Oral
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1. Lisez le texte à voix haute. Puis proposez-en une explication linéaire.
Document
Dans le Discours de la servitude volontaire, rédigé entre 1546 et 1548, La Boétie pose une question de bon sens : pourquoi les hommes se laissent-ils asservir ? L’auteur y répond de manière aussi polémique que véhémente.
Mais ô grand Dieu ! qu’est donc cela ? Comment appellerons-nous ce vice, cet horrible vice ? N’est-ce pas honteux, de voir un nombre infini d’hommes, non seulement obéir, mais ramper, non pas être gouvernés, mais tyrannisés, n’ayant ni biens, ni parents, ni enfants, ni leur vie même qui soient à eux ? Souffrir les rapines1, les brigandages, les cruautés, non d’une armée, non d’une horde de barbares, contre lesquels chacun devrait défendre sa vie au prix de tout son sang, mais d’un seul ; non d’un Hercule2 ou d’un Samson2, mais d’un vrai Mirmidon2, souvent le plus lâche, le plus vil et le plus efféminé3 de la nation, qui n’a jamais flairé la poudre des batailles, mais à peine foulé le sable des tournois ; qui est inhabile, non seulement à commander aux hommes, mais aussi à satisfaire la moindre femmelette4 ! Nommerons-nous cela lâcheté ? Appellerons-nous vils et couards5 les hommes soumis à un tel joug ? Si deux, si trois, si quatre cèdent à un seul, c’est étrange, mais toutefois possible ; peut-être avec raison, pourrait-on dire : c’est faute de cœur. Mais si cent, si mille se laissent opprimer par un seul, dira-t-on encore que c’est de la couardise, qu’ils n’osent s’en prendre à lui, ou plutôt que, par mépris et dédain, ils ne veulent lui résister ? Enfin, si l’on voit non pas cent, non pas mille, mais cent pays, mille villes, un million d’hommes ne pas assaillir, ne pas écraser celui qui, sans ménagement aucun,
La Boétie, Discours de la servitude volontaire (1548), translation de C. Teste, adaptation par N. Nadifi.
1. Les rapines : les vols.
2. Hercule, Samson : personnages réputés pour leur force extraordinaire à l’opposé d’un « Mirmidon », un petit homme insignifiant, étymologiquement un homme issu du « peuple-fourmi ».
3. Efféminé : qui a les caractères que l’on prête habituellement aux femmes.
4. Femmelette : homme sans énergie.
5. Vils et couards : méprisables et lâches.
2. question de grammaire.
Étudiez la négation dans la phrase interrogative : « N’est-ce pas honteux, de voir un nombre infini d’hommes, non seulement obéir, mais ramper, non pas être gouvernés, mais tyrannisés, n’ayant ni biens, ni parents, ni enfants, ni leur vie même qui soient à eux ? »
Conseils
1. Le texte
Faire une lecture expressive
Marqué par une ponctuation expressive, voire affective, le texte exige une lecture animée qui mette l’accent sur sa dimension oratoire.
Le ton indigné, combiné à une rhétorique accumulative, nécessite une bonne maîtrise de la respiration.
Situer le texte, en dégager l’enjeu
Après avoir, dans l’exorde, contredit l’autorité du rusé Ulysse, La Boétie déploie un paradoxe sous les yeux du lecteur : quel est l’intérêt de contredire un héros de l’antiquité ?
Le discours entre dans l’exposé des faits : en a-t-il les qualités de clarté et de concision attendues ?
2. La question de grammaire
Faites d’abord un relevé exhaustif de tous les marqueurs de la négation syntaxique, en les classant selon leur nature grammaticale.
Examinez le vocabulaire pour identifier les négations d’ordre lexical.
Cherchez à déterminer la valeur de la négation.
1. L’explication de texte
Introduction
[Présenter le contexte] Rédigé entre 1546 et 1548, le Discours de la servitude volontaire de La Boétie s’empare d’une question politique : pourquoi les hommes se soumettent-ils si facilement à l’autorité d’un seul ? [Situer le texte] D’emblée polémique, l’exorde vient contester l’autorité antique sous les traits d’Ulysse, avant de basculer dans l’étonnement : la narration creuse le paradoxe annoncé par l’oxymore du titre. [En dégager l’enjeu] Là où on attendait un exposé de faits à la fois évidents et probants, l’auteur substitue un développement véhément marqué par l’accumulation, où l’adhésion est moins recherchée que l’indignation. Quelle est la fonction de cette rhétorique paradoxale ?
Explication au fil du texte
L’état de stupéfaction (l. 1-13)
Le passage s’ouvre sur une invocation à « Dieu » dont l’interjection et la modalité exclamative soulignent l’intensité désespérée. Les questions qui suivent en appellent à l’autorité divine aussi bien qu’au lecteur du Discours, selon le principe théâtral de la double énonciation.
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Au théâtre, la double énonciation renvoie au fait qu’un personnage s’adresse à un autre sur scène et simultanément, quoiqu’indirectement, aux spectateurs dans la salle.
Les deux premières interrogatives portent sur la nature du phénomène ; l’emploi récurrent du démonstratif (« ce », « cet ») souligne d’autant l’incapacité à nommer la chose. Provisoirement, le texte propose le terme de « vice », soit une disposition au mal, qualifié par l’épithète « horrible », c’est-à-dire qui suscite la réprobation : sans être nommée, la soumission consentie se trouve déjà condamnée moralement.
L’impossibilité à nommer la servitude volontaire pousse l’auteur à utiliser l’argument d’expérience, fondé sur des faits et des témoignages, introduit par l’infinitif « voir » : les négations syntaxiques incarnées par les adverbes « ne » et « non » et la conjonction de coordination « ni » viennent miner la notion d’obéissance, et les négations lexicales – celle contenue dans « infini » notamment – en font éclater l’illégitimité.
Sous couvert de corriger le propos, la figure de l’épanorthose fait valoir le scandale de l’obéissance muée en servitude : selon un mouvement de balancier, « obéir » devient « ramper », « gouvernés » passe à « tyrannisés », ce qui est acceptable à ce qui ne l’est pas ; la gradation qui des « biens » achemine à la « vie même » montre bien que l’aliénation est totale.
La phrase suivante énumère les maux de la soumission volontaire : le mode infinitif et le caractère concret du lexique les rendent d’autant plus saisissants ; l’antithèse oppose les pluriels aux singuliers comme pour dénoncer la disproportion du rapport entre peuple et tyran, encore soulignée par l’effet de chute, « mais d’un seul » qui s’oppose à tout le développement.
Le segment suivant s’attache au portrait du tyran en conservant la même construction grammaticale faite d’une négation combinée à une correction (« non… mais ») : le champ lexical de la force précédemment utilisé se trouve balayé par une série de superlatifs, d’autant plus dégradants qu’ils sont référés à toute la « nation » et aux héros vertueux (« Hercule » et « Samson »).
Le blâme du « Mirmidon » remet en cause ses capacités de commandement dans les « batailles » et les « tournois » : par le jeu des négations, le texte s’en prend à l’homme de pouvoir et à son être social et intime, jusqu’à le réduire à néant. Dans ce contexte, la soumission du peuple apparaît sans fondement.
L’échec de la nomination (l. 13-31)
La reprise des questions rhétoriques (« Nommerons-nous… ») annonce un nouvel élan de la parole. La proposition d’un nom pour expliquer l’impensable soumission du peuple au tyran marque une progression.
Le développement est construit sur une série de trois hypothèses suivies de leur conséquence. L’accumulation des propositions subordonnées de condition obéit à une logique exponentielle, identifiable à la gradation numérique qui fait passer de « deux » à « un million ». Pourtant, contre toute attente, le caractère copieux du discours débouche sur l’invalidation de la lâcheté.
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Héritée de Cicéron et Quintilien, la rhétorique copieuse est revisitée par Érasme à la Renaissance : c’est un art de parler qui repose sur un langage ample et varié, cherchant à produire une forte impression sur l’auditoire.
Les raisons successives exposées, « faute de cœur », c’est-à-dire de courage, « par mépris et dédain », au nom desquelles les hommes acceptent de prendre le « joug », ne résistent pas au plus grand nombre, figuré par la gradation « cent pays, mille villes, un million d’hommes ».
La disproportion conduit à la reformulation des questions : « comment qualifierons-nous cela ? Est-ce lâcheté ? » : cette logique spiralaire montre que le raisonnement tourne à vide et que l’innommable vaut pour un impensable.
En tête de phrase, la conjonction de coordination « Mais » prend moins une valeur adversative que déductive : elle entérine ce qui précède et explique les répétitions, les gradations ascendantes et les antithèses.
Au ressassement s’adjoint l’indignation traduite par la modalité exclamative et l’interjection. L’énoncé au présent de vérité générale, « pour tous les vices, il est des bornes qu’ils ne peuvent dépasser », signale par contraste que la soumission volontaire excède le sens commun.
C’est une preuve par le contraire qui administre un dernier démenti à la justification de la servitude par la « couardise » : « la vaillance n’exige pas qu’un homme seul escalade une forteresse ».
Une ultime question oratoire fait office de conclusion paradoxale : le passage se clôt sur l’échec de la dénomination. La soumission à la tyrannie relève d’un « monstrueux vice » qui échappe autant à la nature qu’à la langue. L’hyperbole contenue dans l’épithète « monstrueux » suggère une difformité repoussante. C’est finalement moins à la servitude qu’à son acceptation que le discours nous pousse à réfléchir.
Conclusion
[Faire le bilan de l’explication] Face au paradoxe de la servitude volontaire, La Boétie use d’une rhétorique inattendue : en recourant à l’accumulation et au ressassement, il produit chez le lecteur un état qui conduit de la sidération à l’ébranlement. La véhémence du discours traduit le scandale d’une telle dénaturation, dont la langue ne peut rendre compte.
2. La question de grammaire
« N’est-ce pas honteux, de voir un nombre infini d’hommes, non seulement obéir, mais ramper, non pas être gouvernés, mais tyrannisés, n’ayant ni biens, ni parents, ni enfants, ni leur vie même qui soient à eux ? »
La négation de phrase (ou négation syntaxique) se loge dans le seul adverbe « non » en corrélation avec la conjonction de coordination à valeur adversative « mais » ; elle apparaît aussi sous la forme de locutions négatives, l’adverbe « ne » accompagné de l’adverbe de négation « pas » (pour une portée totale) et « n’ » assorti de la conjonction de coordination « ni » (partielle).
La négation lexicale se reconnaît dans le préfixe privatif in- dans « infini » ; on peut également lire « tyrannisés » comme l’antonyme d’affranchis, de libres.
La négation prend, dans le passage, une valeur polémique, mais surtout métalinguistique (en réfléchissant à l’état linguistique d’un mot) puisque La Boétie conteste l’usage de termes pour surenchérir sur leur sens.
Des questions pour l’entretien
Lors de l’entretien, vous devrez présenter une autre œuvre lue au cours de l’année. L’examinateur introduira l’échange et vous posera quelques questions. Celles ci-dessous sont des exemples.
1 Je vous remercie pour votre présentation des Fables de La Fontaine (livres VII à XI). Qu’est-ce qui vous a porté à choisir cette œuvre ?
C’est une œuvre qui m’était déjà familière parce qu’elle fait partie de la littérature patrimoniale. Je souhaitais à la fois m’instruire des comportements humains, lire des histoires animées et me laisser toucher par les images poétiques.
2 Votre lecture a-t-elle comblé vos attentes ?
La Fontaine est bien un moraliste, mais il ne cesse de célébrer les pouvoirs de l’imagination qui était pourtant considérée comme la « folle du logis ».
3 Quelle fable a retenu votre attention et pourquoi ?
J’ai eu plaisir à lire « La Laitière et le pot au lait » : c’est une fable qui met en scène une jeune femme alerte, à qui l’on s’identifie facilement grâce à une narration égayée. Sa mésaventure n’ouvre pas la voie à une morale, mais à une confession touchante du moraliste.