L’argumentation directe est-elle le moyen le plus efficace de critiquer l’homme et la société ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation
Type : Dissertation | Année : 2014 | Académie : Nouvelle-Calédonie
Corpus Corpus 1
L’habit fait l’homme

L’habit fait l’homme • Dissertation

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Question de l’homme

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Nouvelle-Calédonie • Novembre 2014

La question de l’homme • 14 points

Dissertation

>L’argumentation directe est-elle le moyen le plus efficace de critiquer l’homme et la société ?

Vous répondrez de manière construite et argumentée en prenant appui sur les textes du corpus, les textes que vous avez étudiés en classe et sur vos lectures personnelles.

Les clés du sujet

Comprendre le sujet

  • Thèse : « L’argumentation directe est très efficace pour critiquer ».
  • Formes de ce type d’argumentation : l’essai, le traité, le dialogue d’idées, le discours, la correspondance…
  • Reformulez la question avec vos propres mots : « L’argumentation directe est-elle un bon moyen pour critiquer ? » et cherchez ses atouts, ses avantages.

Chercher des idées

Le plan

  • L’expression « est-elle » invite à la discussion : cherchez les avantages de l’argumentation directe, mais aussi ses limites pour critiquer.
  • L’expression « le plus efficace » amène aussi à la comparer aux formes de l’argumentation indirecte (apologue, théâtre, roman…) dont il faut aussi chercher les avantages. Cela implique au moins deux parties.
  • Scindez la problématique en sous-questions : « Quels sont les atouts de l’argumentation directe / indirecte ? » ; « Dans quels buts un écrivain a-t-il recours à l’argumentation directe / indirecte ? » ; « Quels en sont les inconvénients / les limites ? »
  • Vous pouvez aussi, dans une troisième partie, dépasser cette alternative et montrer que le choix de l‘argumentation dépend de divers facteurs.

Les arguments

Prenez différents points de vue : celui de l’auteur (variété, liberté), du lecteur (plaisir, émotion ; réflexion, interprétation personnelles).

>Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

>La question de l’homme : voir mémento des notions.

Corrigé
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Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

[Amorce] « L’écrivain sait que toute parole est action », affirme Sartre dans Qu’est-ce que la littérature ? Il a ainsi « longtemps pris [sa] plume pour une épée », comme l’ont fait Voltaire, Diderot, Zola, qui connaissaient l’efficacité argumentative de la littérature pour critiquer l’homme et la société. Mais tout écrivain doit choisir la stratégie à adopter pour mener ce combat. [Problématique] L’argumentation directe est-elle un bon moyen pour critiquer l’homme et la société ? [Annonce du plan] À coup sûr, elle présente beaucoup d’atouts pour emporter l’adhésion du lecteur [I]. Mais les autres formes d’argumentation – notamment indirecte – sont elles aussi très efficaces [II]. Laquelle donne le plus de force à la critique ? Cela dépend de nombreux paramètres dont il faut tenir compte avant de choisir l’une ou l’autre [III].

I. La force et les atouts de l’argumentation directe : convaincre

1. La diversité des genres de l’argumentation directe

  • Les essaiset les traités, qui abordent de multiples sujets – politique, social, philosophique et religieux… –, se prêtent à l’examen méthodique et didactique d’une notion (Traité sur la tolérance, de Voltaire), d’une institution (la justice par exemple). Dans l’essai, l’auteur s’engage personnellement pour soutenir sa thèse ; le traité, lui, obéit à une volonté d’objectivité et d’exhaustivité (L’Esprit des lois, de Montesquieu ; Émile, de Rousseau).
  • L’argumentation directe peut prendre une forme plus animée, qui permet la confrontation des idées : celle du dialogue philosophique, pratiqué dès l’Antiquité (dialogues de Platon) et populaire au xviiie siècle (Le Neveu de Rameau, de Diderot).
  • Elle peut avoir un retentissement plus large à travers le discours, qui s’adresse à un public collectif et s’appuie sur les ressources de l’éloquence (discours de Hugo « Sur la misère » en 1849 devant l’Assemblée, ou de Robert Badinter en 1981 pour l’abolition de la peine de mort en France).

2. L’efficacité de l’argumentation directe pour critiquer

  • Clarté, précision et rigueur logique. Le sujet abordé est clair ; la thèse est exposée au premier degré [exemples personnels]. La démarche déductive, qui part d’une idée générale, d’une thèse et en fournit des illustrations, est inspirée par les raisonnements mathématiques (réseau de causes, de conséquences, de concessions, d’oppositions…) dont elle a la rigueur et la solide structure « thèse-arguments-exemples ». C’est la forme que privilégient pour traiter de questions philosophiques, morales, politiques ou religieuses Pascal dans ses Pensées au xviie siècle, Rousseau (Émile ou de l’Éducation), Montesquieu (L’Esprit des lois), Voltaire (Traité sur la tolérance) au xviiie siècle.
  • Tout cela limite ou empêche les risques d’erreur d’interprétation de la part du lecteur et ne prête pas au contresens. L’auteur vise l’exhaustivité en couvrant la totalité du sujet et en le présentant sous plusieurs angles, notamment dans les dialogues (Supplément au Voyage de Bougainville, de Diderot).
  • La rigueur et la volonté d’objectivité de l’argumentation directe n’excluent pas pour autant l’implication de l’auteur, qui a le loisir d’ajouter une dimension personnelle à son argumentation, ce qui peut renforcer l’intérêt du lecteur et provoquer ses réactions (hostiles ou favorables) [exemples personnels].

II. La concurrence de l’argumentation indirecte : persuader

Mais, pour argumenter, il faut aussi « plaire » (La Fontaine).

1. La diversité des genres de l’argumentation indirecte

  • L’apologue prend diverses formes : les fables – avec leurs animaux, objets, végétaux qui composent un monde merveilleux [exemples], les contes philosophiques du xviiie siècle, souvent plaisants, à l’action mouvementée et à portée morale ou philosophique (Voltaire, Candide, Zadig), l’utopie, description d’un monde idéal qui permet de critiquer la société [exemples].
  • L’argumentation indirecte peut prendre la forme animée du théâtre, qui, selon Hugo, « est une tribune » ; fiction « jouée », il donne l’illusion de la réalité. Ainsi Marivaux, dans L’Île des esclaves, met une utopie sur scène pour critiquer le comportement des « maîtres ».
  • Le roman, qui recrée tout un monde, peut aussi prendre une portée sociale : la description de la misère des mineurs par Zola dans Germinal est une critique du capital et une défense des démunis.

2. L’efficacité de l’argumentation indirecte pour critiquer

  • Argumenter indirectement, c’est répondre au goût des hommes pour les histoires et s’adresser à leur affectivité, à leur imagination avant de parler à leur esprit : on s’intéresse aux personnages, aux rebondissements, à l’action… [exemples]. Cela permet l’évasion dans d’autres mondes, parfois merveilleux (fables de La Fontaine, l’Eldorado dans Candide). La palette des registres possibles est très large : humoristique, ironique, pathétique, polémique… si bien qu’elle touche un public très divers.
  • L’argumentation indirecte propose des idées en action, incarnées, plus concrètement perçues. Elle évite le discours théorique et le ton didactique, touche ainsi un large public, de tous les âges (les fables plaisent aux enfants et aux adultes).
  • Elle facilite le « passage » à la critique : un lecteur admet aisément la critique d’un personnage différent de lui, venu d’un monde fictif (animaux, végétaux, dans les fables, les contes) ; une fois le récit fini, la transposition lui est imposée. Au théâtre, le « message » implicite s’impose avec d’autant plus de force au spectateur que le personnage est vu et entendu [exemples].
  • L’auteur peut aussi choisir ses personnages et les adapter à sa « démonstration », en faire des victimes ou les rendre totalement sympathiques (Fantine dans Les Misérables) ou particulièrement odieux (Javert dans Les Misérables).
  • Elle implique une démarche inductive : le lecteur a un rôle actif ; il doit décoder les intentions de l’auteur, interpréter le sens implicite (le message de Germinal chez Zola ou de Rhinocéros chez Ionesco).
  • Enfin, l’argumentation indirecte sert de masque pour se défendre de la censure (Les Lettres persanes, de Montesquieu).

III. Que choisir ? Cela dépend…

Chacune de ces stratégies a ses atouts mais aussi ses limites

1. Chacune de ces stratégies n’a-t-elle pas des limites ?

  • L’argumentation directe est parfois aride, voire rébarbative par sa rigueur, son abstraction. Elle réclame aussi un public averti, cultivé et donc limité. Enfin, trop directe, elle peut choquer par son parti pris qui heurte les convictions du lecteur [exemples].
  • L’argumentation indirecte présente le risque d’une interprétation erronée par un lecteur peu averti. Ainsi Rousseau pense que les fables de La Fontaine ne conviennent pas aux enfants qui admirent le Renard au lieu de plaindre le Corbeau. L’implicite et l’humour sont parfois difficiles à discerner ; l’ironie (contes philosophiques ; « De l’esclavage des Nègres », de Montesquieu) exige recul et distanciation. Par ailleurs, pour être efficace, elle ne doit pas occulter le message : la séduction excessive d’une « histoire » à laquelle on s’attache pour elle-même risque de faire passer la « morale » à l’arrière-plan [exemples]. Elle doit aussi éviter la simplification excessive d’une réalité complexe, un grossissement sans nuances qui ferait que l’on n’y « croit pas ».

2. Un choix qui dépend de certains facteurs

Avant de choisir, il faut tenir compte de divers paramètres.

  • L’écrivain doit tenir compte du public visé, des goûts et de la sensibilité de son époque : s’agit-il d’un public jeune ? mûr ? « spécialisé » ? À chaque époque correspond une stratégie différente. Le xviiie siècle, brillant, léger, apprécie les démonstrations indirectes et ironiques des contes philosophiques [exemples] ; la fin du xixe siècle, scientiste et positiviste, se reconnaît dans des essais fouillés et argumentés.
  • Le choix du type d’argumentation dépend aussi de la personnalité de l’auteur : un écrivain fantaisiste, imaginatif, comme La Fontaine, prend plaisir à argumenter à travers une « histoire » ; tel autre, plus sérieux, comme d’Alembert, préfère s’exprimer directement.

3. La combinaison des deux types d’argumentations ?

  • Nombre d’auteurs recourent aux deux stratégies, selon leur public et le contexte : Montesquieu est l’auteur des Lettres persanes (roman épistolaire fictif qui fait la satire humoristique des mœurs mais aussi du pouvoir politique et religieux de son temps) et de L’Esprit des lois, traité de sociologie et de philosophie politiques ; Hugo argumente indirectement dans son roman Les Misérables et directement dans ses discours politiques.
  • Certaines œuvres, enfin, combinent les argumentations directe et indirecte : ainsi, dans une pièce de théâtre ou un roman, dans un conte philosophique, il arrive qu’un personnage, porte-parole de l’auteur, argumente directement (Marceline, dans Le Mariage de Figaro, dénonce le sort injuste réservé aux femmes). Inversement, certains discours ou essais développent des exemples qui se présentent comme de véritables petits apologues.

Conclusion

Finalement, argumentation directe ou indirecte ? On ne saurait répondre de façon catégorique. Chaque stratégie a ses atouts : clarté, rigueur et limpidité pour l’une, agrément et implication du lecteur pour l’autre. Leur efficacité dépend de nombreux facteurs (contexte, aptitudes du créateur, sensibilité du destinataire…) et c’est sans doute la conjonction des deux stratégies qui permet de donner de la force à une critique et d’engager toutes les sortes de public dans les débats d’idées.