L’art peut-il se passer de règles ?

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle L - Tle S - Tle ES | Thème(s) : L'art
Type : Dissertation | Année : 2011 | Académie : France métropolitaine

L'art peut-il se passer de règles ?


     LES CLÉS DU SUJET  

Définir les termes du sujet

 L'art renvoie par son étymologie, tekhnê, à l'idée de technique. En ce sens on utilise le mot « art » pour décrire un savoir-faire comme l'art médical, l'art d'enseigner, l'art de bien parler, etc. Mais dans son sens actuel l'art désigne ce que l'on appelait les beaux-arts au xviiie siècle, la création d'œuvres d'art.

 Les règles sont des conventions, des lois ou normes qui indiquent ce qu'il faut faire, la méthode à suivre pour faire quelque chose. Les règles de l'art renvoient directement à l'idée d'une technique.

Si l'on affirme que l'art ne peut se passer de règles, cela signifie que l'art en est dépendant, autrement dit que les règles techniques sont la condition de possibilité de la création d'œuvres d'art.

Dégager la problématique et construire un plan

La problématique

 Le sujet peut s'analyser selon deux points de vue. Du point de vue de la création artistique, il s'agit de comprendre comment l'artiste fait son travail : en obéissant à certains principes comme l'artisan, ou bien au contraire en s'émancipant de toutes règles par un travail original ?

 Du point de vue du jugement esthétique, il faut bien trouver des règles, des critères pour distinguer ce qui relève de l'art de ce qui n'en est pas. Cependant, la reconnaissance d'une œuvre d'art n'est pas une science, et occasionne des polémiques entre différents critiques d'art.

Le plan

Il s'agit, dans un premier temps, de voir dans quelle mesure l'art doit posséder certaines règles pour se distinguer de ce qui n'en est pas, puis de montrer que justement le propre du génie artistique réside dans son originalité, pour enfin comprendre, dans une troisième partie, que toute l'ambiguïté de l'artiste est de suivre des règles… qu'il invente lui-même.

Éviter les erreurs

L'erreur consisterait bien sûr à ne pas voir l'importance de la notion de technique. L'autre serait de négliger l'un des deux aspects de la question : celui de la création artistique ou celui du jugement esthétique.

Corrigé

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Introduction

Lorsqu'on est mis en présence d'un travail bien fait, en conformité avec ce que l'on peut attendre, on affirme que les choses ont été faites « dans les règles de l'art ». En effet, l'art comme production d'œuvres esthétiques fait appel à certains moyens techniques comme la perspective en peinture, ou la maîtrise de son instrument en musique.

Cependant une production artistique se définit par son originalité. Si Rodin connaissait bien Michel-Ange, il ne l'a pas copié. L'art peut-il alors se passer de règles ?

L'artiste, en créant un objet doit bien faire appel à un savoir-faire pour pouvoir modifier la matière. Même le poète doit composer avec les règles du langage. Cependant, si l'artiste est un créateur, il semble bien que le propre de l'art soit de pouvoir s'émanciper de toute contrainte et d'affirmer ainsi son originalité. Mais ne plus se soumettre aux règles, est-ce s'en passer totalement ? L'artiste n'est-il pas celui qui en crée de nouvelles ?

1. L'art suit des règles

A. L'artiste doit connaître les lois de la nature

Produire une œuvre d'art consiste pour l'artiste à réaliser un objet qui n'existait pas avant, un objet qui pourra ensuite être contemplé par un public. Mais pour réaliser un tableau, une sculpture, une symphonie, un poème ou un film, il faut bien nécessairement utiliser certains moyens et une certaine maîtrise pour mener à bien son projet.

Léonard de Vinci explique par exemple, dans son Traité de la peinture, que pour dessiner un enfant il faut savoir que sa tête mesure un cinquième de son corps et non un huitième comme un adulte. Il faut donc connaître l'anatomie pour représenter un homme, comme en architecture il faut connaître les lois de la pesanteur pour construire son édifice. On n'échappe pas à la connaissance des règles de la nature.

B. L'artiste doit savoir maîtriser son action sur la matière

Mais l'art fait écho à son étymologie grecque tekhnê qui renvoie à la technique, également parce qu'il engage un savoir-faire en plus d'une connaissance. En effet, Hegel affirme que « tout art s'exerce sur une matière plus ou moins dense, plus ou moins résistante, qu'il s'agit d'apprendre à maîtriser ». Ce qui semble évident pour des arts manuels, comme la sculpture ou la peinture, l'est aussi pour des arts intellectuels comme la musique ou la poésie car, en réalité, il y a là aussi une rencontre de l'artiste avec une matière extérieure (les règles de solfège, la grammaire…) qui lui résiste et qu'il faut savoir maîtriser par une technique.

C. L'art doit pouvoir se reconnaître

La connaissance et la pratique de certaines règles ne sont pas seulement indispensables à l'artiste, mais aussi au spectateur. Il s'agit pour ce dernier de pouvoir reconnaître ce qui peut être authentifié comme esthétique. Dans l'art classique, certains « canons » de la beauté inspirés de l'art grec rendaient possible cette reconnaissance. Mais la reconnaissance institutionnelle telle que l'exposition dans des musées, ou encore le prix du marché peuvent également constituer un « étalon », pour mesurer la qualité d'une œuvre.

Cependant, ces critères, ces règles pour reconnaître une œuvre d'art semblent fluctuer dans le temps : que vaut une règle si elle ne se maintient pas ?

2. L'artiste est celui qui s'émancipe des règles

A. L'originalité du génie artistique

Beaucoup d'artistes n'ont pas été reconnus tout de suite en tant que tels : Rodin a été refusé plusieurs fois aux Beaux-Arts, Van Gogh est mort dans la misère… Ils doivent en réalité ce refus du public au fait que leur génie n'ait pas été tout de suite compris, car ils étaient innovants. Kant affirme qu'une des caractéristiques du génie artistique est son originalité. L'artiste est un créateur, et chacune de ses œuvres contient en elle-même des règles nouvelles.

Les premiers impressionnistes ont surpris parce qu'ils ne cherchaient plus à représenter fidèlement la réalité, mais surtout les impressions suscitées par elle. Rodin a choqué lorsqu'il a fait une statue de Balzac non pas en costume mais, pour la première fois, habillé d'une robe de chambre. Duchamp a exposé des objets du quotidien, comme l'urinoir qui est devenu la Fontaine et provoque encore chez certains la stupeur…

B. La liberté de l'artiste

Que serait une œuvre d'art qui suivrait à la lettre les canons des œuvres qui la précèdent ? Le public aime être surpris. Une pièce de théâtre ou une tragédie « bien faite » est celle justement dont on ne peut prévoir le dénouement. Un tableau qui imiterait avec une technique parfaite le réel serait au mieux un trompe-l'œil. Or ce genre reste mineur en art car une fois l'astuce déjouée il perd très vite son intérêt nous dit Hegel, en prenant l'exemple des raisins de Zeuxis si bien peints que des oiseaux seraient venus se casser le bec dessus. Donner à l'art la règle d'être une bonne imitation ne peut pas être un critère déterminant de sa qualité car elle réduit l'art à une simple technique.

Or précisément l'art se distingue de l'artisanat dans la mesure où l'artiste est libre de faire ce qu'il veut et comme il veut. Il n'a pas ce souci d'efficacité dans la production. Il ne cherche pas à produire son œuvre selon un plan préétabli, un mode d'emploi, pour rendre son objet solide et souvent prêt à être vendu. En ce sens, Bergson, dans Le Rire, voit chez l'artiste celui qui est capable de s'affranchir des servitudes quotidiennes, des carcans sociaux, techniques et même linguistiques qui masqueraient le réel en recherchant toujours la fonctionnalité.

Mais si l'art n'est pas soumis aux règles, comment expliquer l'existence d'écoles d'art et l'éducation esthétique ?

3. S'émanciper des règles ne signifie pas être sans règle

A. L'artiste crée ses propres règles

Kant explique dans la Critique de la faculté de juger que le génie produit des œuvres originales qui se caractérisent par leur nouveauté par rapport à celles qui précèdent. Ainsi le travail de l'artiste ne consiste pas à reproduire ce qui s'est déjà fait. Il ne suit pas de modèle.

Cependant, l'artiste doit se distinguer d'une production absurde qui serait celle d'un fou, ce que lui permet sa seconde caractéristique : l'exemplarité. Mais l'œuvre géniale serait plus exemplaire d'un pouvoir de créer que d'une règle : elle suscite un goût pour la création esthétique plus qu'elle ne donne des recettes pour créer. Ainsi, Beethoven suit Mozart ou Rodin Michel-Ange, mais sans les copier. L'artiste lui-même produit sans savoir ce qu'il produit, à la différence de l'artisan qui contrôle ce qu'il fait.

En cela, le génie est exclusivement esthétique pour Kant car, seul, il fait preuve d'une créativité unique : personne n'aurait pu créer le Dom Juan de Mozart à sa place. En revanche, si Newton n'avait pas existé, quelqu'un aurait certainement fini par trouver le principe de l'attraction universelle, en cela il est un grand savant mais pas ce que Kant dénomme un « génie ». Pour Kant, c'est la nature qui donne ses règles à l'art à travers la figure du génie. Le talent serait donc inné.

B. Le génie comme travail à partir d'un don

Nietzsche, dans Humain, trop humain, se moque de cette croyance en l'existence du génie, sorte d'intuition miraculeuse que certains élus de la nature posséderaient. L'artiste, pour Nietzsche, serait comme l'inventeur en mécanique : il peut produire un objet qui semble au final extraordinaire, mais ce n'est que le fruit d'un travail assidu.

Hegel concilie ces deux thèses opposées. Le génie serait bien un don naturel, mais ce don « pour être fécond [doit] posséder une pensée disciplinée et cultivée, et un exercice plus ou moins long ». Autrement dit, le génie renvoie à une disposition innée mais qui ne peut se révéler, s'exprimer, si elle n'est pas exploitée, développée, actualisée par un exercice approprié. Le culte de l'artiste qui crée sous le commandement d'une simple inspiration, de manière spontanée, est condamné ici au profit de l'acharnement laborieux de l'artiste qui veut exploiter au maximum ses compétences.

L'artiste doit donc effectivement son pouvoir à des caractéristiques innées (le génie comme don naturel), mais aussi à des caractéristiques acquises (les exercices adéquats qui lui confèrent son « talent », terme qui mêle à la fois l'inné et l'acquis). Ainsi l'artiste ne doit pas seulement exercer sa sensibilité, mais sa volonté avec méthode.

L'artiste est donc bien celui qui trouve en lui des ressources pour créer indépendamment des règles extérieures, mais s'il n'est pas soumis à des règles il en possède cependant : celles qu'il se donne à lui-même. Ce sont des règles intérieures.

Conclusion

Le travail artistique semble donc avoir besoin de suivre des règles pour pouvoir être exécuté, mais aussi reconnu. Cependant, l'artiste se présente comme celui qui est capable de s'en émanciper en faisant preuve d'originalité : l'artiste n'est pas celui qui se « passe » des règles, mais celui qui les « dépasse ». Il s'appuie donc bien sur elles pour en créer de nouvelles.

Ainsi, à la question de savoir si l'art peut se passer de règles, nous pouvons répondre qu'il semble nécessairement y être confronté mais sans s'y soumettre, comme on obéit à des ordres. L'art a des règles, mais celles-ci ne commandent pas l'artiste ; elles sont au contraire le produit de son invention renouvelée.

L'art ne peut donc se passer de règles dans la mesure où toute œuvre a une valeur exemplaire, mais l'artiste, lui, s'en passe dans la mesure où il est libre et n'entend pas s'y conformer. L'art est désintéressé, et l'artiste qui obéit à un quelconque diktat pourrait voir instrumentaliser son don qui, sous un usage dévoyé, deviendrait de la propagande.