeler que Dreyfus est à nouveau jugé en 1899 et une nouvelle fois condamné. Il est gracié toutefois par le président de la République Émile Loubet, puis enfin réhabilité en 1906.
  • Il faut rappeler aussi que dans chacune des institutions dénoncées par Zola, il s’est trouvé des défenseurs de Dreyfus qui ont parfois durement payé leur soutien au capitaine.
  • Enfin, il faut relativiser l’impact médiatique de cette affaire qui se déroule d’abord à Paris. Or la France est encore profondément rurale, tous les journaux ne traitent pas chaque jour de cette histoire, certains simplement pour ne pas prendre parti.

Conclusion

[Bilan et réponse à la problématique] Ces deux documents permettent d’appréhender des aspects majeurs de l’affaire Dreyfus qui divisa les Français. Ils mettent en évidence les institutions en cause et le rôle de la presse.

[Ouverture] Ils ne couvrent cependant qu’une partie de l’affaire et peuvent laisser croire à une division égale entre les deux camps qui s’affrontent, ce qui était loin d’être le cas.