L'hypothèse de l'inconscient psychique revient-elle à admettre un autre moi en moi ?

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES | Thème(s) : L'inconscient - La conscience - La liberté
Type : Dissertation | Année : 2011 | Académie : Polynésie française


Polynésie française • Septembre 2011

dissertation • Série ES

L’hypothèse de l’inconscient psychique revient-elle à admettre un autre moi en moi ?

Les clés du sujet

Définir les termes du sujet

L’inconscient

L’inconscient désigne, au sens freudien, une entité psychique autonome et dynamique dont la fonction est de refouler. Il est à distinguer du sens antérieur à Freud de l’inconscient, qui se définit comme degré moindre de la conscience et que nous appellerons « inconscience ».

L’inconscient psychique

Il est considéré comme une hypothèse dans la mesure où c’est un choix métaphysique d’affirmer que l’inconnu en l’homme ne renvoie pas à des déterminations physiologiques mais à un ordre immatériel d’essence psychologique. Il ne s’agit pas de discuter de la vérité ou de la fausseté de cette hypothèse mais de ce qu’elle implique, de savoir quels en sont les enjeux dans la mesure où l’on s’interroge sur ce qu’elle revient à admettre.

Un autre moi en moi

Il s’agit de voir si admettre une hypothèse implique d’en admettre une autre : celle d’un autre moi en moi. Or, si le moi est le principe d’unité et d’identité de l’homme, l’idée d’un autre moi en moi introduit de l’étrangeté à soi-même, voire de l’aveuglement ou de l’aliénation. Il y aurait alors deux sens du moi : le premier sens, plus général, renvoie à la personne qui maintient son identité à travers le temps. Le second sens, plus technique et psychanalytique (celui qui serait à l’intérieur du précédent), désigne une des instances du psychisme qui joue le rôle de médiateur entre l’inconscient et le monde extérieur.

Dégager la problématique et construire un plan

La problématique

L’hypothèse d’un inconscient psychique soutient la possibilité qu’une partie de notre psychisme ou de notre esprit agisse sans que l’on en ait conscience. La conscience, ou le moi, aurait donc en lui une part active qui lui échappe, comme un autre moi malgré moi. Dans quelle mesure alors l’hypothèse d’un inconscient psychique ne vient-elle pas introduire une rupture dans l’identité de la personne ? N’engage-t-elle pas la possibilité d’échapper au contrôle de soi et donc à ses responsabilités ? Il s’agira de montrer qu’au contraire la psychanalyse entend réconcilier le sujet avec lui-même.

Le plan

Il s’agit d’analyser, dans un premier temps, dans quelle mesure l’hypothèse d’un inconscient psychique introduit ou non une rupture dans l’identité du moi.

Les conséquences et les enjeux d’un moi divisé seront analysés ensuite dans une seconde partie : l’idée d’un autre moi en moi n’est-elle pas une excuse pour échapper à ses responsabilités ?

Pourtant, et c’est ce qu’avance la troisième partie, la psychanalyse, qui s’appuie sur l’hypothèse d’un inconscient psychique, ne cherche pas à échapper à la morale mais au contraire à réconcilier le sujet brisé avec lui-même.

Éviter les erreurs

Ce sujet, qui porte précisément sur une notion du programme, ne doit pas se limiter à la seule analyse de l’inconscient freudien. L’hypothèse d’un inconscient psychique se trouve d’abord chez des auteurs comme Leibniz, avec l’idée d’une conscience de moindre degré.

Il ne s’agit pas de savoir si l’hypothèse de l’inconscient psychique est vraie ou fausse mais de déterminer ses enjeux, ce qu’elle implique.

Attention le sujet est long, il convient de n’oublier aucun terme à analyser.

Corrigé

Corrigé

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Introduction

Les lapsus, les actes manqués, les rêves témoignent de l’existence en nous d’une activité psychique inconsciente. Pourtant ce qui fait qu’à travers le temps je continue de me reconnaître, c’est justement l’unité de mes pensées en une seule et même conscience, un même moi. Introduire l’idée qu’il y ait des pensées non conscientes dans mon esprit n’est-ce pas menacer l’unité du sujet ? L’hypothèse d’un inconscient psychique revient-elle à admettre un autre moi en moi ?

Ou bien l’hypothèse d’un inconscient psychique revient à admettre un autre moi en moi, mais alors le sujet risque de se voir amputé de son pouvoir d’agir consciemment sur lui, de se contrôler, de s’autodéterminer et donc d’être pleinement responsable de ses actes. Ou bien l’hypothèse d’un inconscient psychique introduit non pas un autre moi mais la reconnaissance de multiples fonctions psychiques. Et c’est alors la reconnaissance de contradictions internes qui peut permettre de les surmonter.

Dans quelle mesure l’hypothèse d’un inconscient psychique menace-t-elle l’unité du moi ? Encourage-t-elle la possibilité d’échapper à ses responsabilités ? Ou, au contraire, permet-elle à l’homme, conscient de ses contradictions, de se réconcilier avec lui-même ?

1. Dans quelle mesure l’hypothèse d’un inconscient psychique introduit-elle l’idée d’un autre moi en moi ?

A. Le moi est constitutif de l’identité humaine

Une personne peut changer à travers le temps (vieillissement), son histoire, et peut même apparaître sous différents aspects selon les contextes (professionnel, familial, amical…). Cependant elle reste toujours la même : c’est la condition pour être à la fois un sujet moral responsable, qui répond de ses actes, et juridique, que l’on peut juger après des faits même lointains. L’unité du moi est donc la condition de l’identité humaine.

Pour Kant, dans l’Anthropologie du point de vue pragmatique, le pouvoir de dire « je » est constitutif de la dignité humaine. Par cette faculté, l’homme a le pouvoir de se « penser » et pas uniquement de « se sentir » comme chez les animaux. Cette conscience de soi constitutive du sujet est acquise dès que l’enfant dit « je », et c’est cette faculté qui donne ensuite aux différentes représentations une unité, une cohérence. Cette nécessaire unité du moi est-elle alors compatible avec l’idée d’un inconscient psychique, d’une instance qui viendrait troubler la transparence du sujet à lui-même ?

B. Si l’inconscient est un degré moindre de la conscience, 
l’unité du moi est maintenue

Si l’on considère que l’inconscient est un degré moindre de la conscience alors l’unité du moi est maintenue. En effet, Leibniz, dans les Nouveaux Essais sur l’entendement humain, appelle ces phénomènes inconscients des « petites perceptions ». Elles désignent ce que la conscience perçoit, mais de manière encore confuse, comme lorsqu’on entend le bruit de la mer : on peut avoir conscience des différentes vagues ou d’une multitude de gouttes d’eau mais de manière très confuse car étant de trop petite taille. C’est en ce sens qu’il est question de « petites perceptions ». Il s’agit ici d’une conscience de degré moindre. Grâce à une attention plus soutenue, le passage de l’inconscience à la conscience se fait passage d’une conscience obscure à une conscience qui s’éclaire, comme si on isolait une goutte par rapport au reste du bruit.

La notion d’inconscient psychique, appelée ici l’inconscience, n’introduit pas un nouveau moi en moi, mais établit une distinction entre un moi qui s’ignore et un moi qui accède à lui-même. Comment rendre compte alors des actes involontaires qui nous déterminent et qui échappent pourtant à toute attention soutenue de la conscience ?

C. Si l’inconscient est une entité autonome, 
le moi ne peut plus être le maître absolu

Chez l’homme sain comme chez l’homme malade, certains actes psychiques échappent complètement à la conscience, comme lorsqu’on rêve ou lorsqu’on dit le contraire de ce qu’on voulait dire, et cela malgré une attention plus soutenue de la conscience. De manière encore plus immédiate, une conscience peut avoir des idées dont elle ne comprend pas l’origine. Toutes ces manifestations conduisent Freud à postuler l’hypothèse d’un inconscient psychique de nature radicalement différente de la conscience et qui ne peut se confondre avec une conscience obscurcie.

Il décrit, dans sa seconde topique, la manière dont le psychisme se trouve divisé. Le « moi » a le sens de la conscience, du sujet tel qu’il s’apparaît à lui-même. Face à lui se trouve le « surmoi », l’instance qui incarne la loi et interdit de la transgresser. Il représente un idéal que le sujet a intégré par son éducation et qui peut l’empêcher de réaliser ses désirs ou même d’en prendre conscience. Enfin, le « ça » désigne pour Freud une sorte de réservoir de tendances pulsionnelles contradictoires inconscientes de diverses origines, innées ou acquises. Le psychisme se présente donc comme un état du moi (au sens général) qui serait traversé par des tendances plus profondes, pas nécessairement conscientes, qui peuvent être contradictoires (le « moi » au sens spécifiquement freudien, le « ça » et le « surmoi »).

Ainsi, l’hypothèse d’un inconscient psychique, considéré comme une entité autonome, revient à admettre un autre moi en moi. Dès lors, on peut se demander si un autre moi agit en moi malgré moi, comment répondre de ses actes, comment assurer ses responsabilités.

2. L’hypothèse d’un inconscient psychique déresponsabilise-t-elle alors l’individu ?

A. Admettre qu’il y ait plusieurs « moi », 
c’est faire de l’homme un être aliéné

Poser ainsi l’hypothèse d’un inconscient psychique, c’est admettre que le sujet n’est pas transparent à lui-même, qu’il y a une part du psychisme auquel la conscience n’a pas accès. De ce fait, le sujet ne peut avoir la maîtrise absolue de lui-même. Le « moi » n’a plus qu’une perception incomplète de lui-même, le « moi », écrit Freud dans les Essais de psychanalyse appliquée, « n’est pas maître dans sa propre maison », il devient en ce sens étranger (hors de chez lui) à soi. Perdre la possibilité de contrôler ses pensées et ses actes parce qu’un autre moi agirait en moi, n’est-ce pas alors reconnaître que l’hypothèse d’un inconscient peut faire de l’homme un être qui n’a plus toute sa raison, un être aliéné dans lequel un moi ne reconnaîtrait plus l’autre ?

B. L’homme est alors soumis au déterminisme psychique

Si l’hypothèse d’un inconscient psychique conduit à l’hypothèse d’un autre moi en moi, alors elle fait de l’homme un être aliéné. L’aliénation se définit comme une forme d’esclavage psychologique, une absence de liberté. Or, la liberté est ce qui permet de répondre de ses actes, de les assumer parce qu’on en serait l’auteur. En ce sens, l’idée d’un autre moi en moi est bien celle d’une identité brisée. Pour que le sujet puisse assumer toute sa responsabilité morale et juridique, il faut nécessairement que ce soit la même personne qui ait agi et se repend, qui s’excuse, que l’on pardonne ou condamne.

Dès lors, faire appel au poids des événements passés, qui seraient inscrits dans notre inconscient et qui nous pousseraient à agir à l’encontre de notre volonté, serait affirmer que nous sommes déterminés dans nos actions par une force psychique qui échappe à notre contrôle. Ce déterminisme psychique ferait de l’homme une sorte de marionnette portée par les événements sans maîtrise de soi. En ce sens, l’homme se présente plus comme un irresponsable. Mais en affirmant, avec l’hypothèse d’un inconscient psychique, qu’il y a un autre moi en moi, en évoquant ainsi la possibilité d’agir sans être l’auteur véritable de son action mais un simple acteur, n’est-on pas en train de nier une qualité essentielle de l’homme : sa liberté ?

C. L’inconscient sert de prétexte à la mauvaise foi

En ce sens, Sartre présente l’hypothèse d’un inconscient psychique comme une fausse excuse. Un homme peut se sentir sincèrement en décalage avec ce qu’il a fait, ce qui est généralement source d’angoisse, mais il ne peut nier que c’était « lui ». Se servir de l’idée de déterminations psychiques inconscientes comme acte déterminant, c’est selon Sartre un acte de mauvaise foi, car il consiste à nier la liberté qui est en soi pour se trouver des « excuses ».

Or, selon l’existentialisme, en l’homme « l’existence précède l’essence », cela signifie que l’homme n’est déterminé que par ses actions qui le redéfinissent constamment. Il n’y a donc pas de nature humaine définitive. L’homme est toujours libre, sa responsabilité est absolue. Poser l’hypothèse d’un inconscient psychique serait alors introduire l’idée d’un autre moi en moi pour justifier la mauvaise foi. Mais n’est-on pas justement à l’opposé de ce pour quoi cette hypothèse a été postulée, à savoir soigner les gens en psychiatrie, les aliénés, et les aider à trouver leur identité ?

3. La reconnaissance de la complexité du sujet 
permet d’en surmonter les contradictions

A. L’hypothèse de l’inconscient psychique 
vise la guérison de maladies psychiques

Pour Freud, l’hypothèse d’un inconscient psychique ne se révèle légitime et nécessaire qu’à partir du moment où, dans sa pratique de médecin thérapeute, il réussit à soigner les patients atteints de maladies d’origine psychique.

En effet, l’hypothèse d’un inconscient ne consiste pas seulement à affirmer l’existence d’un « état » psychique non encore conscient, mais à affirmer l’existence d’une véritable « activité » psychique sur le corps, qui peut se traduire sous forme de maladie symptomatique. Le symptôme résulte d’un compromis entre des désirs contradictoires, compromis réalisé par l’activité spécifique de l’inconscient : le refoulement.

L’hypothèse d’un inconscient de nature psychique est nécessaire, d’une part parce qu’elle apporte un gain de cohérence dans la compréhension de ce qu’est l’âme humaine (justification théorique). D’autre part, elle est légitime parce que la pratique psychanalytique permet, lorsque certains éléments refoulés viennent à la conscience, la guérison et la disparition du symptôme, ou du moins de la souffrance qui l’accompagnait (justification pratique).

B. La prétention d’un sujet transparent à lui-même est source d’illusions

Croire à la transparence du sujet à lui-même est dès lors considéré, par Freud dans Métapsychologie, comme une « prétention intenable ». La connaissance de l’homme ne se fait plus seulement selon une explication qui procéderait de manière discursive, en remontant d’un effet à une cause de proche en proche, mais par un travail d’interprétation, où l’on ne cherche pas la cause mais la raison, où l’on cherche non pas à expliquer mais à comprendre. Refuser l’hypothèse d’un inconscient psychique serait alors s’illusionner sur son propre moi et même s’interdire la compréhension de ses contradictions.

C. La psychanalyse est une maïeutique de la liberté, 
une réconciliation du sujet brisé

L’objectif d’une psychanalyse n’est pas de mettre au grand jour des désirs « honteux » pour les réaliser, mais de mieux se comprendre pour pouvoir concilier le principe de plaisir avec le principe de réalité. Aussi, le fait de prendre conscience de l’action de l’inconscient permet de se libérer de certains désirs contradictoires. Paul Ricœur décrit en ce sens l’action de la psychanalyse comme une maïeutique de la liberté. Or, retrouver sa liberté est la condition même pour pouvoir agir moralement.

Dire que l’on a agi inconsciemment signifie qu’un travail psychanalytique s’est fait et que les choses ont été analysées comme étant névrotiques. Admettre l’hypothèse de l’inconscient devient alors la possibilité de réconcilier les différentes instances psychiques, le moi avec l’inconscient.

Conclusion

Ainsi, l’hypothèse d’un inconscient psychique, différent en nature et non en degré de la conscience, implique la reconnaissance de différentes instances dans le sujet comme si plusieurs moi agissaient malgré moi.

Dès lors, on peut se demander si cette hypothèse n’amène pas à trouver des excuses à l’homme qui agirait selon un déterminisme psychique dicté par un autre moi en moi. Or, reconnaître que le sujet n’est pas transparent à lui-même, c’est lui permettre d’échapper à l’aliénation en lui donnant la possibilité de surmonter ces déterminations.

Reconnaître cette hypothèse serait donc reconnaître la complexité psychique, non pas pour déresponsabiliser l’homme, mais pour lui redonner sa liberté.