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L'historien et les mémoires du génocide des Juifs

France métropolitaine • Juin 2018

étude critique de documents

L'historien et les mémoires du génocide des Juifs

 Montrez que les documents témoignent de l'évolution des mémoires du génocide des Juifs en France. En vous appuyant sur le document 1, vous expliquerez le lien entre cette évolution et celle de la recherche historique.

document 1 Interview de l'historienne Annette Wieviorka

Le 27 janvier, chefs d'État et de gouvernement commémo­reront le 60e anniversaire de la découverte du camp par les troupes soviétiques […]. Éternelle, inépuisable actualité d'Auschwitz. Notre monde demeure hanté par le souvenir de ce qui restera comme le plus grand crime de tous les temps. Et les historiens ne cessent d'interroger documents et témoins pour tenter de comprendre l'inconcevable. […]

Le Nouvel Observateur (N.O.) – [Au sortir de la guerre], quand on parle des déportés, on pense surtout aux résistants et aux politiques. […] Pourquoi cette cécité1 ?

A. Wieviorka – Les déportés de la Résistance qui reviennent sont infiniment plus nombreux (40 000 environ, pour seulement 2 500 juifs). Certains sont des personnalités du monde politique d'avant-guerre ou font partie des élites de la République  ils écrivent, interviennent dans la vie publique, créent des associations. […] Les survivants juifs sont le plus souvent des petites gens, tailleurs, casquettiers, parfois très jeunes, et confrontés à une absolue détresse : leurs familles ont été décimées, leurs maigres biens pillés, leurs logements occupés. Ils n'ont guère de moyens de se faire entendre. Dans notre société moderne, la parole des victimes est sacrée, la souffrance individuelle doit s'exprimer. Ce n'était pas le cas en 1945. La parole appartenait aux représentants d'associations structurées. Et l'heure était à la célébration des héros de la Résistance. […] Les rares travaux historiques menés jusque-là, grâce à la masse de documents rendus publics au moment de Nuremberg, ont eu peu d'écho.

N.O. – Vous voulez dire que les juifs eux-mêmes avaient refoulé Auschwitz ?

A. Wieviorka – Refoulement n'est pas le mot. Le souvenir a toujours été présent dans les familles. Mais c'était une affaire privée. Dans l'après-guerre, la communauté juive elle-même ne met pas l'accent sur les temps de la persécution et de l'extermination. Les responsables communautaires s'occupent activement de la réintégration, de la restitution des biens. La mémoire n'est pas un enjeu. Cela explique le choc du procès Eichmann, qui se propage et va gagner la France. L'action de Serge Klarsfeld2 est ici décisive, mais le temps rend aussi les choses audibles. La mémoire d'Auschwitz, portée par des acteurs juifs, pénètre dans l'espace public à la fin des années 1960. Quand Robert Paxton publie La France de Vichy, en 1973, les esprits ont changé : l'opinion publique est prête à l'accueillir.

N.O. – Sur le silence des juifs dans les années d'après-guerre, deux points de vue s'opposent. Les uns disent : ayant été mis à part dans les persécutions, ils refusaient d'être mis à part dans le deuil. D'autres, avec Simone Veil, soutiennent que si on n'a pas entendu la souffrance des juifs, c'est qu'on ne voulait pas l'entendre.

A. Wieviorka – Les deux ne s'excluent pas. Dans la sphère privée, les familles endeuillées répugnent à entendre le récit des souffrances. Dans la sphère publique, les juifs ne sont pas les « bons » déportés. Ils n'ont pas été des résistants. Mais il est vrai aussi que les juifs de 1945 souhaitent majoritairement s'intégrer à nouveau dans la France républicaine, une France qu'ils ne mettent pas en accusation. Le silence sur la persécution est donc largement consensuel.

Interview d'Annette Wieviorka par Agathe Logeart et Claude Weill,
Le Nouvel Observateur, n° 2097, 13-19 janvier 2005.

1. Cécité : le fait d'être aveugle.

2. Serge Klarsfeld : historien et avocat qui s'est consacré à la poursuite des criminels nazis.

document 2 Simone Veil et Jacques Chirac à Auschwitz le 27 janvier 2005

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Ph © PATRICK KOVARIK/ AFP

V. Mazuir et E. Beyeklian, « Simone Veil : son parcours en photos », publié le 30 juin 2017 sur www.lesechos.fr. Consulté le 20 novembre 2017.

Les clés du sujet

Lisez la consigne

La consigne est construite en deux phrases : la première renvoie à l'exposé de l'évolution des mémoires, la seconde à la présentation d'un lien entre cette évolution et la recherche historique. Il y a en fait ici deux propositions : expliquer l'évolution des mémoires d'une part  comprendre que la recherche participe de cette évolution d'autre part. Ce second point permet de formuler la problématique.

La problématique peut aussi être extraite de l'énoncé du sujet. Ce dernier est centré sur le « et » qui renvoie au « lien » de la consigne. En quoi histoire et mémoires sont-elles liées ?

Attention : la consigne ne demande pas de présenter les documents, mais il faut penser à le faire dans l'introduction.

Analysez les documents

Les deux documents datent de 2005, soit dix ans après le discours de Jacques Chirac sur la reconnaissance des responsabilités de l'État français dans les persécutions anti-juives commises entre 1940 et 1944. Ce sont, surtout, des témoignages lors du 60e anniversaire de la libération d'Auschwitz.

Ils sont toutefois de nature très différente. Le document 1 expose le point de vue d'une historienne spécialiste de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale. Le document 2 illustre l'hommage de la France aux victimes du génocide des Juifs à travers la présence de deux importantes personnalités politiques : Jacques Chirac, alors président de la République, incarnation de la Nation, et Simone Veil, survivante du camp et membre du Conseil constitutionnel.

Définissez les axes de l'étude

Il faut s'appuyer sur le document 1 pour construire l'étude : en extraire d'abord les mémoires successives, puis les explications. Le document 2 ne sert qu'à illustrer la dernière étape de l'évolution.

Le document 1 permet de dégager les trois périodes de mémoires vues en cours. Les dates citées aident à fixer les limites chronologiques de chacune. Les explications données par Annette Wieviorka ne sont pas à reprendre de façon linéaire, le risque de paraphrase serait trop grand. Mieux vaut les présenter par thèmes : les raisons des Juifs, celles liées à l'évolution du contexte par exemple. Rien n'interdit d'ajouter des connaissances personnelles.

Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

[Contexte] Le 27 janvier 2005, le monde commémore le 60e anniversaire de la libération du camp d'Auschwitz par les troupes soviétiques. De telles manifestations n'ont pas toujours eu lieu par le passé…

[Problématique] Comment la mémoire du génocide des Juifs a-t-elle évolué depuis 1945 ? En quoi la recherche historique est-elle liée à ce changement ?

[Présentation des documents et annonce du plan] Deux documents nous permettent d'évaluer cette évolution et le rôle que peut avoir l'historien sur celle-ci. Tous deux ont été publiés à l'occasion de cet anniversaire de la libération du camp d'Auschwitz. Le document 1 expose le point de vue d'une historienne sur ces commémorations, qu'elle met en perspective. À travers la personnalité de Jacques Chirac, président de la République française, et de Simone Veil, survivante d'Auschwitz et membre du Conseil constitutionnel, le document 2 illustre l'implication de la classe politique française dans l'expression du devoir de mémoire.

I. De l'occultation du génocide à la commémoration

De 1945 jusqu'au début des années 1970, le génocide des Juifs ne fait pas mémoire. La tragédie est sinon occultée, au mieux passée sous silence. Nul ne parle de l'extermination dont les Juifs ont été la cible privilégiée pendant la Seconde Guerre mondiale. Les contemporains semblent aveugles : Le Nouvel Observateur parle à ce propos de « cécité » (doc. 1, l. 10).

Au début des années 1970, tout change. La connaissance du génocide se diffuse plus facilement. « La mémoire d'Auschwitz […] pénètre dans l'espace public », souligne Annette Wieviorka (doc. 1, l. 36-37). Une nouvelle génération cherche à comprendre une information qui n'a pas de sens pour elle (« l'inconcevable », doc. 1, l. 7).

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Le terme « Shoah » est surtout utilisé depuis les années 1990, après la sortie du film de Claude Lanzmann, Shoah, en 1985.

Depuis les années 1990 jusqu'à nos jours, le monde a pris l'habitude de faire devoir de mémoire s'agissant du génocide des Juifs, ou Shoah. Il est l'exemple du crime contre l'humanité que nul ne doit ignorer (« le plus grand crime de tous les temps », doc. 1, l. 5) pour que jamais un drame de même nature ne se répète.

[Transition] De l'indifférence au devoir de commémoration, la place du ­génocide des Juifs dans le souvenir collectif s'est inversée. Mais comment et pourquoi ce changement s'est-il effectué ? Quel rôle a joué l'historien ?

II. Des changements de contexte mis en lumière par les historiens

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Adolf Eichmann était responsable de l'organisation de la « solution finale ». Il est condamné à mort et exécuté au terme d'un procès qui se tient à Jérusalem, en 1961.

L'évolution du contexte et les priorités qu'il impose expliquent l'évolution de la mémoire. En 1945, la victoire concentrait l'attention des populations sur les mérites des résistants (« la célébration des héros », doc. 1, l. 23). Les victimes elles-mêmes avaient des soucis plus urgents (« s'intégrer à nouveau dans la France républicaine », doc. 1, l. 50-51) que de faire mémoire. Dans les années 1960, au contraire, la reconstruction est achevée et le procès d'Adolf Eichmann (doc. 1, l. 34) réveille les souvenirs enfouis. Aujourd'hui, dans un monde en crise, la renaissance des mouvements identitaires et nationalistes incite les autorités et les partis politiques modérés à faire mémoire, d'où la présence du président Jacques Chirac à Auschwitz le 27 janvier 2005 (doc. 2).

Annette Wieviorka montre que la mémoire dépend aussi du statut de ceux qui parlent. En 1945, les Juifs ne sont que des survivants sans tribune (ils n'ont « guère de moyens », doc. 1, l. 19), ce sont « le plus souvent de petites gens » (doc. 1, l. 16), sans leaders. Ces derniers ont en effet, pour la plupart, été exterminés. Mais à la génération suivante émergent des hommes et des femmes issus de la communauté juive, capables de se faire entendre. L'avocat Serge Klarsfeld (doc. 1, l. 35) ou Simone Veil (doc. 2) en sont de bons exemples.

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L'histoire est une reconstruction des événements du passé à partir de traces (archives, témoignages) dont l'authenticité est certifiée par la communauté des historiens.

Mais ces explications sont aussi mises en lumière par les historiens et les documents qu'ils extraient des archives. Serge Klarsfeld réunit ainsi les preuves des crimes nazis (doc. 1, note 2). Robert Paxton (doc. 1, l. 38) permet au public français de découvrir les compromissions du régime de Vichy. Le recul qu'adopte Annette Wieviorka aide à mettre les informations en perspective. Le rôle de l'historien apparaît donc essentiel parce qu'il éclaire les événements et sort de l'ombre ce que la mémoire oublie.

Conclusion

Chargé d'émotions, le souvenir du génocide des Juifs a été souvent victime des priorités du temps dans lequel il s'est inscrit. Armé de documents et du recul que lui impose sa discipline, l'historien s'efforce d'expliquer mais aussi d'informer afin que le souvenir ne disparaisse pas. Cependant, son travail reste toujours menacé par les impératifs du temps présent.

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