La Bruyère, « De l’homme », Les Caractères (L)

Merci !

Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation - Le commentaire littéraire
Type : Commentaire littéraire | Année : 2013 | Académie : France métropolitaine
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Réflexion sur la mort
 
 

Réflexion sur la mort • Commentaire

fra1_1309_07_09C

Question de l’homme

46

CORRIGE

 

France métropolitaine • Septembre 2013

Série L • 16 points

Commentaire

Se reporter au document C du sujet no 45.

Trouver les idées directrices

  • Faites la « définition » du texte pour trouver les idées directrices.
 

Portrait-dialogue (genre), qui ressemble à une fable ou à une petite comédie (genres approchés), qui décrit (texte descriptif) une femme se croyant malade (thème), qui raconte (texte narratif) une consultation médicale (thème), satirique, ironique (registres), vivante, fantaisiste (adjectifs), pour amuser le lecteur, l’amener à une réflexion morale (buts).

  • « Instruire et plaire » : ce texte répond-il à ces deux visées ?
  • Analysez la vivacité et la fantaisie de ce portrait.
  • La Bruyère étant un moraliste, que veut-il faire comprendre ?

Pistes de recherche

Première piste : une fable ? une petite comédie ?

  • Analysez la progression du portrait : comment est-il construit ?
  • Quelles ressemblances a-t-il avec une fable ? avec une comédie ?
  • Quels est le registre de ce texte ? Comment l’auteur le crée-t-il ?
  • Analysez les personnages de cette saynète : en quoi s’opposent-ils ?

Deuxième piste : la portée de ce portrait

  • Quels conseils La Bruyère donne-t-il pour la vie de tous les jours ?
  • Quelles sont ses cibles ? Quels travers dénonce-t-il ?
  • Quelle image donne-t-il de l’être humain ?

>Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

>La question de l’homme : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleur ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Au xviie siècle les moralistes adoptent diverses stratégies pour donner une image des travers humains et « instruire » les hommes : certains optent pour l’argumentation directe (La Rochefoucauld, Maximes) ; d’autres prennent des voies détournées pour « instruire » mais aussi « plaire » (comédies de Molière qui « corrigent les mœurs par le rire », ou Fables de La Fontaine). Dans la seconde moitié du siècle, le portrait devient un genre littéraire à la mode. [Présentation du texte] Le moraliste La Bruyère, dans Les Caractères et mœurs de ce siècle, dresse une galerie de portraits qui lui permet de donner une image variée de l’« ample comédie » humaine, de critiquer les comportements humains et d’amener son lecteur à un jugement personnel. Dans « De l’homme », il raconte une anecdote située dans un passé fictif, et fait, sous forme de dialogue, le portrait d’Irène venue consulter un dieu sur ses maux. [Annonce des axes] La fantaisie de cette scène [I] amène le lecteur à une réflexion morale sur la nature humaine et donne des conseils de vie [II].

I. La fantaisie : un portrait entre fable et comédie

 

Observez

La Fontaine définit ses Fables comme « une ample comédie aux cent actes divers ».

S’agit-il d’un portrait, d’une fable, d’une comédie ? Les trois à la fois : ce pourrait être une fable dont le titre serait « Le Dieu et l’Hypocondriaque » ou une comédie dont le titre serait La Malade imaginaire.

1. La progression d’une fable

  • Le portrait s’ouvre sur une phrase d’introduction au rythme ternaire, qui présente brièvement les deux personnages (Irène et Esculape), campe le décor (Épidaure), et précise le sujet : une consultation.
  • Le corps de l’anecdote, lui, s’articule en deux parties, mais sur un mode varié. La première partie aborde les petits maux de la vie quotidienne – la « fatigue », le manque d’« appétit », les « insomnies », l’intolérance à certains mets ou boissons (le « vin »), les « indigestions ». La seconde partie concerne des malaises plus sérieux et même existentiels, à savoir les aléas liés à la vieillesse – baisse de la vue, « langueur » – et la mort.
  • Pour ne pas lasser, La Bruyère varie le mode du récit. La première partie – plus anodine – est rapportée au style indirect, un brin moqueur ; en effet la multiplication de la conjonction de coordination « et » qui débute chaque plainte d’Irène et la répétition de séquences identiques – plainte d’Irène-remède d’Esculape – donnent une impression de « mécanique plaqué sur du vivant » et crée le comique de répétition. Dans la deuxième partie, la consultation est retranscrite au style direct : on y assiste « en direct ».
  • La Bruyère soigne aussi le rythme du récit : il en accélère le tempo en précipitant les répliques qui se succèdent rapidement et s’abrègent.
  • Ainsi, pour ne pas « apporter de l’ennui », La Bruyère allie deux principes opposés : répétition et variation, comme dans une comédie burlesque.
 

Observez

La Fontaine dit, à propos de l’apologue, qu’« une morale nue apporte de l’ennui / [et que] Le conte fait passer la morale avec lui ».

2. Un mélange plein de fantaisie

  • La vivacité de l’anecdote tient aussi au mélange de deux mondes : l’humain – « Irène » est bien un nom humain – et le divin : « Esculape » est le dieu grec de la médecine. Mais ces deux personnages semblent bien sur « la même longueur d’ondes » et dialoguent sans problème, dans un monde fantaisiste.
  • Mélange des époques également, de l’Antiquité au siècle de Louis XIV. Le décor de la scène renvoie à une Grèce antique de convention : elle se déroule à « Épidaure », ville sanctuaire de la médecine, Irène va au « temple », lieu de pèlerinage païen, où règne le « dieu Esculape », désigné par la périphrase « fils d’Apollon » ou par sa fonction : « l’oracle ». Il remplit son rôle avec autorité et solennité : il « prononce » un avis, « prescrit » des « remèdes », « ordonne », « répond », parfois à l’impératif (« prenez… »).
  • D’un autre côté, le mode de vie d’Irène renvoie à la vie d’excès, à l’opulence de la cour : « dîner[s] » trop abondants qui provoquent des « indigestions », arrosés de « vin », veillées tardives et paresse au lit jusqu’à « midi ». Irène se fait transporter en voiture… Quelques détails – la mention des « lunettes » ou celle de la maladie de « langueur » – situent bien la scène au xviie siècle.

3. Des personnages de comédie

Les deux personnages, bien dessinés et en forte opposition – l’aristocrate hypocondriaque et le dieu farceur – pourraient figurer dans une comédie de Molière ou une fable de La Fontaine.

  • Le nom d’Irène laisserait attendre une femme pondérée et calme (le grec eirênê signifie « la paix »), alors qu’il constitue une antiphrase ironique : Irène est en effet une personne très anxieuse et tourmentée. Son tempérament hypocondriaque – qui fait d’elle une caricature – se marque dans l’accumulation de ses sujets de plaintes qui, en réalité, ne portent au début que sur des maux courants (fatigue, mauvaise digestion, vue déficiente…). À la fin, elle se laisse aller à la colère (« elle s’écrie ») et oublie tout respect pour le dieu : elle lui adresse trois questions rhétoriques qui mettent en doute sa « science » et prétend pour finir être son égale (« ne savais-je pas tous ces remèdes »). Son irrespect se marque dans la nuance péjorative des adjectifs indéfinis et démonstratifs associés : « toute cette science, tous ces remèdes ».
 

Conseil

Lorsque vous citez une expression du texte, qualifiez-la, caractérisez-la en précisant le procédé de style utilisé, et commentez-la (principe ICQ, voir dans le guide méthodologique).

  • Face à elle, Esculape descend un peu de son piédestal antique (comme le Mercure que Molière ou La Fontaine mettent en scène, l’un dans sa comédie Amphitryon, l’autre dans sa fable « Le Bûcheron et Mercure »). Il prend les traits d’un dieu ironique, sans cœur : ses réponses sont brèves et impertinentes, sans concession – elles ne répondent pas du tout aux espérances d’Irène. Plus la consultation avance, plus ses interventions se teintent d’ironie, notamment à travers des évidences : il conseille à Irène de « se servir de ses jambes pour marcher », affirme que, pour mettre fin à tous ses maux, « le plus court, c’est de mourir ». Il ne prend aucun ménagement : « c’est que vous vieillissez », déclare-t-il à Irène. Il clôt la discussion par un trait ironique.

II. La leçon implicite d’un auteur classique

1. Une fable à clé ?

  • Pour le lecteur de l’époque, derrière Irène se profile Mme de Montespan, l’autoritaire maîtresse de Louis XIV, qui vivait « à grands frais », se disait toujours « recrue de fatigue », et avait une crainte maladive de mourir.
  • Le long voyage d’Irène pour consulter un médecin (« de si loin ») rappelait aux contemporains les fréquentes cures thermales de Mme de Montespan pour guérir « tous ses maux ». Un médecin lui aurait répondu comme Esculape. Enfin, le nom d’Irène, ancienne impératrice de Byzance et conspiratrice ambitieuse, pouvait faire penser à la favorite officielle du roi.
  • À travers Irène La Bruyère fait la peinture de la vie des courtisans, avec son intempérance, ses nuits sans sommeil, ses fêtes et sa paresse ; le portrait tourne alors à la satire de la cour. C’est là le contraire de l’idéal classique de la juste mesure que le dieu rappelle par les mots « peu », « diète » ou la négation restrictive (« n’[être au lit] que… »).

2. L’analyse d’un moraliste classique sur la condition humaine

  • Le premier travers de l’homme est de se complaire dans la plainte sur son sort, comme en témoignent les multiples doléances d’Irène, émaillées de mots négatifs (« sans [appétit] », « ni… ni… ») et péjoratifs (« maux », « lasse »…). La Bruyère montre aussi que l’homme manque de bon sens : il connaît les « remèdes » à ses « maux », mais il espère en trouver de plus doux auprès d’autrui (ici, Esculape).
  • La Bruyère souligne également la conduite paradoxale de l’homme face à la vieillesse et à la mort : il veut vivre le plus longtemps possible, mais néglige avec insouciance sa santé. Enfin, l’homme craint la mort au point qu’il ne profite pas du temps. C’est pour souligner ces travers qu’Esculape se moque d’Irène par une lapalissade féroce (« le plus court [moyen] […] de guérir de cette [langueur] c’est de mourir »), qui ne saurait à l’évidence constituer un vrai « remède » à la misère de l’homme.
  • L’image de la destinée humaine que donne La Bruyère est somme toute assez pessimiste : l’homme ne peut échapper à sa condition mortelle : Irène devra « mourir, comme [ont fait sa] mère et [son] aïeule ».

3. Quels conseils tirer de ce portrait ? Une leçon de vie

  • Concrètement, à travers le dieu, le moraliste donne des conseils élémentaires de vie : la médecine ne peut tout soigner ; mais, pour garder la santé, il faut être tempérant, ne pas hésiter devant l’effort et se fier à son bon sens – Irène avait trouvé elle-même les « remèdes ».
  • D’un point de vue plus existentiel, La Bruyère indique les erreurs à éviter : il faut se résoudre à ne pas rester toujours jeune, ne pas aller contre la condition humaine, au fond ne pas commettre la faute de Prométhée qui voulait égaler les dieux – immortels, eux.
  • Implicitement, et plus positivement, dans sa dernière phrase, c’est une leçon de lucidité mais aussi d’épicurisme que délivre le dieu : plutôt que de se plaindre, l’homme doit profiter du temps qui lui est concédé, sans le perdre dans d’inutiles « longs voyages ». En somme, La Bruyère incite au bonheur simple et reprend le carpe diem des Anciens.

Conclusion

La Bruyère a su adopter une stratégie adaptée à ses lecteurs mondains qui se plaisaient à ces sortes de saynètes et se reconnaissaient dans cette « ample comédie » à la manière d’un Molière ou d’un La Fontaine. Mais ses portraits servent aussi son projet de moraliste : donner une image de l’homme, amener les lecteurs de tout temps à réfléchir sur la destinée humaine. [Ouverture] Amusés par le tour ingénieux du portrait, les lecteurs se laissent à la fois convaincre et persuader plus facilement que par d’austères maximes, à la manière de celles de La Rochefoucauld.