L’interprétation est-elle affaire de choix ?

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle L | Thème(s) : L'interprétation
Type : Dissertation | Année : 2006 | Académie : Polynésie française

Les clés du sujet

Définir les termes du sujet

Interprétation

Selon le Petit Robert, ce terme désigne en premier lieu « l’action d’expliquer, de donner une signification claire à une chose obscure ». Ce serait donc analyser mais au sens où cette analyse est aussi un déchiffrement. L’interprétation apparaît ainsi comme un procédé consistant à dire ce qui est déjà dit, mais par d’autres moyens, afin de le rendre plus compréhensible. Il s’agit donc d’une opération complexe et nous pressentons déjà des difficultés. Interpréter implique la présence d’un sens dissimulé que l’on va chercher à rendre manifeste. Comment s’assurer que ce dévoilement est correct ? Peut-on distinguer la restitution du sens de son invention ?

Une affaire de choix

Cette expression courante possède un intérêt philosophique car elle renvoie d’abord à la notion de libre arbitre. Choisir est l’acte d’une volonté indépendante de toute contrainte, extérieure comme intérieure, qui décide par et pour elle-même de ce qu’elle juge juste ou vrai. Une « affaire de choix » contient en outre l’idée selon laquelle la personne a le droit, en la matière, d’exprimer ses préférences particulières sans avoir à rendre de comptes à une autre autorité que celle de sa volonté.

Dégager la problématique et construire un plan

La problématique

Cette question invite à problématiser un lieu commun qui fait de l’interprétation un acte toujours subjectif et même arbitraire, à l’inverse de la démonstration dont la rigueur formelle ne tolère pas de divergences. Faut-il se résoudre à ne voir dans l’interprétation qu’une pensée d’opinion ? La problématique est à dégager en cherchant la spécificité de l’interprétation par rapport à ces deux pôles, eux-mêmes opposés : d’un côté, le domaine des conclusions logiquement nécessaires, de l’autre, un ensemble d’affirmations qui varient selon les humeurs ou les intérêts de ceux qui les profèrent. Y a t-il une rigueur propre à l’interprétation ?

Le plan

On procédera en commençant par préciser la notion d’interprétation par rapport à un autre thème du programme de Terminale : la démonstration. Puis, la mise en lumière de l’importance du double sens et du langage symbolique conduira à douter de l’existence possible d’une rigueur avant de montrer que le sujet est plus complexe. On réfléchira pour finir à l’intérêt de l’idée de traduction.

Éviter les erreurs

L’interprétation est un sujet à propos duquel les exemples ne manquent pas. Il faut éviter de les multiplier en pensant que ce procédé tiendra lieu d’analyse. Une des difficultés majeures de ce thème est qu’il demande des connaissances suffisamment précises sur les méthodes et les ­concepts impliqués par des techniques interprétatives. Sans cela, le propos ne sera qu’une énumération de cas de figure, assortie de quelques questions. Mettre en relation « l’interprétation » avec « la démonstration » peut être profitable car les différences entre ces deux notions permettent de mieux cerner celle dont il est principalement question.

Corrigé

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Introduction

Le sens commun affirme volontiers qu’une interprétation est nécessairement subjective, c’est-à-dire propre à celui qui l’émet, sans qu’il puisse prétendre l’imposer aux autres. Notre réaction face aux œuvres d’art en est un exemple frappant. Chacun donne son avis sur le sens de ce qu’il voit et tout le monde admet que ce jugement n’a pas de valeur objective. L’interprétation apparaît ainsi comme une forme de pensée plutôt mineure. Si elle relève du libre-arbitre de chacun, cette liberté devrait reconnaître qu’elle ne peut prétendre à aucune vérité. Est-il juste d’en parler ainsi ? Interpréter n’est-il qu’une affaire de goûts et de couleurs où il suffit de donner son opinion ? C’est peut-être oublier que tous les choix ne sont pas équivalents. Comme dans d’autres domaines, il est possible de faire un mauvais usage de sa liberté. Il est donc légitime de se demander si l’interprétation est une affaire de choix, cette dernière expression devant, elle aussi, être explicitée.

1. Interprétation et démonstration

A. La démonstration

Cherchons d’abord à cerner la spécificité de l’acte interprétatif. Si la notion renvoie d’abord à l’idée d’explication, celle-ci manque encore de précision. En effet, « expliquer » signifie étymologiquement « développer ». Cette opération fait voir comment des effets ou des propriétés dépendent nécessairement de certaines causes. Or ceci convient avant tout à la démonstration. Les géomètres raisonnent à l’aide de figures pour établir que la somme des angles d’un triangle est toujours égale à celle de deux angles droits, quel que soit le triangle considéré. Selon Leibniz, la démonstration est un enchaînement de propositions qui se déploie par déductions à partir d’hypothèses tenues pour assurées. Ce mouvement a pour but d’aboutir à une et une seule conclusion dont la vérité ou la fausseté peuvent être prouvées par le fait que son contraire implique contradiction. Une démonstration n’est donc valide que si elle arrive à poser l’impossibilité logique d’admettre une conclusion différente de celle qu’elle obtient. Ce point est fondamental car il sous-entend que la démonstration est régie par le principe d’identité ou de contradiction. Aristote en a fait la clef de voûte de tout discours sensé. En effet, on ne peut déroger à la proposition « A est A » sans se condamner à ne rien dire. Or celui qui se contredit ne respecte pas cette règle absolue. Il affirme en même temps et à propos d’un même sujet, deux propriétés qui s’excluent.

B. La pluralité des sens

La rigueur déductive et l’absence de contradiction sont les caractéristiques de la démonstration. Soulignons aussi l’importance des critères d’unicité et d’univocité. La conclusion doit être unique et sans ambiguïtés. Ces raisons permettent de saisir l’écart avec la notion d’interprétation. Aristote estime que la démonstration ne concerne qu’un type de discours : les propositions déclaratives. Ce sont des énoncés susceptibles d’être jugés vrais ou faux car ils affirment ou nient une des propriétés d’une chose. Or nous sentons, sans même encore pouvoir l’expliquer, que certaines réalités ne sont pas de cet ordre. L’expérience montre qu’un texte littéraire, une partition de musique, une pièce de théâtre ne sont pas susceptibles de recevoir un seul sens et que celui qui est donné n’exclut pas les autres. Une traduction littéraire est du même genre et on comprend aussi que le rêve fasse partie de cet ensemble. Ne le traite-t-on pas comme une langue à déchiffrer ? Bref, il semble bien que nous soyons obligés de reconnaître la pluralité et la diversité des sens quand la démonstration ne tolère que l’unité et l’identité. La logique de l’interprétation n’est donc pas gouvernée par le principe de contradiction.

[Transition] Puisque l’interprétation concerne des sujets rebelles aux procédés démonstratifs, nous comprenons que l’opinion en conclut qu’elle est affaire de choix et que la liberté de chacun est un droit absolu.

2. Approfondissement et mise en question de l’opinion

A. Le symbolisme

Il n’est pas inintéressant de savoir que l’interprétation est à l’origine un problème posé par la compréhension des textes sacrés. On parle alors d’exégèse. Pascal en donne un exemple dans un chapitre des Pensées consacré aux figures. Ce terme désigne les images de l’Ancien Testament dont Pascal soutient qu’elles sont des symboles à déchiffrer : « Figure porte présence et absence, plaisir et déplaisir. Chiffre a double sens : un clair et où il est dit que le sens est caché. » Ces phrases nous introduisent au cœur d’un problème majeur. L’interprétation concerne un univers où ce qui se montre signifie, si l’on sait le comprendre, qu’il n’est qu’une apparence à dévoiler et même à décoder. C’est donc un monde ambigu, équivoque, dans lequel le sens n’est jamais dit directement mais par allégories ou paraboles. Hegel analyse la différence entre un symbole et un mot en soulignant que la signification du premier est bâtie sur un système de correspondances, d’allusions que nous devons reconstituer. Par exemple, l’image d’un animal sur un blason peut renvoyer à des idées de puissance, de grandeur ou de ruse, de fécondité qu’il faut savoir retrouver. Interpréter est donc un acte consistant à établir une inférence entre ce qui apparaît et ce qui est vraiment en jeu. Or dans ce domaine, il est facile de tisser des liens imaginaires ou d’arriver à des divergences quant au sens d’une figure. Le passage de la lettre à l’esprit est chose délicate. Pascal le résume en montrant qu’il y a deux erreurs symétriques : « prendre tout littéralement ; prendre tout spirituellement. »

B. Le risque de l’arbitraire

Approfondissons ce point par des exemples. Les psychiatres parlent de délire d’interprétation pour caractériser des états dans lesquels le patient tire des conclusions erronées de faits réels. Le paranoïaque se sent constamment persécuté. Les attitudes ou les paroles des autres, connus ou inconnus, lui semblent participer d’un vaste complot contre sa personne. Un jaloux maladif est dans une situation voisine : Proust le montre à travers le personnage de Swann dont l’amour pour Odette devient une torture de tous les instants. Les gestes et les paroles de celle-ci sont une source illimitée de soupçons qui s’achèvent toujours sur la conviction qu’elle lui ment. Ceci semble donner entièrement raison au sens commun qui estime qu’interpréter est une affaire de choix personnel et finalement arbitraire. Chacun voit ce qu’il veut voir selon ses désirs, ses passions et ses intérêts. Les sujets religieux, que nous évoquions, en font foi. Au 16e siècle, lors des guerres de religion, les tolérants et les intolérants se réclamaient des mêmes paraboles de Jésus pour justifier leurs positions. Le texte de l’Apocalypse de Saint Jean a toujours été utilisé par les groupes les plus divers pour défendre leur idéologie.

Est-ce toutefois aussi évident ? Un jaloux ou un paranoïaque ont-ils vraiment le choix lorsqu’ils interprètent ? Nous avons dit plus haut que l’expression « une affaire de choix » fait référence à notre liberté. Or un malade obsessionnel est sous l’emprise de représentations qui l’aliènent même si on peut espérer qu’il en guérisse. Surtout, il n’a pas conscience d’interpréter ce qu’il voit. Pour lui, rien n’est vraiment délicat à déchiffrer. Il voit des signes partout mais leur sens est toujours le même. Cette absence de réflexion oblige à nuancer l’idée reçue. On doit distinguer des niveaux d’interprétation qui ne sont pas équivalents. On ne peut non plus identifier un homme manifestement intolérant avec un homme cultivé épris de recherche et soucieux de probité intellectuelle. Dès lors, il est nécessaire de considérer de plus près le statut du sujet qui interprète ainsi que les techniques qu’il déploie.

[Transition] La référence à Pascal nous a montré qu’interpréter est un acte délicat. Existe-t-il des techniques d’interprétation capables de lui conférer une rigueur propre ?

3. Le transfert du sens

A. Le cas des rêves

Nous parlons d’interprétations recevables ou malhonnêtes, rigoureuses ou arbitraires. Est-ce une illusion ? Il s’agit de voir si l’idée d’un choix éclairé peut avoir un sens. À première vue, ce n’est pas évident. Les symboles se prêtent aisément à toutes les manipulations. Cependant, Freud a élaboré une méthode et des concepts dans un domaine qui paraît rebelle à toute rigueur : celui des rêves. L’Antiquité avait fourni des clés des songes mais Freud leur reproche d’être imprécises car elles ne tiennent pas compte de la vie particulière de la personne. L’analyse freudienne est intéressante car elle associe deux dimensions qui ne vont pas spontanément ensemble : le registre individuel et celui des règles et des concepts. Tout rêve doit être référé à la vie singulière du rêveur mais il est possible de montrer qu’un rêve travaille toujours de la même façon. Freud parle de condensation et de déplacement. Le premier procédé consiste à associer dans une seule image plusieurs idées qui ont toutefois un caractère commun. Le rêve agit comme un photographe qui superposerait plusieurs clichés différents des visages de membres de la même famille. À première vue, ce que l’on voit n’a pas de sens, mais une attention soutenue permet de trouver des traits communs reliant les divers éléments. Le second procédé consiste à dire l’essentiel par un élément du rêve qui paraît insignifiant. Freud en donne un exemple dans le rêve dit « des épinards » où ce légume indique un sentiment invincible de culpabilité et de rancœur envers ses parents.

L’analyse d’un rêve est nécessairement une interprétation, au sens où il s’agit de traduire le sens latent ou caché d’un contenu apparent qui défie d’abord toute explication rationnelle. Interpréter consiste bien à déchiffrer ce qui se donne en se cachant, en défaisant méthodiquement par l’analyse ce que le travail du rêve a combiné. Poursuivons notre réflexion en nous intéressant de plus près au thème de la traduction.

B. Traduire

Cette notion est capitale car elle associe les deux dimensions, subjective et objective, qui font l’intérêt de notre sujet. Traduire une langue demande nécessairement des connaissances. Tout traducteur possède un savoir étendu en matière de vocabulaire et de syntaxe. Il connaît les règles de construction du sens qui, on le sait, varient d’un idiome à l’autre. De ce point de vue, la traduction est une opération relevant de ce que Paul Ricœur nomme une « intelligence objective qui décode. » Les linguistes ont en effet montré qu’une langue est un système de signes. La meilleure preuve en est peut-être donnée par le cas des langues anciennes. Elles ne sont plus parlées mais nous avons, en quelque sorte, la clé de leur code, et nous les comprenons.

Toutefois, la traduction implique toujours aussi un versant subjectif. Le traducteur est un interprète dans la mesure où il décide du choix des mots et des tournures à employer pour restituer au mieux ce qu’il estime être l’esprit du texte. L’interprétation est l’unité de ces deux opérations. Le coefficient subjectif est inévitable. Nous pouvons ajouter que le traducteur est nécessairement influencé par son époque. Le cas de Shakespeare le montre bien : la crudité de son vocabulaire fut parfois source de censure ou d’euphémismes. Cependant, cette subjectivité est fondée sur un savoir et une culture qui limitent les risques de l’arbitraire.

Approfondissons encore. Lorsqu’un metteur en scène monte une pièce de Sophocle ou qu’un chef d’orchestre enregistre une nouvelle fois une symphonie de Beethoven, ils réalisent une double opération. La pièce ou la partition sont sorties du contexte de leur époque et adaptées à la nôtre. Certains critiques crient à la trahison (traduire serait toujours trahir) mais cette interprétation présuppose pourtant qu’il s’agit de la même pièce ou de la même musique qu’à l’origine. L’interprétation implique donc un rapport subtil entre l’identité et la différence. Il faut déchiffrer l’œuvre de telle sorte qu’elle conserve son sens, tout en ne cessant d’en produire des variations. Ricœur parle ainsi d’un « surplus de sens », qui n’est ni une trahison, ni une simple répétition. Une interprétation est recevable lorsqu’elle garde le sens sans le répéter ou le modifie sans le défigurer. Cette opération de création et de conservation est certes délicate mais elle constitue la vie de l’esprit. Ce point permet de comprendre que le principe logique de contradiction, tel qu’il vaut dans la démonstration, n’est pas ici opératoire. Nous saisissons aussi pourquoi l’interprétation implique forcément des divergences ou des conflits rebelles à une synthèse définitive. Chaque époque relit le passé.

Conclusion

La réponse à cette question semblait aller de soi tant l’interprétation semble être une démarche subjective par opposition à la déduction formelle. Nous avons toutefois montré qu’une rigueur est possible : elle permet de distinguer une démarche raisonnée et instruite d’une affabulation. Il reste que toute interprétation comporte un ajout de la part de l’interprète. Il s’agit donc bien d’une affaire de choix mais tout n’est pas forcément légitime ou réussi. La vérité est dans la façon dont un travail d’analyse et de déchiffrement permet une reprise créatrice de ce qui a été fait.