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L'art est-il l'affaire des seuls spécialistes ?

Amérique du Nord • Juin 2021

L'art est-il l'affaire des seuls spécialistes ?

dissertation

4 heures

20 points

Intérêt du sujet • Visiter un musée rend modeste : on ne se sent capable ni de produire d'aussi belles œuvres, ni même de bien en comprendre le sens et les conditions de production. Créer des œuvres et savoir comment les apprécier semble requérir des compétences bien spécifiques.

 
 

Les clés du sujet

Définir les termes du sujet

Art

Du grec tekhnè, l'art est une activité productrice fondée sur un savoir ou un savoir-faire.

Le terme peut renvoyer à l'activité de l'artiste (création), mais aussi à celle de l'artisan (fabrication).

Être l'affaire de

Pensez à l'expression courante : « c'est mon affaire ». Elle signifie qu'on estime avoir les compétences suffisantes pour exécuter une tâche ou assumer une responsabilité (ici, celle de produire ou d'évaluer une production artistique ou artisanale).

Mais quel type et quel degré de connaissance seraient requis pour qu'une personne s'arroge un tel droit, à l'exclusion de toutes les autres ?

Spécialiste

Le spécialiste est l'expert dans son domaine : celui qui sait (le savant, le connaisseur) ou qui sait faire (le technicien, l'artiste).

À l'inverse, le généraliste possède un savoir moins détaillé mais plus large, l'amateur apprécie ou pratique sans qualification particulière, et le profane n'y connaît rien.

Dégager la problématique

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Construire un plan

Tableau de 3 lignes, 2 colonnes ;Corps du tableau de 3 lignes ;Ligne 1 : 1. L'art est fondé sur un savoir; Partez de la définition de l'art : un savoir est nécessaire à une production efficace et à une appréciation juste de l'ouvrage.C'est encore plus vrai pour l'artiste que pour l'artisan.; Ligne 2 : 2. L'art ne doit pas être élitiste; Pourquoi seuls certains d'entre nous deviennent-ils des spécialistes, par exemple des artistes ou des critiques d'art ?La société doit offrir à tous l'occasion d'une expérience artistique.; Ligne 3 : 3. L'art est une libre création; La créativité ne se codifie pas et le plaisir du spectateur tient aussi à la surprise.L'artisan est un travailleur spécialisé, mais l'artiste est un individu spécial.;

Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

[Reformulation du sujet] L'habileté d'un artisan ou la virtuosité d'un artiste révèlent tout ce qui sépare l'expert du profane. Pour autant, l'art est-il l'affaire des seuls spécialistes ? [Définition des termes du sujet] L'art, par opposition à la nature, est une production consciente et réglée d'objets utiles ou beaux. Ceux qui en font profession, fins connaisseurs ou solides praticiens, sont des spécialistes ; par définition ils sont rares, contrairement aux nombreux bricoleurs et artistes amateurs. Nombreux sont également ceux qui évaluent les produits ou les œuvres sans appartenir à ce cercle d'initiés. [Problématique] On observe une tension entre, d'une part, la nécessité de régler sur une connaissance l'activité ou le jugement artistique et, d'autre part, la libre création et l'expérience subjective de la beauté. Une conception élitiste de l'art est-elle justifiable ? [Annonce du plan] Certes, la spécialisation est la condition d'un travail bien fait et bien évalué, mais elle peut aussi résulter de certaines inégalités. Nous défendrons l'idée que l'art est une création libre et surprenante, qui dément toujours ceux qui prétendent en faire leur affaire exclusive.

1. L'art est fondé sur un savoir

 Le secret de fabrication

Le sujet admet qu'il y a des spécialistes de l'art. Exploitez ce présupposé pour amorcer votre développement.

A. L'art comporte des règles

L'art est une production réglée. Le producteur fonde sa pratique sur un savoir ou un savoir-faire qui fait de lui un spécialiste. Artiste ou artisan, il est averti des caractéristiques de ce qu'il manipule et des opérations à accomplir. Ainsi, le poète est, selon Aristote, un « artisan de fables » : il sait produire un effet cathartique en suscitant les émotions de la tragédie (crainte et pitié) avec les moyens qui lui sont propres (les mots).

Pour évaluer la qualité du produit, on recourt aussi à des experts capables, par exemple, de remarquer les vices de construction d'une maison ou de distinguer un vrai tableau d'un faux. Outre cet aspect technique, le profane saisit mal le sens des œuvres car il n'en connaît pas le contexte ni le langage : pour l'historien de l'art Panofsky, il faut déchiffrer le vocabulaire parfois obscur de l'œuvre pour en percevoir la beauté.

B. L'artiste et l'artisan suivent une formation

L'artisan fonde sa pratique sur un savoir empirique acquis par un apprentissage dans un atelier. L'artiste reçoit en outre une initiation dans des écoles ou académies. Dans Système des beaux-arts, Alain explique que l'artiste ne fabrique pas des choses utiles, en répétant le même processus mille fois, mais crée des œuvres singulières, belles et porteuses d'une dimension spirituelle.

À partir de la Renaissance, l'artiste doit se faire savant. Le peintre ne manie plus seulement couleurs et pinceaux : il est géomètre pour appliquer la perspective, anatomiste pour respecter les proportions, lecteur de la Bible et de la mythologie pour maîtriser ses sujets, fin connaisseur de l'âme des hommes pour les mettre en scène. Ainsi, Poussin ne peint qu'une dizaine de tableaux par an pour une clientèle d'érudits : « Lisez l'histoire et lisez le tableau afin de voir si chaque chose est appropriée au sujet », écrit-il à un mécène en 1639.

[Transition] La conception classique de l'art a justifié la spécialisation des producteurs et de leur public. Mais cette tendance élitiste n'est-elle pas à questionner dans une société démocratique ?

 Éviter les pièges

Ne vous bornez pas à un constat de fait mais posez la question du droit : trouvez-vous juste de réserver l'art à quelques spécialistes ?

2. L'art ne doit pas être élitiste

A. L'élitisme de l'art est lié à une fracture sociale

Nombreux sont les amateurs qui bricolent ou exercent une activité artistique : c'est donc la professionnalisation qui crée des spécialistes. Il s'agit pour Marx d'une conséquence de la division du travail. La commande étant limitée, seuls quelques individus vivent de leur art et développent leur talent alors que les autres n'en ont pas l'occasion.

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citation

« La concentration exclusive du talent artistique chez quelques individualités, et corrélativement son étouffement dans la grande masse des gens, est une conséquence de la division du travail »

(Marx, L'Idéologie allemande).

Les enquêtes sociologiques montrent que la fréquentation des musées ou des expositions est un marqueur de classe : se comporter en amateur d'art ou en connaisseur est une manière de manifester qu'on appartient à une élite sociale et intellectuelle. Cette attitude que Bourdieu nomme la « distinction » est parfois perçue comme une forme de snobisme.

B. Les politiques culturelles peuvent rendre l'art accessible à tous

On pourra comparer, à titre d'exemple, la production très standardisée des blockbusters hollywoodiens et le cinéma d'art et d'essai, plus original mais plus confidentiel. Pour Arendt, il faudrait surtout voir dans ce déséquilibre le résultat d'une dilution de la « culture » dans le « divertissement », inévitable dans le contexte de la société de consommation.

Mais l'action politique peut s'efforcer de réduire ce clivage en permettant l'accès de tous à une culture exigeante. Cela commence à l'école avec l'ensei­gne­ment de la littérature, de l'histoire de l'art, des arts plastiques ou de la musique. Selon l'idéal humaniste, il ne faut pas viser une formation spécialisée mais plutôt une solide culture générale.

[Transition] Une société démocratique et humaniste doit élargir l'accès à l'art au-delà d'une élite sociale ou professionnelle. De plus l'art lui-même se refuse à un tel enfermement.

3. L'art est une libre création

A. La créativité ne s'enseigne pas

Dans l'Esthétique, Hegel affirme que le travail et le talent sont complémentaires. Tout art requiert de « l'exercice » et de « l'étude ». Mais le talent n'est l'affaire de nul spécialiste : c'est tout à la fois la créativité, l'imagination, la passion pour son travail, l'originalité et un petit grain de folie…

Que serait un art réservé aux spécialistes ? Au pire un art « officiel » au service du pouvoir, comme dans les dictatures, au mieux un art « académique », sclérosé et sans imagination comme le dénonce Dubuffet dans Asphyxiante culture. Heureusement les artistes savent briser les codes établis, en produisant toujours des formes nouvelles et inattendues. Le spectateur peut avoir des canons esthétiques en tête, mais consent à les réviser tant il aime être surpris.

à noter

L'académisme désigne un courant artistique du xixe siècle dont les goûts étaient très convenus et les procédés sans originalité.

B. L'expérience esthétique est subjective

Si l'artisan est bien un travailleur spécialisé, l'artiste est un individu spécial. Pour Bergson, l'artiste agit comme un « révélateur » : il porte notre regard vers ce qu'on ne voit pas. C'est une sorte de « distrait », au tempérament rêveur ou idéaliste, en tout cas détaché du côté matériel de la vie, venu au monde par un hasard heureux. Préoccupé de rien en particulier, il voit ce que les autres ne voient pas, et il parvient à les ouvrir à cette vision plus profonde.

On dit souvent que l'expérience esthétique se fonde sur un « je ne sais quoi » ou une « grâce » impossible à définir rationnellement. Si cette expérience est profondément subjective, chacun reste le meilleur spécialiste de ce qu'il éprouve : ainsi, pour Hume, le beau n'est pas l'objet d'un jugement de connaissance, susceptible d'être vrai ou faux, mais d'un jugement de convenance, exprimant seulement une conformité entre le spectateur et l'objet.

définition

Du grec aisthesis, « sensation », l'adjectif « esthétique » désigne ce qui est relatif à la beauté.

Conclusion

Il n'est pas souhaitable ni même possible d'enfermer l'art dans les limites de ce qu'en diraient une poignée de spécialistes. Certes l'œil du profane est moins aiguisé que celui de l'expert : il faut des compétences pour analyser les œuvres ou organiser leur exposition dans des galeries, précisément à l'intention des non-spécialistes. Et de même, il est évident qu'on ne s'improvise pas artiste. Mais la sensibilité à la beauté, qui peut nous pousser à créer comme à contempler, reste une expérience profondément subjective.

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