Oral
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1. Lisez le texte à voix haute. Puis proposez-en une explication linéaire.
Document
Dans son dernier mouvement et sa conclusion, le Discours de la servitude volontaire adresse un blâme injonctif à ceux qui, dans la pyramide d’intérêt décrite en amont, se mettent au service de la tyrannie.
D’ordinaire, ce n’est pas le tyran que le peuple accuse du mal qu’il souffre, mais bien ceux qui gouvernent ce tyran. Ceux-là, le peuple, les nations, tout le monde à l’envi, jusqu’aux paysans, jusqu’aux laboureurs, savent leurs noms, déchiffrent leurs vices, amassent sur eux mille outrages, mille injures, mille malédictions. Toutes leurs prières, tous leurs vœux sont tournés contre ceux-là. Tous leurs malheurs, toutes les pestes, toutes les famines, ils les leur reprochent ; et si, quelquefois, ils leur rendent en apparence quelques hommages, alors même ils les maudissent en leur cœur et les ont en plus grande horreur que les bêtes sauvages. Voilà la gloire, voilà l’honneur qu’ils reçoivent de leur service envers les gens qui, s’ils pouvaient avoir chacun un morceau de leur corps, ne seraient pas encore, ce leur semble, satisfaits ni même à demi-consolés de leurs souffrances mais, certes, même après qu’ils sont morts, ceux qui viennent après ne sont jamais si paresseux que le nom de ces mange-peuples ne soit noirci de l’encre de mille plumes, et leur réputation déchirée dans mille livres, et leurs os même sont, pour ainsi dire, traînés dans la boue par la postérité, les punissant encore après leur mort de leur méchante vie.
Apprenons donc enfin, apprenons à bien faire. Levons les yeux vers le ciel, ou pour notre honneur, ou pour l’amour même de la vertu, ou, pour parler à bon escient, pour l’amour et l’honneur de
La Boétie, Discours de la servitude volontaire (1548), translation de C. Teste, adaptation par N. Nadifi.
1. Débonnaire : plein de bonté.
2. Là-bas : désigne ici l’enfer.
3. Particulière : proportionnée au mal fait.
2. question de grammaire. Analysez les propositions subordonnées dans la phrase : « Pour moi, je pense bien et ne crois point me tromper en pensant que, puisque rien n’est plus contraire à Dieu, tout libéral et débonnaire, que la tyrannie, il réserve là-bas, à part, pour les tyrans et leurs complices, quelque peine particulière. »
Conseils
1. Le texte
Faire une lecture expressive
Le texte laisse apparaître des changements pronominaux de la 3e à la 1re personne : il s’agira de les faire entendre en modulant le timbre de la voix.
L’abondance de périodes oratoires et de rythmes ternaires implique le respect scrupuleux des marques de ponctuation.
Situer le texte, en dégager l’enjeu
Après un premier blâme adressé au peuple sommé de désobéir au tyran, La Boétie emprunte un détour pour exposer les causes de la soumission volontaire. Dans un dernier mouvement, il revient à un discours épidictique pour mettre en cause les complices du tyran.
Alors que tout le discours semble appeler dans la péroraison (conclusion d’un discours) une condamnation du tyran et de ses tyranneaux, La Boétie déjoue les attentes. Comment interpréter le caractère déceptif de cette conclusion au regard de la véhémence qui a précédé ?
2. La question de grammaire
Commencez par souligner les verbes conjugués afin de délimiter les différentes propositions.
Identifiez les marqueurs de la subordination et reliez-les au terme qui l’introduit.
1. L’explication de texte
Introduction
[Présenter le contexte] Dans le Discours de la servitude volontaire, rédigé vers 1548, La Boétie invite ses lecteurs à se défaire du joug de la soumission et les rappelle à leur liberté naturelle. Le peuple, puis les tyranneaux, se trouvent enveloppés dans un même blâme, les uns pour leur passivité, les autres pour leur participation active au maintien de la tyrannie. [Situer le texte] Dans la péroraison, la parole glisse de la condamnation à l’invocation à Dieu et l’orateur se fait prédicateur. [En dégager l’enjeu] Comment expliquer ce gauchissement du caractère épidictique du discours alors que le lecteur s’attend à une condamnation du tyran et de ses complices ?
Explication au fil du texte
Une synthèse efficace (l. 1-18)
Au développement des exemples historiques tirés du passé succède le temps du bilan et de l’énoncé de principes généraux : c’est ce qu’annoncent la locution adverbiale « D’ordinaire » et le présent de vérité générale. La phrase relie, au reste, trois grands motifs du Discours, « le tyran », « le peuple » et « ceux qui gouvernent ce tyran », renforçant l’impression d’un aboutissement de la réflexion.
La conclusion renoue avec la figure du peuple qui a occupé le premier mouvement du Discours : les appositions nombreuses telles « les nations », « tout le monde » et les locutions prépositionnelles chargées d’en mesurer l’étendue – « jusqu’aux paysans, jusqu’aux laboureurs » – rappellent le paradoxe d’une foule asservie par un seul homme. Les verbes à valeur épistémologique comme « savent » et « déchiffrent » évoquent la lucidité de ceux qui se sont laissé asservir,
mot clé
L’adjectif « épistémologique » signifie « qui se rapporte à l’acte de connaissance ».
Un parallélisme (« Toutes leurs prières… ») combiné à une antithèse permet d’évoquer ensuite le ressentiment populaire et la menace qu’il représente pour un pouvoir injuste. Une subordonnée concessive se charge de révéler la duplicité des hommes face aux tyranneaux, en opposant l’« apparence » et le fond du « cœur ». Le champ lexical de la terreur (« maudissent », « horreur » et « bêtes sauvages ») pare le propos d’une véhémence dont l’orateur avait déjà fait usage pour emporter la persuasion.
Les présentatifs (« Voilà ») réorientent le propos en direction des tyranneaux. La surenchère dans les termes signale une exagération et pointe l’antiphrase : « gloire » et « honneur » sont donc ironiquement contestés. La violence des images qui se loge dans les expressions « morceau de leur corps » et « leurs os […] traînés dans la boue » tient lieu d’avertissement à tous ceux qui soutiennent la tyrannie.
La syntaxe de la phrase se révèle complexe : elle procède par ajouts successifs de propositions – deux relatives, une hypothétique, une incise, une circonstancielle de temps, une consécutive – et repose sur une opposition soulignée par le double connecteur « mais, certes ». Emphatique, cette cadence met l’accent sur le châtiment posthume des tyranneaux.
Le champ lexical de la littérature représenté à travers les termes « noirci de l’encre de mille plumes », « mille livres », « postérité » et la référence intertextuelle à Homère dans l’expression « mange-peuples » – qui fait discrètement écho à la citation d’Ulysse dans l’exorde – rappelle le pouvoir de la parole écrite et renforce l’efficacité de celle-là même qui est tenue par La Boétie.
Une sortie inattendue (l. 19-26)
Le passage au mode impératif et à la première personne du pluriel (« Apprenons ») marque une rupture de ton. L’énonciation déserte le terrain de la réflexion politique pour celui de la prédication : l’orateur s’en remet finalement à « Dieu tout-puissant », « tout libéral et débonnaire » et incite à la pratique de la « vertu ».
Quand le discours semblait acheminer vers une condamnation formelle du tyran et de ses comparses, La Boétie quitte finalement la robe de l’accusateur public et ne cherche pas à ériger ses lecteurs en juges ou jurés. Il vient se fondre à égalité au milieu de son auditoire avec le pronom « nous », renvoyant le despote au seul tribunal divin. Ce choix linguistique permet de fonder une communauté d’égaux, qui méconnaît précisément la domination.
À la grandiloquence du Discours, à ses accents indignés, à sa véhémence communicative, la péroraison oppose une parole en retrait : les phrases s’y font plus courtes ou segmentées sans craindre la répétition ; l’énoncé révèle une certaine prudence, loin de l’éclat du discours paradoxal, comme le manifeste l’emploi de la conjonction de coordination « ou » à valeur alternative. L’énonciation apparaît fortement modalisée avec les marques de la première personne du singulier – « je », « moi » – et les verbes d’opinion – « pense », « crois », « pensant ».
A contrario de l’argument d’autorité, La Boétie déploie un ultime argument ad verecundiam, c’est-à-dire « de modestie » pour clore son texte : il se compose un ethos fait d’humilité, « les yeux levés vers le ciel », et de prudence, comme en témoignent l’épanorthose « pour parler à bon escient », le chleuasme (procédé rhétorique consistant à se déprécier pour mieux convaincre ou recevoir des éloges) « ne crois point me tromper en pensant que » et la litote « Il réserve là-bas […] quelque peine particulière ». S’agit-il par ces précautions de désamorcer la violence qui a précédé ? Le procédé est-il bien sincère ? Autant de questions qu’il appartient au lecteur de trancher.
info
L’ethos est un terme issu de la rhétorique grecque, lié directement au domaine de l’argumentation. Il désigne l’image de soi, plus ou moins consciente et maîtrisée, que l’énonciateur construit dans son discours.
Conclusion
[Faire le bilan de l’explication] La péroraison du Discours de la servitude volontaire prend le lecteur de cours : à un premier mouvement de synthèse qui rappelle par ses thèmes et ses formes l’amont du texte, La Boétie fait succéder une sorte de prêche où l’orateur semble parler en son nom propre. Contre toute attente, le délibératif l’emporte finalement sur le judiciaire et l’épidictique. Tout se passe comme si l’auteur, fidèle à sa réflexion, refusait d’asservir les lecteurs à sa pensée et leur reconnaissait la liberté dont ils se privent si facilement. [Mettre le texte en perspective] Une même circonspection se retrouve à la fin d’autres déclamations contemporaines de La Boétie : la Folie, chez Érasme, prétend qu’il faut oublier tout ce qu’elle vient de dire ; Thomas More prétend ne pas pouvoir accréditer tous les dires de son personnage dans Utopie (1516).
2. La question de grammaire
« Pour moi, je pense bien et ne crois point me tromper en pensant que, puisque rien n’est plus contraire à Dieu, tout libéral et débonnaire, que la tyrannie, il réserve là-bas, à part, pour les tyrans et leurs complices, quelque peine particulière. »
La proposition principale est la suivante : « Pour moi, je pense bien, et ne crois point me tromper en pensant ».
Le verbe penser commande une première proposition subordonnée conjonctive complétive « que […] il réserve là-bas, […] pour les tyrans et leurs complices, quelque peine particulière ».
Dans cette dernière se trouve enchâssée une proposition subordonnée de cause « puisque rien n’est plus contraire à Dieu, tout libéral et débonnaire, que la tyrannie ».
à noter
Attention à ne pas confondre le « que » conjonctif et le « que » marqueur de comparaison.
Des questions pour l’entretien
Lors de l’entretien, vous devrez présenter une autre œuvre lue au cours de l’année. L’examinateur introduira l’échange et vous posera quelques questions. Celles ci-dessous sont des exemples.
1 Je vous remercie pour votre présentation de Candide de Voltaire (1759). Pouvez-vous en expliquer le sous-titre ?
Candide est sous-titré ou l’Optimisme. En effet, Voltaire à travers son conte s’en est pris à la doctrine soutenue par Leibniz. Ce penseur allemand du xviie siècle défendait une conception qui légitimait le mal dans le monde en supposant un Être premier et parfait, incarnée par la formule de Pangloss « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ».
2 Cette œuvre vous a-t-elle amusé·e ? instruit·e ?
Je ne m’attendais pas à rire en lisant un conte philosophique. Pourtant, dès le premier chapitre, on est amusé par la parodie biblique. L’ironie est présente aussi dans la scène de guerre des Abares contre les Bulgares. La fin du conte invite à essayer de vivre sobrement et à enrichir son être intérieur, par la lecture notamment.
3 Quel est votre passage préféré ?
Au chapitre xix, le conteur cède la parole au nègre de Surinam. Le discours de cet homme me semble la plus vibrante et efficace façon de dénoncer l’esclavage et de défendre la liberté.