L’Existentialisme est un humanisme, Sartre

Merci !

Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES - Tle L - Tle S | Thème(s) : L'épreuve orale
Type : Sujet d'oral | Année : 2010 | Académie : Inédit

 

Commentez ce texte de Sartre, extrait de L’existentialisme est un humanisme.

Document

« Ce que les gens veulent, c’est qu’on naisse lâche ou héros. Un des reproches qu’on fait le plus souvent aux Chemins de la liberté 1, se formule ainsi : mais enfin, ces gens qui sont si veules, comment en ferez-vous des héros ? Cette objection prête plutôt à rire car elle suppose que les gens naissent héros. Et au fond, c’est cela que les gens souhaitent penser : si vous naissez lâches, vous serez parfaitement tranquilles, vous n’y pouvez rien, vous serez lâches toute votre vie, quoi que vous fassiez ; si vous naissez héros, vous serez aussi parfaitement tranquilles, vous serez héros toute votre vie, vous boirez comme un héros, vous mangerez comme un héros. Ce que dit l’existentialiste, c’est que le lâche se fait lâche, que le héros se fait héros ; il y a toujours une possibilité pour le lâche de ne plus être lâche, et pour le héros de cesser d’être un héros. Ce qui compte, c’est l’engagement total, et ce n’est pas un cas particulier, une action particulière, qui vous engagent totalement. »

Jean-Paul Sartre (1905-1980), 
L’existentialisme est un humanisme, Gallimard, 1996.

1. Œuvre romanesque de Sartre.

Corrigé

 

Préparation

Cerner les enjeux

Ce texte interroge sur ce qu’est un héros, ou plus précisément il dénonce le préjugé à ce sujet : les hommes préfèrent que l’héroïsme ou la lâcheté soient des caractéristiques innées. À travers cet exemple, Sartre applique sa thèse existentialiste qui affirme qu’il n’y a pas de nature humaine. Seuls nos actes nous définissent.

Éviter les erreurs

Il y a deux manières d’entrer dans ce texte : soit on s’interroge en particulier sur ce qu’est un héros, soit on appuie sa réflexion sur la question plus générale de l’existence ou non d’une nature humaine. Quel que soit l’angle de réflexion engagé, il ne faut négliger aucun de ces deux aspects.

Par ailleurs, Sartre montre que son idée de l’héroïsme s’oppose à deux idées : celle qui prétend que l’on est héros de naissance, et celle qui prétend qu’il suffit d’avoir accompli un acte héroïque dans sa vie pour l’être définitivement. Il convient de distinguer ces deux aspects.

Présentation

Introduction

L’existentialisme est un humanisme est un compte rendu d’une conférence faite par Sartre en 1946. Il veut répondre à certaines objections qu’on lui a faites au sujet de son ouvrage fondamental L’Être et le Néant. Il y présente sa thèse existentialiste qui considère qu’en l’homme, l’existence précède l’essence, ce qui renvoie à cette thèse paradoxale et donc soumise à certains contresens que Sartre veut reprendre ici : « L’homme est condamné à être libre. »

Après avoir expliqué que la responsabilité peut être source d’angoisse, Sartre va dans cet extrait illustrer son propos avec la question de savoir si lorsqu’on se conduit comme un héros ou un lâche cela relève d’un choix ou d’une nature humaine, ce qui déresponsabiliserait l’homme.

Ainsi, pour répondre à la question de savoir s’il existe une nature humaine, Sartre répond ici à la question de savoir ce qu’est un héros. Il commence par un constat sur la psychologie humaine : les hommes préfèrent croire qu’on naît « héros », que c’est inscrit dans une nature humaine. Il explique alors dans une seconde partie que cette mauvaise foi est une manière de se déculpabiliser tranquillement. Mais dans sa dernière partie, il y oppose sa thèse existentialiste qui affirme que non seulement l’héroïsme n’est pas une caractéristique innée, mais de plus il ne suffit pas d’agir une fois dans sa vie héroïquement pour « être » un héros. Ce que nous sommes ne peut que relever d’un « engagement total ».

Développement

Première étape

Dans ce texte, Sartre se défend contre les contestations faites à sa conception de l’homme qu’il a théorisé dans L’Être et le Néant, mais aussi qu’il a appliquée dans son œuvre romanesque Les Chemins de la liberté. On y voit des hommes devenir des héros alors qu’ils étaient d’abord des gens veules. C’est précisément ce que ses lecteurs ne supportent pas. Sartre constate que les gens ne veulent pas envisager la possibilité d’une transformation de leur être de lâches en héros, ou inversement.

Les gens préfèrent présupposer qu’il soit inscrit dans la nature de l’homme d’être lâche ou héros. Ainsi, on serait déjà déterminé à la naissance comme héros ou lâche, ce qui bien sûr est ridicule puisque l’héroïsme se caractérise par ce que l’on a fait. On imagine mal un nourrisson accomplir des actes de bravoure !

Ainsi, dans cette première partie du texte, Sartre explique que le reproche que l’on fait à sa thèse, à savoir que l’homme peut toujours changer ce qu’il est par ses actes, s’appuie sur une croyance absurde. Pour Sartre, l’homme existe et se définit ensuite, il n’est pas condamné à rester définitivement ce qu’il croit être. Il a en lui une liberté absolue, il peut choisir d’être lâche ou non, et surtout il ne peut se cacher derrière cette idée qu’il ne peut faire autrement ; il est libre, il est même « condamné à être libre », dit-il par ailleurs.

Mais pourquoi les hommes n’acceptent pas cette liberté et préfèrent faire preuve de mauvaise foi en s’imaginant être prédéterminés ?

Deuxième étape

Dans une seconde partie, Sartre donne alors une explication d’ordre psychologique : les hommes préfèrent penser qu’on est héros ou lâche une bonne fois pour toute, que nos actes n’y pourront rien changer car c’est plus « tranquille » pour eux. Pourquoi ?

Parce que les hommes ne se sentent pas responsables de leurs actes. La responsabilité selon son étymologie signifie que l’on répond (de respondeo en latin qui a donné « responsable ») de ses actes. L’homme responsable n’est pas seulement l’acteur mais l’auteur, celui qui décide de ses actes librement, c’est-à-dire le sujet moral. Autrement dit, l’autre versant de la liberté est la responsabilité. Voilà pourquoi elle est source d’angoisse : l’homme se sent responsable de ce qu’il fait et donc, s’il se comporte comme un lâche, il en est coupable, il ne peut se cacher derrière un déterminisme qui le programmerait à l’avance à se comporter de telle ou telle manière.

La mauvaise foi des hommes qui consiste à se croire déterminés par une nature humaine, par des caractéristiques innées, permet de gommer toute éventuelle mauvaise conscience (morale) et ainsi d’être plus « tranquilles ».

Troisième étape

Malgré les reproches, Sartre maintient dans cette troisième partie sa thèse existentialiste : « En l’homme, l’existence précède l’essence. » Cela signifie que l’homme existe, agit d’abord et se définit ensuite. L’homme se définit par ses actes, et ce ne serait pas une nature préétablie (de lâche par exemple) qui déterminerait les actes. Et comme l’homme est un être temporel, qui, à chaque instant, a la liberté d’agir autrement que précédemment, de se libérer de l’essence précédente, on peut en déduire qu’il n’y a pas de nature humaine puisqu’elle est à chaque fois à redéfinir.

On peut très bien être le héros d’un soir, puis se comporter comme un pleutre et inversement. Le véritable héros n’est pas celui qui a accompli un acte héroïque, mais celui qui continue constamment à agir héroïquement. On comprend que cela ne favorise pas la tranquillité ! La détermination se trouve dans l’engagement.

Conclusion

Ainsi, à la question de savoir si les vertus sont innées, Sartre répond non car l’homme ne se caractérise que par une seule chose : sa liberté absolue, c’est-à-dire sa capacité à se déterminer lui-même. Cette thèse fut d’autant plus contestée qu’elle s’inscrit dans le contexte historique de la Seconde Guerre mondiale et de l’Occupation allemande. Il était alors plus simple de croire en une sorte d’irresponsabilité ou de passivité naturelle que de s’engager dans la Résistance.

Dans ce texte, Sartre dénonce l’illusion de l’opinion commune d’un déterminisme rassurant qui n’est autre que de la mauvaise foi, une capacité à se mentir à soi-même.

Entretien

Voici d’autres questions que l’examinateur pourrait vous poser lors de ­l’entretien.

 Expliquez le passage suivant : « … si vous naissez héros, vous serez aussi parfaitement tranquilles, vous serez héros toute votre vie, vous boirez comme un héros, vous mangerez comme un héros ».

Cette phrase est au conditionnel car elle reprend l’hypothèse soutenue par l’opinion commune d’un déterminisme absolu : ainsi celui qui se croit à la naissance héros se comportera toute sa vie selon cette caractéristique soi-disant innée jusque dans ses moindres faits et gestes. Sartre décrit ici un exemple d’attitude liée à la mauvaise foi.

 Expliquez le passage suivant : « Ce qui compte, c’est l’engagement total… »

À cette attitude de mauvaise foi, Sartre va justement opposer une liberté totale qui présuppose (et c’est ce qui dérange) une responsabilité totale. « Ce qui compte », ce qui fait la valeur et la dignité de l’homme, ce qui fait de lui un être moral, c’est sa possibilité de confirmer à chaque instant des choix moraux. Nous ne sommes que l’ensemble de nos actes et non un acte particulier. Pour être un héros, il faut se comporter à chaque instant comme tel. L’homme vertueux est celui qui s’engage à l’être, et s’engager c’est « tenir » son engagement dans la durée.

 Finalement, chacun est-il celui qu’il veut être ?

Être ce que l’on veut bien se laisser être (passivement, selon un désir facile) signifie que l’on a une essence qui nous détermine et qui nous fait agir à la manière de l’homme qui « boit » comme un héros en toute mauvaise foi. Mais à l’inverse, être ce que l’on « veut » (activement par sa volonté) être c’est aussi essayer de se déterminer soi-même par ses actions, quitte à être en contradiction avec ce que l’on a fait précédemment.