L'Inde face aux défis de la population et de la croissance

Merci !

Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES - Tle L | Thème(s) : L'Asie du Sud et de l'Est : les enjeux de la croissance
Type : Etude critique de document(s) | Année : 2016 | Académie : Afrique


Afrique • Juin 2016

étude critique de documents

L’Inde face aux défis de la population et de la croissance

 Montrez dans quelle mesure ces deux documents rendent compte des défis économiques et démographiques que doit relever l’Inde dans le contexte asiatique. Vous porterez un regard critique sur les indicateurs proposés dans le document 2.

Document 1 La démographie indienne, bénédiction ou calamité ?

Gare de Jaipur, capitale du Rajasthan, minuit. Sur les arrières de ce nœud ferroviaire, les « enfants de la gare » dorment tant bien que mal sous l’auvent en béton d’un bâtiment abandonné. Au nombre de plusieurs dizaines, ils vivent en groupe, ayant quitté leurs familles. Le ramassage des bouteilles d’eau vides dans les trains, vendues pour être recyclées, leur permet de subsister. Violence et drogue sont le lot quotidien de ces enfants qui n’ont bien sûr pas accès à la moindre éducation […].

À 1 600 kilomètres plus au sud, le campus d’Infosys1 déroule ses gazons immaculés parsemés de bâtiments en marbre et d’installations high-tech à Mysore, au Karnataka. Là, à tout moment, 10 000 jeunes surdiplômés se forment six mois durant à l’informatique dans l’espoir […] d’accéder ainsi à l’élite professionnelle de l’Inde moderne […].

Bien sûr, il s’agit là de deux extrêmes. Mais les enfants dans une situation difficile, même lorsqu’elle n’est pas forcément aussi tragique que celle des enfants de la gare de Jaipur, sont beaucoup plus nombreux que les privilégiés d’Infosys […].

Pour que l’entrée dans la population active de nombreux jeunes porte ses fruits, il faut que quelques conditions soient respectées : en gros, qu’ils soient en bonne santé, raisonnablement éduqués et formés, et que des emplois les attendent. Autant de points sur lesquels l’Inde n’est pas des mieux placées, si l’on en croit l’indicateur de développement humain des Nations unies, dans lequel elle occupe une médiocre 136e place sur 187 pays recensés.

Patrick de Jacquelot, correspondant à New Delhi (Inde), article publié sur le site web des Échos, le 04/12/2013.

1. Infosys : société indienne de prestation de services informatiques (15e société au monde des services informatiques dans le classement 2013 de HfS Research).

Document 2 Indicateurs de la population et de la croissance en Asie du Sud et de l’Est (en 2014)

Pays

Population

(millions d’habitants)

Taux de croissance annuelle de la population (%)

IDH

Taux d’urbanisation

(%)

PIB (milliards de dollars)

PIB/

habitant (dollars)

Taux de croissance annuelle du PIB

(%)

Inde

1 295

+ 1,2

0,586

32

2 067

5 707

+ 7,4

Japon

127

– 0,2

0,890

93

4 601

36 426

– 0,1

Chine

1 364

+ 0,5

0,719

54

10 360

13 216

+ 7,4

Philippines

99

+ 1,6

0,660

44

285

6 982

+ 6,1

Bangladesh

159

+ 1,2

0,558

34

174

3 124

+ 6,1

Sources : sites Internet populationdata.net et donnees.banquemondiale.org

Les clés du sujet

Analysez le sujet

L’énoncé

Le sujet est assez original, dans la mesure où il ne décalque pas la formulation du programme, mais en propose une lecture à travers l’exemple de l’Inde.

La consigne

La consigne d’étude semble banale, puisqu’il est demandé de retrouver, dans l’exemple indien, les thèmes que vous avez étudiés dans l’année : dans quelle mesure les documents rendent-ils compte des défis économiques et démographiques que doit relever l’Inde ?

Toutefois, la consigne comporte une subtilité : l’Inde doit être étudiée « dans le contexte asiatique », ce qui implique donc d’adopter une approche comparative.

Il est demandé de « porter un regard critique sur les indicateurs proposés dans le document 2 », mais vous pouvez aussi exercer ce regard sur le document 1.

Les documents

Le document 1 est un article provenant du site web d’un grand quotidien économique français, Les Échos. Le fait que l’auteur soit correspondant de ce journal à New Delhi suggère qu’il s’agit d’un article réalisé sur le terrain. Les faits sont vus à l’échelle humaine avant d’être mis en perspective statistique.

Le document 2 est un tableau statistique, réalisé à partir du site de la Banque mondiale et d’un site web, populationdata.net, lui-même compilateur de données de qualité. On pourra toutefois critiquer la pertinence des données proposées.

Définissez les axes de l’étude

Vous pouvez, par sécurité, étudier dans une première partie les aspects démographiques, puis, dans une seconde partie, les aspects économiques.

Néanmoins, le violent contraste montré par le document 1 permet une étude en trois parties : on commencera par présenter la misère qui frappe l’Inde, puis évoquer sa démographie galopante, avant d’étudier la réalité du développement indien. Tout au long du devoir, un regard critique sera porté sur les documents.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

[Accroche] À l’heure où les comédies musicales de type Bollywood envahissent les scènes mondiales, témoignant d’un certain soft power indien, il importe de rappeler que la shining India – l’Inde qui brille – n’est qu’une facette de ce pays gigantesque. Si l’Inde est à juste titre classée dans les pays émergents, elle doit encore faire face aux défis de la population et de la croissance.

[Présentation des documents] C’est une analyse de l’Inde face à ces défis que proposent les documents. Le document 1 est un article provenant du site web d’un grand quotidien économique français, Les Échos. Daté de 2013, l’article a été écrit par le correspondant à New Delhi du journal, ce qui permet de comprendre son approche à l’échelle humaine. Son titre, « la démographie indienne, bénédiction ou calamité ? », met clairement en évidence les défis que représente pour le pays sa démographie. Le document 2 est un tableau statistique compilé à partir du site de la Banque mondiale et d’un site web, populationdata.net, qui présente des données de qualité. Ces indicateurs pour 2014 permettent de comparer la situation démographique et économique indienne avec celle d’autres pays de l’ensemble régional asiatique. Un bilan général de l’Inde face aux défis de la population et de la croissance dans le contexte asiatique est ainsi dressé.

[Annonce du plan] Les deux documents permettent d’établir l’état de misère dans lequel se trouve encore plongée une grande partie de l’Inde. Il semble en effet que le pays soit littéralement plombé par sa démographie. Cependant, l’Inde est aussi un pays en émergence, même si cela ne signifie pas que tous les défis soient relevés.

I. Une Inde miséreuse

1. Misère des villes, misère des campagnes

Le document 1, dans son premier paragraphe, montre sans fard une Inde miséreuse : les « enfants de la gare » de Jaipur témoignent d’un abandon qui paraît scandaleux au regard de nos critères occidentaux : vivant en groupe, sans famille, ils forment une micro-société gangrenée par la violence et la drogue. Leur survie tient à des activités urbaines de faible rapport, ici le « ramassage des bouteilles d’eau vides dans les trains », lesquelles sont ensuite revendues pour le recyclage.

L’article ne dit pas d’où viennent ces enfants sans famille, livrés à eux-mêmes, mais il est probable qu’ils ont quitté les campagnes de la région, où la misère est encore plus prégnante : représentant 68 % de la population, selon le document 2, les campagnes constituent une inépuisable réserve de miséreux.

2. Le retard du développement indien

Conseil

Vous pouvez donner quelques ­précisions sur la composition de l’IDH, si vous en avez le temps, afin de montrer au correcteur que vous maîtrisez le sujet : cet indice composite prend en compte l’espérance de vie, le niveau ­d’éducation et le niveau de revenu.

Il est dès lors facile de comprendre la faiblesse du développement indien : le document 1 précise que l’indice de développement humain (IDH) de l’Inde n’arrive qu’au 136e rang sur 187 pays. Avec 0,586, comme indiqué dans le document 2, cet indice établit le retard indien en matière de développement : loin du pays développé qu’est le Japon (0,890) et même du rival chinois de niveau intermédiaire (0,719), l’Inde n’est vraiment comparable qu’au Bangladesh (0,558).

3. La misère, facteur de blocage du développement

La misère, dans toutes ses dimensions, économique, sociale, culturelle, est en effet un facteur de blocage majeur du développement. Si la misère économique semble moins dramatique qu’au Bangladesh, avec un produit intérieur brut (PIB) par habitant de 5 707 dollars contre 3 124, la proximité des IDH tend à confirmer l’affirmation du document 1, selon laquelle ces enfants « n’ont bien sûr pas accès à la moindre éducation » (l. 7-8). Or, l’éducation et la santé sont des préalables au développement.

Malheureusement, des indicateurs détaillés dans ces domaines sont absents du document 2, et l’on ne peut saisir ces réalités qu’à travers l’IDH. Un indicateur de pauvreté multidimensionnelle aurait également été le bienvenu.

[Transition] Il est vrai que les défis posés par une population si nombreuse ne facilitent pas la réponse au défi économique.

II. L’Inde plombée par sa démographie ?

1. Le poids du nombre

L’Inde est en effet l’un des deux États milliardaires en hommes. Avec 1 295 milliard d’habitants en 2014 (doc. 2), elle n’est dépassée que par la Chine (1 364 milliard). La population indienne représente 20 fois celle de la France… Ce poids du nombre doit relativiser la lenteur souvent dénoncée des progrès accomplis par l’Inde.

2. Une croissance démographique encore forte

La croissance démographique indienne, contrairement à son rival chinois, est encore relativement élevée. Le taux de croissance annuelle de la population (+ 1,2 %) rapproche clairement l’Inde des pays où la transition démographique n’est pas encore achevée (Bangladesh et surtout Philippines). On est loin de la décroissance japonaise (– 0,2 %) et même de la faiblesse chinoise (+ 0,5 %).

Dans ces conditions, l’Inde dépassera la Chine et deviendra le pays le plus peuplé du monde en 2022. On mesure donc l’ampleur du défi démographique.

3. Une urbanisation encore à faire

C’est un défi qui se doublera d’un défi urbain. Les données, pourtant sommaires du document 2, sont sans ambiguïté : avec un taux d’urbanisation de seulement 32 %, l’essentiel de la croissance urbaine indienne est encore à faire. La Chine, dont le gouvernement a tout fait pour limiter le trop fort développement des villes, est à 54 %. Un rapide calcul montre que, pour n’en arriver qu’au taux chinois, les villes indiennes devront absorber un exode rural de près de 300 millions de personnes. C’est dire, là aussi, l’ampleur du choc urbain pour un pays qui compte déjà les plus grands bidonvilles du monde.

[Transition] Pourtant d’autres indicateurs mettent également en évidence la réalité d’une Inde qui émerge et se développe.

III. Une Inde en développement

1. La croissance économique

Relever ces défis de population et de croissance implique que l’Inde poursuivre et accélère son émergence. Depuis les réformes libérales de 1991, en effet, la croissance économique tourne autour de 8 % par an et a amené le PIB nominal à 2 067 milliards de dollars en 2014, selon le document 2. C’est aujourd’hui le 7e PIB mondial, juste derrière la France, mais le 3e en parité de pouvoir d’achat.

Le document 2 ne mentionne que le taux de croissance annuelle du PIB en 2014, soit + 7,4 %. L’Inde connaît un phénomène de rattrapage des pays développés, tel le Japon (– 0,1 %) tandis que l’écart de croissance avec la Chine s’est annulé.

2. Le bureau du monde

Info

Les mathématiques indiennes remontent au moins au iiie millénaire avant J.-C. Rappelons que l’usage moderne du zéro vient d’Inde, et non du monde arabe.

Forte d’une anglophonie héritée de la colonisation britannique, l’Inde a développé une forte culture scientifique qui trouve à s’insérer dans la mondialisation notamment par les services informatiques. Le document 1 (paragraphe 2) décrit le campus à l’américaine d’Infosys, à Mysore, dont le « marbre » témoigne d’un luxe insolent. L’État du Karnataka est le cœur de la nouvelle économie indienne, avec la ville de Bangalore.

L’Inde s’enorgueillit ainsi d’être devenue le « bureau du monde », permettant à des millions d’Indiens d’accéder à la classe moyenne, marqueur de l’émergence.

3. Un développement inégal

Pourtant, l’émergence de cette shining India masque des inégalités profondes. Imparfaitement illustrées par les indicateurs du document 2, un peu mieux par l’article du document 1, des inégalités sociales croissantes traversent la société indienne.

Ces inégalités sociales se doublent d’inégalités spatiales presque totalement absentes des documents, notamment du document 2, qui ne présente aucune donnée à l’échelle régionale : inégalités entre villes et campagnes, entre lieux connectés à la mondialisation, littoraux portuaires, métropoles aéroportuaires, et lieux reculés, isolés, enclavés dans leur propre pays par des systèmes de communication d’un autre âge.

Conclusion

Les documents permettent donc une approche générale, mais qui manque parfois de précision à l’échelle régionale, des défis démographiques et économiques auxquels est confrontée l’Inde émergente. Ils montrent à quel point l’émergence est un phénomène complexe, qui laisse coexister – mais pour combien de temps ? – des dualités extrêmes : tradition et modernité, misère et richesse, enclavement et connexion, immobilisme et mouvement.