Annale corrigée Dissertation Ancien programme

L'art est-il moins nécessaire que la science ?

L'art est-il moins nécessaire que la science ?

          LES CLÉ S DU SUJET   

Dé finir les termes du sujet

L'art

Au sens large, ce terme dé signe toute pratique requé rant un savoir-faire pour ê tre accomplie. L'art est alors synonyme de technique et il s'oppose au hasard. En un sens plus restreint, il est l'activité de l'artiste qui cré e des œ uvres destiné es à ê tre contemplé es ou é couté es.

La science

L'idé e gé né rale de science est celle d'un savoir thé orique, qui cherche à expliquer les causes des phé nomè nes et à formuler les lois selon lesquels ils se produisent. On distingue gé né ralement la science de ses applications pratiques, mais la puissance actuelle des technologies a donné lieu à la notion de techno-sciences.

Né cessaire

Cet adjectif peut signifier ce qui est iné luctable ou ce qui est indispensable. Dans le cas pré sent, c'est du deuxiè me sens dont il s'agit. Il faut donc s'interroger sur les critè res d'aprè s lesquels on juge de la plus ou moins grande valeur de l'art par rapport à la science.

Dé gager la problé matique et construire un plan

  • Le sujet sous-entend qu'il existe un jugement gé né ralement favorable à la science et qu'il convient d'interroger ce pré supposé . Quelle est donc la né cessité de la science et pourquoi l'emporterait-elle sur l'art  ? Cette idé e est-elle fondé e ou repose-t-elle sur des repré sentations confuses de ces deux notions  ?

  • Dans un premier temps, nous nous inté resserons au pré supposé de la question, ce qui nous conduira à mettre en é vidence le lien entre science et technique.

    Dans un deuxiè me temps, nous verrons comment l'art trouve sa justification par opposition aux procé dures des techno-sciences.

  • Enfin, il apparaî tra que la science et l'art ont tous deux un rapport spé cifique à la vé rité . Il est donc plus judicieux de les associer tout en marquant leurs diffé rences.

É viter les erreurs

Il ne faut pas confondre la science et la technique mê me si leur rapprochement est, à un moment, iné vitable. L'idé e d'utilité doit ê tre elle aussi é valué e.

Les titres en couleur servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.
 

Introduction

Pourquoi se demander si l'art est moins né cessaire que la science  ? Cette question pré suppose l'existence de critè res en vertu desquels on les é value. Or ce point n'est pas é vident. Chaque domaine a sa spé cificité , il suppose une formation diffé rente et ne vise pas les mê mes objectifs. Un artiste dé voile la beauté ou la laideur du ré el, un savant cherche à l'expliquer sans prendre en compte des critè res esthé tiques. La comparaison s'é tablit donc en fonction d'un troisiè me domaine. Faut-il faire intervenir des valeurs socio-é conomiques comme l'utilité , la rentabilité   ? Doit-on penser aux applications pratiques des sciences, à leur lien avec l'industrie  ? Si cela est plausible, il reste encore à examiner si l'art mé rite d'ê tre jugé moins indispensable. Les critè res au nom desquels on l'affirmerait lui sont-ils approprié s  ?

1.  Les raisons de la question

A.  Le pré supposé du sujet

Selon Aristote, l'adjectif «   né cessaire  » est d'abord synonyme de fatal ou d'iné luctable. Il dé signe «   ce qui ne peut pas ne pas ê tre.  » Mais Aristote indique aussi l'existence d'une autre dé finition. Est né cessaire ce qui est indispensable. Dans ce cas, il faut absolument acqué rir ce moyen sous peine d'é chouer. C'est ce sens qui est au cœ ur de notre sujet. Lorsque nous disons qu'une chose est moins né cessaire qu'une autre, nous sous-entendons l'existence d'objectifs à atteindre. C'est donc un jugement relatif à des circonstances dé terminé es et variables. Il est clair que l'on peut moins se passer d'un tournevis que d'un couteau s'il s'agit de dé monter un meuble mais que l'inverse deviendra vrai si l'on cherche à dé couper une tarte. Cet exemple fait apparaî tre l'importance du critè re de l'utilité .

Cette valeur permet-elle de juger la né cessité respective de l'art et de la science  ? Il semble clair que, pris sous cet angle, la science doive ê tre ­ considé ré e comme plus indispensable que l'art. Son alliance avec la technique, qui donna naissance aux technologies, lui confè re un prestige incontestable. Les produits technologiques sont au cœ ur de la vie sociale, ils la faç onnent et cré ent de nouveaux rapports entre les gens. L'exemple de l'informatique le montre clairement. Des situations ont é té cré é es en deç à desquelles il n'apparaî t pas possible de revenir.

En face d'elle, l'art apparaî t comme une pratique plus dé taché e de la ré alité et, à ce titre, moins né cessaire.

B.  Le pouvoir scientifique et technique

Il est incontestable qu'existent aujourd'hui des liens puissants entre la science et la technique. Les enjeux sont considé rables en termes é conomiques, et mê me politiques, puisque les sciences ont des applications militaires comme le montre bien le cas de la physique nuclé aire. Bachelard dit ainsi de la science moderne qu'elle ne dé crit pas mais produit ou construit des phé nomè nes. C'est une activité de laboratoire, qui expé rimente, intervient et, à sa faç on, cré e. Des é poques de l'humanité sont mê me dé finies en fonction de ce type d'invention. Nous parlons ainsi de l'â ge atomique pour marquer le passage à une nouvelle «   vision du monde  » comme le relè ve Heidegger dans Sé ré nité . Or, comme les É tats sont engagé s dans une compé tition é conomique et qu'ils dé sirent accroî tre leur force pour pré server leur indé pendance, il est indispensable qu'ils se dotent de moyens technologiques pour ré aliser leurs ambitions.

Face à cela, l'art apparaî t ê tre une ré alisation secondaire. Notons bien que le sujet ne le dé clare pas inutile mais moins important. Une socié té pourrait donc se passer de l'art plus facilement que de science. Cette thè se est-elle fondé e  ?

2.  L'opposition science et art

A.  Maî triser ou mé diter

Il est vrai que les œ uvres d'art semblent avoir moins d'impact sur le cours de l'histoire que les ré alisations conjugué es des techniques et des sciences. Un poè me, une musique, un film, aussi sublimes soient-ils, n'ont pas le pouvoir d'orienter les relations internationales comme le fait la possession d'armes nuclé aires ou chimiques.

Et que peut l'art face aux avancé es toujours plus stupé fiantes des technologies  ? Les artistes sont d'ailleurs loin d'ignorer cette situation et font parfois le constat de leur impuissance. Heidegger souligne la porté e ré volutionnaire de la science moderne en é crivant qu'elle cré e «   une position entiè rement nouvelle de l'homme dans le monde et par rapport au monde.  » Celui-ci apparaî t dé sormais comme «   un objet sur lequel la pensé e calculante dirige ses attaques et à ces attaques plus rien ne doit pouvoir ré sister.  »

L'œ uvre d'art s'offre au contraire à la contemplation, à la mé ditation. Mé diter n'est pas transformer mais au contraire, accueillir et recueillir ce qui se pré sente. Celui qui contemple s'ouvre vers ce qui se donne à voir ou à entendre, il est attentif à recevoir et se tient à l'é coute. Il est donc tentant d'opposer la science et l'art. La premiè re est intrusive, invasive, elle cherche à dominer ce qui est, alors que l'art dé voile ce qui est d'ordinaire recouvert.

B.  La supé riorité de l'art

Bergson affirme ainsi que l'artiste est un «   ré vé lateur  » qui nous montre ce que nous avions perç u sans l'apercevoir. Il fixe sur sa toile ou dans des mots des visions fugitives, des nuances de sentiments qui traversent notre esprit, mais qui sont rapidement recouvertes par les exigences de la vie quotidienne. Bergson souligne ainsi un paradoxe  : «   c'est parce que l'artiste songe moins à utiliser sa perception qu'il perç oit un plus grand nombre de choses.  » Il naî t «   dé taché   » , c'est-à -dire plus enclin à contempler et à faire voir qu'à utiliser. Cette thè se est importante car elle donne à l'art une né cessité profonde. L'art est lié à la connaissance de soi, de notre vie inté rieure et de notre rapport au monde.

Les œ uvres d'art nous permettent de mieux saisir ce que nous ressentons confusé ment et c'est pour cela qu'elles nous touchent. Le dé tachement n'est pas une faç on de fuir le monde mais un recul permettant de le faire apparaî tre et mê me de nous le rendre, au sens où Heidegger, parlant des souliers peints par Van Gogh, dit qu'ils nous donnent le monde de la paysanne, son quotidien fait de labeur, son rapport à la terre, l'inquié tude pour la subsistance et la joie qui survient quand celle-ci est finalement assuré e.

Autrement dit, l'œ uvre nous livre la vé rité d'un monde, nous dé voile son essence, quand la science manipule le ré el à des fins toujours plus poussé es de maî trise, s'aveuglant sur le sens de ses opé rations. Heidegger dé clare ainsi que «   la science ne pense pas  » car elle ne sait pas voir notre rapport fondamental à l'Ê tre. Elle serait ainsi une manifestation du nihilisme. Ses succè s retentissants ne doivent pas nous faire ignorer que notre rapport au monde ou à nous-mê mes est obscurci par une entreprise dé mesuré e de domination.

Transition


Il apparaî t ainsi que l'art est, à sa faç on, indispensable. Nous pourrions mê me avancer qu'il l'est plus que la science puisque sans lui nous n'aurions pas accè s à des vé rité s. Mais ne risquons-nous pas maintenant de dé valoriser injustement la science  ?

3.  Relativisation de l'opposition

A.  La dimension thé orique et le rapport au temps

Le concept de science, que nous avons jusqu'à pré sent considé ré , est lié à celui de technique conformé ment à une tendance caracté ristique de notre modernité . Cependant, cette liaison devient trompeuse si on ne retient qu'elle. Le mot thé orie vient du grec theoria et il renvoie pré cisé ment à l'acte de contempler. Il faut donc relativiser l'opposition qui donne à la science une né cessité uniquement pratique. Au Livre  VII de la Ré publique, Platon prend soin de distinguer la gé omé trie appliqué e, dont font usage ceux qui construisent les camps militaires, de la gé omé trie pure qui consiste à ­ connaî tre la nature et les proprié té s des figures.

De mê me, l'arithmé tique, au sens strict, s'attache à dé couvrir les relations remarquables entre les nombres sans se soucier de leur utilité pour la vie courante. Il est donc fondé de dire que la science n'est pas uniquement pensable dans sa relation à la technique. Elle exprime à sa maniè re une volonté de dé couverte et un dé sir de vé rité . Selon les mots de Platon, elle tourne l'esprit vers l'intelligible en le dé tournant du sensible. Les sens ne nous donnent que des opinions, des apparences changeantes, alors que l'intellect dé couvre des vé rité s immuables, soustraites au passage du temps. N'est-ce pas un point commun avec les œ uvres de l'art  ? Leur intemporalité , le soin avec lesquelles nous les conservons, indiquent que l'esprit humain y voit une de ses manifestations les plus pré cieuses.

B.  L'attitude dé sinté ressé e

A. Koyré souligne dans ses É tudes d'histoire de la pensé e scientifique que des civilisations importantes ont pu vivre sans science et dé velopper des techniques remarquables. Une thè se fait dé river les sciences d'objectifs pratiques mais Koyré note que ce sont les Grecs qui inventè rent la gé omé trie alors qu'ils avaient peu de territoire à mesurer alors que les É gyptiens dé veloppè rent des procé dé s empiriques d'arpentage sans arriver à la clarté thé orique des É lé ments d'Euclide  : «   la thé orie ne conduit pas, du moins pas immé diatement, à la pratique, et la pratique n'engendre pas, du moins pas directement, la thé orie.  » On pourrait objecter que cette conception est ancienne et à ce titre ré volue, mais elle n'a pas disparu en dé pit des liens entre science et industrie.

La recherche n'est pas une activité pé rimé e et le chercheur n'est pas forcé ment animé par des motifs commerciaux ou des enjeux de pouvoir. Certains gouvernements hé sitent d'ailleurs à financer la recherche en trouvant qu'elle n'est pas assez utile. Quant à l'art, il n'est pas forcé ment é tranger aux enjeux sociaux et politiques. Les mé cè nes sont, ou furent, des gens riches et puissants, et de trè s grands artistes, comme Titien, n'é taient indiffé rents ni à leur renommé e ni à leur statut social. Il est donc plus sensé de relever que l'art comme la science sont concerné s par une recherche qui peut ê tre appelé e dé sinté ressé e, au sens où celui qui s'y engage cherche avant tout la connaissance pour elle-mê me.

Conclusion

Nous avons commencé par expliciter le pré supposé de la question qui repose sur l'association de la science et de la technique. Les critè res de l'utilité et de la maî trise sur les choses sont alors dé terminants et, dans ce cas, nous disons que l'art est moins né cessaire que la science. Il nous est cependant apparu que ces critè res avaient leur faiblesse car ils ignorent le rapport à la vé rité que l'art manifeste à sa faç on. Enfin, il nous a semblé que la dé finition initiale de la science devait ê tre revue. L'art n'est donc ni plus ni moins né cessaire que la science puisqu'ils sont tous deux, à leur faç on, la manifestation d'un dé sir de connaissance et de dé voilement du vrai.

Accéder à tous les contenus
dès 6,79€/mois

  • Les dernières annales corrigées et expliquées
  • Des fiches de cours et cours vidéo/audio
  • Des conseils et méthodes pour réussir ses examens
  • Pas de publicités
S'abonner