L’expérience suffit-elle à établir une vérité ?

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle Générale | Thème(s) : La science
Type : Dissertation | Année : 2018 | Académie : Polynésie française


Polynésie française • Juin 2018

dissertation • Série L

L’expérience suffit-elle à établir une vérité ?

Les clés du sujet

Définir les termes du sujet

L’expérience

L’expérience désigne notre rapport immédiat à la réalité, par l’intermédiaire de nos sens : elle est alors répétition d’une observation, ou perception particulière. Elle désigne par ailleurs notre vécu : un « homme d’expérience » est un homme disposant d’un certain savoir tiré de sa pratique. Enfin, l’expérimentation correspond à la procédure destinée à contrôler une hypothèse scientifique.

Suffit-elle

Cette expression présuppose que l’expérience joue un rôle dans l’élaboration d’une vérité. On admet donc qu’elle est un point de départ ou une condition d’accès à la vérité. La question est de savoir si elle est la seule.

À établir une vérité

La vérité peut se définir comme la correspondance entre l’idée et la chose : elle désigne donc un rapport adéquat de l’esprit à la réalité. Il s’agit de savoir comment, par quelle méthode il est possible de se rapporter adéquatement à la réalité, et donc de fonder une vérité.

Dégager la problématique et construire le plan

La problématique

Le problème central réside dans la contradiction apparente entre le caractère particulier de l’expérience et le caractère général de la connaissance. Si l’expérience, au sens de rapport direct au réel, est le point de départ de la formation d’une connaissance, permet-elle pour autant de fonder une vérité ? La question porte sur le cheminement permettant d’accéder à une vérité. Peut-on partir d’une expérience et s’y arrêter ou l’expérience est-elle impuissante à elle seule à établir une vérité et, dans ce cas, que faudrait-il lui adjoindre ?

Le plan

Dans un premier temps, l’expérience peut apparaître comme le point de départ de la connaissance. Mais suffit-elle à la fonder ?

On démontrera alors l’impuissance de l’expérience à fonder une vérité : particulière, celle-ci ne permet pas de fonder la connaissance. Mais alors, ne peut-on se fier à l’expérience ?

Enfin, il s’agira de montrer que l’expérience n’est pas suffisante mais prouve certaines vérités.

Éviter les erreurs

Le sujet indique que l’expérience joue un rôle dans la formation d’une connaissance. Il s’agit d’un présupposé que vous pouvez éventuellement remettre en cause en troisième partie, mais que vous devez admettre au départ ; la question n’est pas : « L’expérience permet-elle d’établir une vérité ? ».

Corrigé

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Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la ­lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

Si l’expérience peut se donner comme point de départ de la connaissance, est-elle pour autant capable à elle seule de fonder une vérité ? A priori, nous avons tendance à opposer au caractère abstrait de la théorie le caractère tangible de l’expérience : il nous semble difficile d’admettre pour vraie une idée que l’expérience ne pourrait confirmer. Pourtant, si l’expérience joue un rôle dans l’élaboration d’une vérité, est-ce elle qui établit cette vérité ? L’expérience désigne notre rapport immédiat à la réalité par l’intermédiaire de nos sens, ou bien notre vécu. Elle renvoie également à la procédure de contrôle destinée à vérifier ou à infirmer une hypothèse scientifique. La vérité définit la correspondance entre l’idée et la chose : elle désigne donc un rapport adéquat de l’esprit à la réalité. Toute la question est de savoir comment, par quelle méthode, il est possible de construire ce rapport adéquat, et donc de fonder une vérité. Si l’expérience au sens de perception du réel peut être conçue comme l’origine de la formation d’une connaissance, peut-elle pour autant servir à elle seule de fondement à une vérité ? Et si nous ne pouvons nous fier à l’expérience, que faudrait-il lui adjoindre ?

1. L’expérience seule est le point de départ de la recherche de la vérité

A. Notre expérience du monde rend possible le désir de connaissance

Serait-il possible de connaître si nous n’avions aucun moyen de faire l’expérience du monde ? De fait, il semble que l’expérience sensible, à savoir nos sensations et nos impressions, soit notre seule ouverture possible sur le monde. L’expérience que nous faisons de la réalité grâce à elles peut ainsi être conçue comme le point de départ d’une recherche de la vérité. Bien sûr, dira Descartes, nos sens ne nous permettent pas d’établir un rapport nécessairement adéquat à la réalité : ils peuvent nous tromper, et, en cela, ne permettent pas de fonder des vérités certaines. Il n’en reste pas moins difficile d’envisager un effort de connaissance qui ne procède pas d’une expérience première.

B. L’expérience nous permet d’accéder à des vérités de fait

Par ailleurs, si nous définissons la vérité par un rapport d’adéquation à la réalité, il semble que l’expérience sensible, qui nous rapporte à des cas particuliers, soit le seul moyen d’accéder à une réalité toujours changeante et singulière. La raison, qui nous permet de connaître des objets universels, ne nous permet pas d’accéder à la singularité du réel, ce que démontre l’empiriste David Hume en distinguant les « vérités de raison », ou vérités logiques sans rapport au réel, des « vérités de fait ». Autrement dit, du monde, nous ne pouvons savoir que ce dont nous faisons l’expérience, et les vérités issues de cette expérience n’ont rien de logique. Ainsi, quand je dis « Le soleil se lèvera demain », il s’agit bien d’une vérité de fait, à savoir d’une vérité tirée de la répétition de mes perceptions, mais en aucun cas cette vérité de fait ne peut m’apparaître certaine au sens où j’en conclurais que cela se produira toujours : le contraire n’a rien d’impossible. Tout ce que je peux dire, c’est donc que je crois que le soleil se lèvera demain, comme il l’a toujours fait jusqu’ici, et non que je le sais.

conseil

Vous pouvez construire la transition entre ces deux parties sur le repère du programme origine/fondement : l’origine est le commencement, le point de départ chronologique d’un processus, le fondement désigne ce sur quoi repose une chose, sa raison d’être, ou ce qui la légitime.

[Transition] Mais si l’expérience est pour nous le seul moyen d’aborder la réalité, voire de la connaître, peut-on pour autant admettre qu’une vérité puisse reposer sur elle ?

2. L’expérience ne suffit pas à fonder une vérité certaine

A. L’expérience ne peut établir que des probabilités

Tout le problème réside en effet dans la nature de vérités établies par le moyen de l’expérience. Certes, l’expérience intervient dans la formation de nos connaissances : mais quelle valeur ont ces vérités surgies de l’expérience ? J’ai constaté que le soleil se levait chaque jour, mais ce constat, même répété, ne suffit pas à établir une vérité certaine au sens où elle me permettrait de prévoir qu’il en sera toujours de même. Même si une loi physique m’explique pourquoi il en est ainsi, cette loi ne fait que décrire l’état du réel jusqu’à ce jour : on ne peut pas établir la nécessité ni même la généralité des lois physiques puisqu’il est impossible d’observer l’ensemble des cas particuliers que prétendent recouvrir ces lois, dit Hume. Tout au plus peut-on dire que ces vérités sont probables : par exemple, je ne peux observer tous les corps qui tombent, mais il est probable qu’ils tombent.

B. L’expérience est particulière

Ainsi, l’expérience ne permet pas d’établir une vérité générale, en particulier parce que toute expérience est particulière : que j’aie observé la succession du jour et de la nuit même un très grand nombre de fois ne m’autorise en aucun cas à dire que cette relation est nécessaire. Si j’ai tendance à croire qu’il s’agit d’une vérité générale, c’est parce que je tombe dans le piège d’un raisonnement très ordinaire, à savoir le raisonnement inductif, défini par Aristote dans les Topiques comme le raisonnement qui va du particulier au général, et qui, dit-il, n’a jamais une validité absolue. Dans les Problèmes de philosophie, Bertrand Russell souligne ainsi que le raisonnement inductif repose sur une croyance infondée en l’uniformité du réel : un poulet qui chaque jour a été nourri par un homme pourrait tirer de cette expérience l’idée selon laquelle il en sera toujours ainsi. Or, « l’homme qui a nourri le poulet tous les jours de sa vie finit par lui tordre le cou, montrant par là qu’il eût été bien utile au dit poulet d’avoir une vision plus subtile de l’uniformité de la nature ».

[Transition] Mais alors, si l’expérience n’est capable d’établir que des vérités particulières et toujours susceptibles d’être remises en cause, peut-on encore parler de vérités ?

3. L’expérimentation peut établir certaines vérités

A. L’expérimentation prouve la validité de certaines théories

Si l’expérience sensible ou le vécu sont impuissants à établir des vérités certaines, il semble cependant que l’expérimentation soit le seul moyen de prouver certaines théories scientifiques. Si toutes les sciences n’ont pas recours à l’expérience – le raisonnement des mathématiques est déductif, celui des sciences humaines repose sur l’argumentation –, les sciences expérimentales comme la physique et la biologie contrôlent leurs hypothèses par des expérimentations, c’est-à-dire des expériences construites distinctes des observations initiales. Cependant, la raison s’y combine avec l’expérience : elle permet d’élaborer une théorie cohérente, formée de lois, et l’expérimentation vérifie si la théorie est conforme aux faits. Cette vérification expérimentale sert donc de preuve : elle seule peut établir en ce sens la vérité d’une théorie, même s’il peut être contestable que sa vérité soit absolument certaine et définitive.

B. L’expérimentation n’est pas indépendante de la raison

info

La raison, dit Kant, « doit se présenter à la nature tenant d’une main ses principes, qui seuls peuvent donner à des phénomènes concordants l’autorité de lois, et de l’autre l’expérimentation, telle qu’elle l’imagine d’après ces mêmes principes ».

Ainsi, l’expérience permet d’établir la vérité si elle est conçue en vue de tester une hypothèse. Cette expérimentation est donc précédée par une théorie explicative fournie par la raison à titre d’hypothèse, et qui doit, en tant que telle, être confirmée. Dans sa préface à la Critique de la raison pure, Kant fait allusion à la théorie, élaborée par Torricelli, visant à expliquer pourquoi l’eau des fontaines de Florence ne s’élevait pas à plus de 10,33 mètres dans les pompes : c’est que l’air exercerait une pression sur toute la surface de la Terre. Pour vérifier cette théorie, Torricelli remplace l’eau par le mercure – qui pèse plus lourd – dans le cadre d’un dispositif expérimental qui consiste en un tube à essai d’un mètre rempli de mercure qu’il plonge fermé dans un récipient plein de mercure et dans lequel il débouche le tube. Il vérifie alors que, d’après les prévisions faites en fonction de sa théorie, le mercure ne monte que de 76 centimètres dans la pompe. Autrement dit, c’est à la condition d’être conçue par la raison comme un moyen de tester une hypothèse que l’expérience peut établir une vérité.

Conclusion

En définitive, si notre expérience sensible ou notre vécu ne peuvent pas établir des vérités au sens où ils en seraient le fondement, l’expérience est bien le seul moyen de prouver certaines théories scientifiques, même si ces expérimentations ne sont pas séparables d’un modèle théorique issu de la raison.