L'art est-il moins nécessaire que la science ?

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES - Tle L - Tle S | Thème(s) : L'art
Type : Dissertation | Année : 2012 | Académie : France métropolitaine

     LES CLÉS DU SUJET  

Définir les termes du sujet

L'art

Au sens large, ce terme désigne toute pratique requérant un savoir-faire pour être accomplie. L'art est alors synonyme de technique et il s'oppose au hasard. En un sens plus restreint, il est l'activité de l'artiste qui crée des œuvres destinées à être contemplées ou écoutées.

La science

L'idée générale de science est celle d'un savoir théorique, qui cherche à expliquer les causes des phénomènes et à formuler les lois selon lesquels ils se produisent. On distingue généralement la science de ses applications pratiques, mais la puissance actuelle des technologies a donné lieu à la notion de techno-sciences.

Nécessaire

Cet adjectif peut signifier ce qui est inéluctable ou ce qui est indispensable. Dans le cas présent, c'est du deuxième sens dont il s'agit. Il faut donc s'interroger sur les critères d'après lesquels on juge de la plus ou moins grande valeur de l'art par rapport à la science.

Dégager la problématique et construire un plan

  • Le sujet sous-entend qu'il existe un jugement généralement favorable à la science et qu'il convient d'interroger ce présupposé. Quelle est donc la nécessité de la science et pourquoi l'emporterait-elle sur l'art ? Cette idée est-elle fondée ou repose-t-elle sur des représentations confuses de ces deux notions ?

  • Dans un premier temps, nous nous intéresserons au présupposé de la question, ce qui nous conduira à mettre en évidence le lien entre science et technique.

    Dans un deuxième temps, nous verrons comment l'art trouve sa justification par opposition aux procédures des techno-sciences.

  • Enfin, il apparaîtra que la science et l'art ont tous deux un rapport spécifique à la vérité. Il est donc plus judicieux de les associer tout en marquant leurs différences.

Éviter les erreurs

Il ne faut pas confondre la science et la technique même si leur rapprochement est, à un moment, inévitable. L'idée d'utilité doit être elle aussi évaluée.

Corrigé

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Introduction

Pourquoi se demander si l'art est moins nécessaire que la science ? Cette question présuppose l'existence de critères en vertu desquels on les évalue. Or ce point n'est pas évident. Chaque domaine a sa spécificité, il suppose une formation différente et ne vise pas les mêmes objectifs. Un artiste dévoile la beauté ou la laideur du réel, un savant cherche à l'expliquer sans prendre en compte des critères esthétiques. La comparaison s'établit donc en fonction d'un troisième domaine. Faut-il faire intervenir des valeurs socio-économiques comme l'utilité, la rentabilité ? Doit-on penser aux applications pratiques des sciences, à leur lien avec l'industrie ? Si cela est plausible, il reste encore à examiner si l'art mérite d'être jugé moins indispensable. Les critères au nom desquels on l'affirmerait lui sont-ils appropriés ?

1. Les raisons de la question

A. Le présupposé du sujet

Selon Aristote, l'adjectif « nécessaire » est d'abord synonyme de fatal ou d'inéluctable. Il désigne « ce qui ne peut pas ne pas être. » Mais Aristote indique aussi l'existence d'une autre définition. Est nécessaire ce qui est indispensable. Dans ce cas, il faut absolument acquérir ce moyen sous peine d'échouer. C'est ce sens qui est au cœur de notre sujet. Lorsque nous disons qu'une chose est moins nécessaire qu'une autre, nous sous-entendons l'existence d'objectifs à atteindre. C'est donc un jugement relatif à des circonstances déterminées et variables. Il est clair que l'on peut moins se passer d'un tournevis que d'un couteau s'il s'agit de démonter un meuble mais que l'inverse deviendra vrai si l'on cherche à découper une tarte. Cet exemple fait apparaître l'importance du critère de l'utilité.

Cette valeur permet-elle de juger la nécessité respective de l'art et de la science ? Il semble clair que, pris sous cet angle, la science doive être ­considérée comme plus indispensable que l'art. Son alliance avec la technique, qui donna naissance aux technologies, lui confère un prestige incontestable. Les produits technologiques sont au cœur de la vie sociale, ils la façonnent et créent de nouveaux rapports entre les gens. L'exemple de l'informatique le montre clairement. Des situations ont été créées en deçà desquelles il n'apparaît pas possible de revenir.

En face d'elle, l'art apparaît comme une pratique plus détachée de la réalité et, à ce titre, moins nécessaire.

B. Le pouvoir scientifique et technique

Il est incontestable qu'existent aujourd'hui des liens puissants entre la science et la technique. Les enjeux sont considérables en termes économiques, et même politiques, puisque les sciences ont des applications militaires comme le montre bien le cas de la physique nucléaire. Bachelard dit ainsi de la science moderne qu'elle ne décrit pas mais produit ou construit des phénomènes. C'est une activité de laboratoire, qui expérimente, intervient et, à sa façon, crée. Des époques de l'humanité sont même définies en fonction de ce type d'invention. Nous parlons ainsi de l'âge atomique pour marquer le passage à une nouvelle « vision du monde » comme le relève Heidegger dans Sérénité. Or, comme les États sont engagés dans une compétition économique et qu'ils désirent accroître leur force pour préserver leur indépendance, il est indispensable qu'ils se dotent de moyens technologiques pour réaliser leurs ambitions.

Face à cela, l'art apparaît être une réalisation secondaire. Notons bien que le sujet ne le déclare pas inutile mais moins important. Une société pourrait donc se passer de l'art plus facilement que de science. Cette thèse est-elle fondée ?

2. L'opposition science et art

A. Maîtriser ou méditer

Il est vrai que les œuvres d'art semblent avoir moins d'impact sur le cours de l'histoire que les réalisations conjuguées des techniques et des sciences. Un poème, une musique, un film, aussi sublimes soient-ils, n'ont pas le pouvoir d'orienter les relations internationales comme le fait la possession d'armes nucléaires ou chimiques.

Et que peut l'art face aux avancées toujours plus stupéfiantes des technologies ? Les artistes sont d'ailleurs loin d'ignorer cette situation et font parfois le constat de leur impuissance. Heidegger souligne la portée révolutionnaire de la science moderne en écrivant qu'elle crée « une position entièrement nouvelle de l'homme dans le monde et par rapport au monde. » Celui-ci apparaît désormais comme « un objet sur lequel la pensée calculante dirige ses attaques et à ces attaques plus rien ne doit pouvoir résister. »

L'œuvre d'art s'offre au contraire à la contemplation, à la méditation. Méditer n'est pas transformer mais au contraire, accueillir et recueillir ce qui se présente. Celui qui contemple s'ouvre vers ce qui se donne à voir ou à entendre, il est attentif à recevoir et se tient à l'écoute. Il est donc tentant d'opposer la science et l'art. La première est intrusive, invasive, elle cherche à dominer ce qui est, alors que l'art dévoile ce qui est d'ordinaire recouvert.

B. La supériorité de l'art

Bergson affirme ainsi que l'artiste est un « révélateur » qui nous montre ce que nous avions perçu sans l'apercevoir. Il fixe sur sa toile ou dans des mots des visions fugitives, des nuances de sentiments qui traversent notre esprit, mais qui sont rapidement recouvertes par les exigences de la vie quotidienne. Bergson souligne ainsi un paradoxe : « c'est parce que l'artiste songe moins à utiliser sa perception qu'il perçoit un plus grand nombre de choses. » Il naît « détaché », c'est-à-dire plus enclin à contempler et à faire voir qu'à utiliser. Cette thèse est importante car elle donne à l'art une nécessité profonde. L'art est lié à la connaissance de soi, de notre vie intérieure et de notre rapport au monde.

Les œuvres d'art nous permettent de mieux saisir ce que nous ressentons confusément et c'est pour cela qu'elles nous touchent. Le détachement n'est pas une façon de fuir le monde mais un recul permettant de le faire apparaître et même de nous le rendre, au sens où Heidegger, parlant des souliers peints par Van Gogh, dit qu'ils nous donnent le monde de la paysanne, son quotidien fait de labeur, son rapport à la terre, l'inquiétude pour la subsistance et la joie qui survient quand celle-ci est finalement assurée.

Autrement dit, l'œuvre nous livre la vérité d'un monde, nous dévoile son essence, quand la science manipule le réel à des fins toujours plus poussées de maîtrise, s'aveuglant sur le sens de ses opérations. Heidegger déclare ainsi que « la science ne pense pas » car elle ne sait pas voir notre rapport fondamental à l'Être. Elle serait ainsi une manifestation du nihilisme. Ses succès retentissants ne doivent pas nous faire ignorer que notre rapport au monde ou à nous-mêmes est obscurci par une entreprise démesurée de domination.

Transition


Il apparaît ainsi que l'art est, à sa façon, indispensable. Nous pourrions même avancer qu'il l'est plus que la science puisque sans lui nous n'aurions pas accès à des vérités. Mais ne risquons-nous pas maintenant de dévaloriser injustement la science ?

3. Relativisation de l'opposition

A. La dimension théorique et le rapport au temps

Le concept de science, que nous avons jusqu'à présent considéré, est lié à celui de technique conformément à une tendance caractéristique de notre modernité. Cependant, cette liaison devient trompeuse si on ne retient qu'elle. Le mot théorie vient du grec theoria et il renvoie précisément à l'acte de contempler. Il faut donc relativiser l'opposition qui donne à la science une nécessité uniquement pratique. Au Livre VII de la République, Platon prend soin de distinguer la géométrie appliquée, dont font usage ceux qui construisent les camps militaires, de la géométrie pure qui consiste à ­connaître la nature et les propriétés des figures.

De même, l'arithmétique, au sens strict, s'attache à découvrir les relations remarquables entre les nombres sans se soucier de leur utilité pour la vie courante. Il est donc fondé de dire que la science n'est pas uniquement pensable dans sa relation à la technique. Elle exprime à sa manière une volonté de découverte et un désir de vérité. Selon les mots de Platon, elle tourne l'esprit vers l'intelligible en le détournant du sensible. Les sens ne nous donnent que des opinions, des apparences changeantes, alors que l'intellect découvre des vérités immuables, soustraites au passage du temps. N'est-ce pas un point commun avec les œuvres de l'art ? Leur intemporalité, le soin avec lesquelles nous les conservons, indiquent que l'esprit humain y voit une de ses manifestations les plus précieuses.

B. L'attitude désintéressée

A. Koyré souligne dans ses Études d'histoire de la pensée scientifique que des civilisations importantes ont pu vivre sans science et développer des techniques remarquables. Une thèse fait dériver les sciences d'objectifs pratiques mais Koyré note que ce sont les Grecs qui inventèrent la géométrie alors qu'ils avaient peu de territoire à mesurer alors que les Égyptiens développèrent des procédés empiriques d'arpentage sans arriver à la clarté théorique des Éléments d'Euclide : « la théorie ne conduit pas, du moins pas immédiatement, à la pratique, et la pratique n'engendre pas, du moins pas directement, la théorie. » On pourrait objecter que cette conception est ancienne et à ce titre révolue, mais elle n'a pas disparu en dépit des liens entre science et industrie.

La recherche n'est pas une activité périmée et le chercheur n'est pas forcément animé par des motifs commerciaux ou des enjeux de pouvoir. Certains gouvernements hésitent d'ailleurs à financer la recherche en trouvant qu'elle n'est pas assez utile. Quant à l'art, il n'est pas forcément étranger aux enjeux sociaux et politiques. Les mécènes sont, ou furent, des gens riches et puissants, et de très grands artistes, comme Titien, n'étaient indifférents ni à leur renommée ni à leur statut social. Il est donc plus sensé de relever que l'art comme la science sont concernés par une recherche qui peut être appelée désintéressée, au sens où celui qui s'y engage cherche avant tout la connaissance pour elle-même.

Conclusion

Nous avons commencé par expliciter le présupposé de la question qui repose sur l'association de la science et de la technique. Les critères de l'utilité et de la maîtrise sur les choses sont alors déterminants et, dans ce cas, nous disons que l'art est moins nécessaire que la science. Il nous est cependant apparu que ces critères avaient leur faiblesse car ils ignorent le rapport à la vérité que l'art manifeste à sa façon. Enfin, il nous a semblé que la définition initiale de la science devait être revue. L'art n'est donc ni plus ni moins nécessaire que la science puisqu'ils sont tous deux, à leur façon, la manifestation d'un désir de connaissance et de dévoilement du vrai.