L’intérêt du lecteur pour une réécriture dépend-il essentiellement de sa ressemblance avec le modèle ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Les réécritures
Type : Dissertation | Année : 2017 | Académie : France métropolitaine

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France métropolitaine • Juin 2017

Série L • 16 points

Le Masque de fer

Dissertation

L’intérêt du lecteur pour une réécriture dépend-il essentiellement de sa ressemblance avec le modèle ?

Vous vous appuierez sur les textes du corpus, les œuvres que vous avez étudiées en classe ainsi que sur vos lectures personnelles.

Voir les textes du corpus.

Les clés du sujet

Comprendre le sujet

Le présupposé est : « L’intérêt d’une réécriture réside dans sa ressemblance avec son modèle ». Vous devez le démontrer.

L’adverbe essentiellement laisse entendre qu’il y a une discussion possible, que la thèse peut être nuancée : la réécriture comporte d’autres éléments qui peuvent susciter l’intérêt.

Le point de vue est limité au cas du « lecteur ». On ne considérera donc pas le point de vue de l’auteur.

La problématique générale peut être reformulée ainsi : « Quels intérêts un lecteur peut-il trouver à une réécriture ? », et plus précisément : « Peut-on apprécier une réécriture sans connaître son modèle ? »

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Les questions à se poser

Scindez cette problématique en plusieurs sous-questions (variez les mots interrogatifs) :

Pour quelles raisons la ressemblance avec le texte-source peut-elle intéresser le lecteur ?

Quels plaisirs apporte-t-elle ?

Pourquoi la connaissance du modèle est-elle utile ?

Quels intérêts peuvent présenter les écarts avec l’œuvre-source ?

Les exemples

Les Fables de La Fontaine, inspirées par Ésope, Phèdre, puis imitées par Anouilh.

Les grands mythes repris : Dom Juan (Molière), Amphitryon (Molière, Giraudoux), Antigone (Sophocle, Anouilh), Électre (Giraudoux…) ; Faust…

Cas particuliers du pastiche et de la parodie : Gargantua (1534) de Rabelais, parodie d’épopée. Le Roman comique (1651-1657) de Scarron, parodie du roman précieux ; Le Virgile travesti (1648-1652) du même Scarron, parodie de l’Énéide (Virgile).

Le sujet ne mentionne pas les arts autres, mais vous pouvez y faire quelques allusions :

En peinture (certains motifs picturaux, religieux – Vierge à l’Enfant, Crucifixion, Descente de croix, Nativité… – ou profanes – Concert champêtre, Déjeuner sur l’herbe…)

En musique (reprise en opéras d’œuvres littéraires : Rigoletto de Verdi, adaptation du Roi s’amuse de Victor Hugo ; Carmen de Bizet inspiré de la nouvelle de Mérimée…).

Au cinéma : les remakes, les adaptations d’une même œuvre littéraire (Les Misérables, Germinal…).

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

[Amorce] La jolie image que propose Julien Gracq « tout livre pousse sur d’autres livres » rappelle que tout texte porte la marque d’un héritage culturel : les auteurs se nourrissent de leurs prédécesseurs, ils empruntent, adaptent des œuvres-sources tout en cherchant à faire entendre leur voix singulière. [Problématique] Mais quel intérêt le lecteur peut-il trouver à lire une œuvre dont il connaît déjà la substance ? [Annonce du plan] Certes il peut ressentir un certain plaisir à reconnaître l’œuvre-source, le modèle dans la réécriture [I] ; mais l’intérêt des réécritures ne se limite pas aux ressemblances : la part d’écart et de nouveauté, d’originalité qu’elles présentent est aussi attirante et formatrice [II].

I. Ressemblance : le plaisir de retrouver le « modèle »

Dans les arts et plus spécialement la littérature européenne, jusqu’à une époque récente, s’inspirer des œuvres de l’antiquité grecque et latine, n’était pas considéré comme un plagiat. On imitait les Anciens, dont la qualité était reconnue de tous pour « faire ses armes » ; ainsi, l’imitation est au cœur de l’esthétique de la Pléiade et des auteurs de la Renaissance et, un siècle plus tard, des auteurs classiques.

1. Acte d’allégeance, conscience de la permanence et de l’évolution esthétique et culturelle

De nos jours, les lecteurs, comme autrefois, prennent un certain plaisir à reconnaître dans les réécritures les œuvres-sources, à en repérer les ressemblances.

Cela fait prendre conscience que le génie passé représente souvent une forme de perfection ; c’est reconnaître une dette. Exemples : « Sois tranquille, cela viendra », poème de Jaccottet est un hommage rendu à « Recueillement » de Baudelaire ; l’admiration pour Ésope et Phèdre est à l’origine des Fables de La Fontaine. La lecture d’une réécriture permet ainsi de mieux comprendre les textes fondateurs et les rend plus accessibles à un public qui a changé.

Cela permet aussi de mieux comprendre la permanence de la culture dans laquelle s’inscrit la réécriture. C’est la fonction sociale de la tragédie antique qui, en reprenant les grands mythes, affirme la pérennité de l’ordre du monde et la constance des préoccupations humaines. Exemples : Œdipe-Roi de Sophocle, La Machine infernale de Cocteau, Œdipe le roi boiteux d’Anouilh, L’Enfant sans nom d’Eugène Durif… Dans l’Antigone d’Anouilh, le lecteur, tout en percevant les allusions au contexte contemporain (Seconde Guerre mondiale), saisit la permanence des conflits entre les valeurs familiales et politiques.

Littérairement et artistiquement parlant, le lecteur, en ayant à l’esprit l’œuvre-source peut comprendre et mesurer l’évolution de l’esthétique et des genres littéraires. Candide de Voltaire qui dénonce le merveilleux trompeur des contes de fées qui font croire que « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes », aboutit à la naissance d’un nouveau genre caractéristique du xviiie siècle : le conte traditionnel devient le conte philosophique. La comparaison (explicite ou implicite) que suppose la lecture de la réécriture permet de prendre conscience des changements des mentalités et des goûts. Le texte-source éclaire sa réécriture par l’écart qui l’en sépare (exemples personnels).

2. Le plaisir de l’attendu, du « terrain connu »

Le lecteur prend aussi plaisir à re-connaître (au sens de « retrouver » du connu) : il aime à se sentir en terrain connu et ressent la satisfaction de véritables retrouvailles.

Comme, dans un western, le spectateur attend la scène du duel, le lecteur se plaît aux « scènes obligées », aux sujets, aux personnages qu’il a déjà côtoyés : il attend la scène de combat dans l’épopée, la scène du bal dans un conte, la rencontre amoureuse dans le roman, la scène de reconnaissance au théâtre (exemples personnels) …

3. Un rapport de complicité

Définition

Le pastiche, sorte de « à la manière de », consiste à imiter le style d’un auteur au point que le texte puisse être attribué au modèle, suscite l’admiration pour la ressemblance qui fait « plus vrai que vrai ». Exemple : « Les Étrennes des orphelins » de Rimbaud ressemble à s’y méprendre à du Hugo.

Un plaisir d’initié. La réécriture, notamment le pastiche et la parodie, ne prend son sens que si le lecteur a connaissance du modèle de référence, ce qui suppose une certaine culture. Le plaisir est d’ordre intellectuel pour l’initié, qui reconnaît sous l’œuvre réécrite le texte-modèle (exemples : West Side Story, réécriture de Roméo et Juliette de Shakespeare ; La Folie des grandeurs réécriture de Ruy Blas ; la figure d’Œdipe dans personnage d’Aignan de La Disparition de Perec ; le spectre de Hamlet de Shakespeare dans La Machine infernale de Cocteau ; La Princesse de Clèves de Mme de La Fayette en filigrane du film de C. Honoré La Belle Personne ; Masque de fer).

Cela crée un rapport original entre l’auteur et le lecteur, qui deviennent complices : la réécriture est un clin d’œil qui crée des liens (exemples personnels).

Info

Dans Exercices de style, Queneau s’amuse à raconter 99 fois la même histoire, de 99 façons différentes selon les différents contextes ou les formes choisies (« Comédie », « Vulgaire », « Sonnet », « Lettre officielle », « Précieux »…)

La participation à un jeu. La lecture d’une réécriture offre aussi les attraits d’un jeu ; c’est un champ d’expérience ludique, de même nature que le travestissement. La réécriture devient un exercice de style sérieux mais aussi ludique : les œuvres de l’OuLiPo (Ouvroir de littérature potentielle) et de Raymond Queneau, qui visent à renouveler le langage, amusent le lecteur qui se prend au jeu et sourit des multiples « déguisements » du texte-source.

II. Variations et écarts : nouveauté, modernité, remise en cause

La réécriture est imitation, mais aussi innovation. Son but ultime est de faire preuve d’originalité et parfois de dépasser les modèles ; les variations, les écarts le texte source et présentent aussi un intérêt pour le lecteur.

1. Le plaisir de la nouveauté, l’admiration pour l’originalité

Le lecteur apprécie – et admire parfois – dans la réécriture les qualités d’innovation et d’invention. Pascal précise que son imitation est aussi une émulation : « Qu’on ne dise pas que je n’ai rien dit de nouveau : la disposition des matières est nouvelle ; quand on joue à la paume […], c’est une même balle dont joue l’un et l’autre, mais l’un la place mieux » (Pensées).

Ainsi La Fontaine s’inspire d’Ésope et de Phèdre, Mais, tout en revendiquant ses nombreux emprunts aux fabulistes grecs et latins, il avertit ses lecteurs : « Mon imitation n’est point un esclavage » (Épître à Huet). Effectivement, il renouvelle le genre de la fable et lui donne le statut de genre littéraire à part entière en accordant au récit, vif et animé, une place prépondérante qu’il n’avait pas chez ses modèles. Au lieu de simplement « instruire » comme eux, il veut aussi « plaire ».

L’intérêt de la réécriture réside aussi dans la modernisation, la réactualisation de l’œuvre-source, qui rend plus accessibles des sujets éternellement humains et les adapte au contexte, au public visé, pour en montrer de nouveaux aspects. L’Antigone de Sophocle parle des relations de l’homme avec sa famille, sa cité et ses dieux, du conflit entre les lois divines et les lois de la cité. Quinze siècles plus tard, l’Antigone d’Anouilh (1944) se révolte par idéalisme, par refus d’accepter les compromis dans une société trop matérialiste (autre exemple : La guerre de Troie n’aura pas lieu de Giraudoux, adapté au contexte de la fin de la Seconde Guerre mondiale).

2. La diversité d’approches

La reprise d’un thème ou d’un sujet et les écarts qu’elle présente permettent au lecteur de s’enrichir de la connaissance d’un autre point de vue, d’une perspective différente sur un même thème, sur une « histoire », sur un personnage (exemples).

Pascal emprunte à Montaigne, mais suivant une optique différente : il adopte le point de vue du chrétien qui veut « convertir » les libertins et met au service de son projet apologétique ce qui, chez Montaigne, était une réflexion philosophique fondée sur des observations de la vie quotidienne.

Le changement de genre d’une œuvre à l’autre permet une autre approche. La Machine infernale de Cocteau fait directement entrer le spectateur sur le vif dans l’intériorité des personnages, tout comme la réécriture sur scène par Hugo du mythe du Masque de fer, dont on mesure « en direct » la souffrance « sur le vif ». Le Sphinx-femme de Cocteau est un personnage plus humain, plus profond et sensible que celui du mythe antique. Le poème de Vigny souligne l’innocence du Masque de fer.

Les modifications peuvent aussi prendre un intérêt didactique. La fable « Le Chêne et le Roseau » de La Fontaine prône la souplesse et le compromis, celle d’Anouilh le refus héroïque devant l’adversité. « La Cigale et la Fourmi » d’Anouilh incite à ne pas se tuer à la tâche et à prendre « une bonne ». Enfin, l’amusante affiche-bande dessinée de la Ligue contre le cancer « La Cigale, la Fourmi et le Tabac parodie La Fontaine pour dissuader de… fumer !

3. Le plaisir iconoclaste de la remise en cause

La parodie, qui procède d’un tout autre esprit que le pastiche, offre au lecteur le plaisir de la désacralisation, à travers le comique. L’imitation caricaturale d’une œuvre, en général célèbre, dans le registre comique ou humoristique, produit un effet plaisant ou burlesque. Le parodieur fait rire et fait donc descendre de leur piédestal le texte et l’auteur-source qui ne sont plus des modèles, mais des « matières » à désacraliser.

La parodie provoque chez le lecteur un plaisir plus ambigu qu’il n’y paraît, plus pervers, celui de voir un « grand » texte dénaturé et donc son auteur rabaissé. C’est l’esprit même du Carnaval, où sous le masque, on peut se moquer des personnes qui représentent l’autorité.

Plaisir iconoclaste aussi lorsque le lecteur perçoit dans la réécriture une remise en cause des traditions littéraires ou artistiques. Cocteau et Giraudoux dans leurs pièces ne suivent plus les règles de la tragédie antique ou « classique » (exemples). Il peut aussi s’agir de la remise en question des valeurs que propose le modèle. Ainsi les romantiques réhabilitent la figure de Satan, non plus symbole du mal, mais de liberté.

Conclusion

[Synthèse] De nos jours l’imitation n’a parfois pas bonne presse à cause des dérives qu’elle peut engendrer (plagiat) et de la notion juridique de « propriété intellectuelle » (droits d’auteurs et copyrights). Mais en fait la réécriture n’est pas qu’imitation : elle présente pour le lecteur des intérêts variés et des plaisirs assez sophistiqués, tant par sa ressemblance que par ses différences avec le modèle. [Ouverture] C’est aussi une pratique particulièrement fructueuse pour l’écrivain qui a le plaisir rassurant de s’inscrire dans une lignée prestigieuse et à la fois de faire preuve d’originalité.