La Bruyère, Les Caractères, "De l'homme", XI

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re Générale | Thème(s) : La Fontaine, Fables – Imagination et pensée au XVIIe siècle
Type : Commentaire littéraire | Année : 2019 | Académie : Inédit

Imagination et pensée au xviie siècle

littérature d’idées

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Sujet d’écrit • Commentaire

La Bruyère, Les Caractères, « De l’homme », XI

4 heures

20 points

Intérêt du sujet • La Bruyère, en moraliste avisé, caricature les défauts humains et tire profit des ressources de l’imagination pour nous donner une leçon morale.

Commentez ce texte de Jean de La Bruyère, extrait des Caractères.

DOCUMENT

Dans Les Caractères, La Bruyère observe en moraliste les comportements de ses contemporains et des hommes en général.

Irène se transporte à grands frais en Épidaure1, voit Esculape dans son temple, et le consulte sur tous ses maux. D’abord elle se plaint qu’elle est lasse et recrue de fatigue ; et le dieu prononce que cela lui arrive par la longueur du chemin qu’elle vient de faire. Elle dit qu’elle est le soir sans appétit ; l’oracle lui ordonne de dîner peu. Elle ajoute qu’elle est sujette à des insomnies ; et il lui prescrit de n’être au lit que pendant la nuit. Elle lui demande pourquoi elle devient pesante, et quel remède ; l’oracle répond qu’elle doit se lever avant midi, et quelquefois se servir de ses jambes pour marcher. Elle lui déclare que le vin lui est nuisible : l’oracle lui dit de boire de l’eau ; qu’elle a des indigestions : et il ajoute qu’elle fasse diète. « Ma vue s’affaiblit, dit Irène. – Prenez des lunettes, dit Esculape. – Je m’affaiblis moi-même, continue-t-elle, et je ne suis ni si forte ni si saine que j’ai été. – C’est, dit le dieu, que vous vieillissez. – Mais quel moyen de guérir de cette langueur2 ? – Le plus court, Irène, c’est de mourir, comme ont fait votre mère et votre aïeule. – Fils d’Apollon, s’écrie Irène, quel conseil me donnez-vous ? Est-ce là toute cette science que les hommes publient, et qui vous fait révérer de toute la terre ? Que m’apprenez-vous de rare et de mystérieux, et ne savais-je pas tous ces remèdes que vous m’enseignez ? – Que n’en usiez-vous donc, répond le dieu, sans venir me chercher de si loin, et abréger vos jours par un long voyage ? »

Jean de La Bruyère, Les Caractères, « De l’homme », XI, 1688.

1. Épidaure : région de Grèce où se trouve le temple d’Esculape, dieu de la médecine. Esculape est le fils d’Apollon.

2. Langueur : manque d’énergie.

Les clés du sujet

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Introduction

[Présentation du contexte] Au xviie siècle les moralistes adoptent diverses stratégies pour dénoncer les travers humains et « instruire » les hommes : certains optent pour l’argumentation directe (La Rochefoucauld, Maximes) ; d’autres prennent des voies détournées pour « instruire » mais aussi « plaire » (comédies de Molière qui « corrigent les mœurs par le rire », ou Fables de La Fontaine).

[Présentation du texte] Le moraliste La Bruyère, dans Les Caractères et mœurs de ce siècle, dresse une galerie de portraits qui lui permet de donner une image variée de l’« ample comédie » humaine, de critiquer les comportements humains et d’amener son lecteur à un jugement personnel. Dans « De l’homme », il rapporte une anecdote située dans un passé fictif, et fait, sous forme de dialogue, le portrait d’Irène venue consulter un dieu sur ses maux.

[Annonce du plan] La fantaisie de cette scène [I] amène le lecteur à une réflexion morale sur la nature humaine et donne des conseils de vie [II].

I. La fantaisie : un portrait entre fable et comédie

Le secret de fabrication

Cette partie analyse la vivacité, la fantaisie imaginative et l’humour du portrait à partir de l’étude de sa structure, du contexte temporel, du dialogue et du traitement des personnages.

S’agit-il d’un portrait, d’une fable, d’une comédie ? Les trois à la fois : ce pourrait être une fable dont le titre serait « Le Dieu et l’Hypocondriaque » ou une comédie dont le titre serait La Malade imaginaire.

à noter

La Fontaine définit ses Fables comme « une ample comédie aux cent actes divers ».

1. La progression d’une fable

Le portrait présente brièvement les personnages (Irène et le dieu Esculape), campe le décor (Épidaure), précise le sujet : une consultation.

Le corps de l’anecdote s’articule en deux parties. La première aborde les petits maux de la vie quotidienne – « fatigue », manque d’« appétit », « insomnies », intolérance à certains mets ou boissons (le « vin »), « indigestions ». La seconde partie concerne des maux plus sérieux, voire existentiels (aléas liés à la vieillesse – baisse de la vue, « langueur » – ; mort).

Pour rendre son récit plus plaisant, La Bruyère en varie le mode. La première partie est rapportée au style indirect, d’un ton un brin moqueur ; la multiplication de la conjonction de coordination « et » qui débute chaque plainte d’Irène et la répétition de séquences identiques – plainte d’Irène/remède d’Esculape – donnent une impression de « mécanique plaquée sur du vivant » et crée un comique de répétition. Dans la deuxième partie, la consultation est retranscrite au style direct : on y assiste comme si elle se passait devant nous.

La Bruyère soigne aussi le rythme du récit : il en accélère le tempo en précipitant les répliques qui se succèdent rapidement et s’abrègent.

Ainsi, pour ne pas « apporter de l’ennui », La Bruyère allie deux principes opposés : répétition et variation, comme dans une comédie burlesque.

2. Un mélange plein de fantaisie

à noter

La Fontaine dit, à propos de l’apologue, qu’« une morale nue apporte de l’ennui / [et que] Le conte fait passer la morale avec lui ».

La vivacité de l’anecdote tient aussi au mélange de deux mondes : l’humain - « Irène » est bien un nom humain – et le divin : « Esculape » est le dieu grec de la médecine. Mais nous sommes dans un monde de fantaisie où ces deux personnages dialoguent sans problème, comme dans un conte.

Mélange des époques également, de l’Antiquité au siècle de Louis XIV.

Le décor est celui d’une Grèce antique de convention : « Épidaure », ville sanctuaire de la médecine ; « temple », lieu de pèlerinage païen, où règne le « dieu Esculape », désigné par la périphrase « fils d’Apollon » ou par sa fonction : « l’oracle ».

Mais, par ailleurs, le mode de vie d’Irène renvoie à la vie d’excès, à l’opulence de la cour : « dîner[s] » trop abondants qui provoquent des « indigestions », arrosés de « vin », veillées tardives et paresse au lit jusqu’à « midi ». Irène se fait transporter en voiture… Quelques détails – la mention des « lunettes » ou celle de la maladie de « langueur » – nous entraînent sans hésitation possible du côté du xviie siècle.

3. Des personnages de comédie

Les deux personnages, bien dessinés et en forte opposition – l’aristocrate hypocondriaque et le dieu farceur – pourraient figurer dans une comédie de Molière ou une fable de La Fontaine.

Pour un lecteur savant le nom d’Irène implique une femme pondérée (le grec eirênê signifie « la paix »), alors qu’il constitue ici une antiphrase ironique : Irène est anxieuse et tourmentée. Son tempérament hypocondriaque s’impose à travers l’accumulation de plaintes qui, en réalité, ne portent au début que sur des maux courants (fatigue, mauvaise digestion, vue déficiente…). À la fin, elle se laisse aller à la colère (« elle s’écrie ») et oublie tout respect pour le dieu : elle lui adresse trois questions rhétoriques qui mettent en doute sa « science » et prétend pour finir être son égale (« ne savais-je pas tous ces remèdes »). Son irrespect se marque dans la nuance péjorative des adjectifs indéfinis et démonstratifs associés : « toute cette science, tous ces remèdes ».

Face à elle, Esculape descend de son piédestal antique (comme le Mercure que Molière ou La Fontaine mettent en scène, l’un dans sa comédie Amphitryon, l’autre dans sa fable « Le Bûcheron et Mercure »). Il a les traits d’un dieu ironique, sans cœur : ses réponses sont lapidaires – elles ne répondent pas du tout aux espérances d’Irène. Plus la consultation avance, plus ses interventions sont acerbes, mordantes, frappées d’un bon sens cruel : il conseille à Irène de « se servir de ses jambes pour marcher », affirme que, pour mettre fin à tous ses maux, « le plus court, c’est de mourir ». Il ne ménage pas son interlocutrice : « c’est que vous vieillissez », lui déclare-t-il.

II. La leçon implicite d’un auteur classique

Le secret de fabrication

Cette partie dégage le message implicite de cette saynète cocasse et explicite la « leçon », aussi bien pratique qu’existentielle, que le moraliste classique délivre à travers elle.

1. Une fable à clé ?

mot clé

Un texte à clé met en scène des événements et des personnages réels sous couvert de la fiction, pour éviter la censure tout en faisant une satire.

Pour le lecteur de l’époque, derrière Irène se profile Mme de Montespan, l’autoritaire maîtresse de Louis XIV, qui vivait « à grands frais », se disait toujours « recrue de fatigue » et avait une crainte maladive de mourir.

Le long voyage d’Irène pour consulter un médecin (« de si loin ») rappelait aux contemporains les fréquentes cures thermales de Mme de Montespan pour guérir « tous ses maux ». Un médecin lui aurait répondu comme Esculape. Enfin, le nom d’Irène, ancienne impératrice de Byzance et conspiratrice ambitieuse, pouvait faire penser à la favorite officielle du roi.

À travers Irène, La Bruyère fait la peinture de la vie des courtisans, avec son intempérance, ses nuits sans sommeil, ses fêtes et sa paresse ; le portrait tourne alors à la satire de la cour. C’est là le contraire de l’idéal classique de la juste mesure que le dieu rappelle par les mots « peu », « diète » ou la négation restrictive (« n’[être au lit] que… »).

2. L’analyse d’un moraliste classique sur la condition humaine

L’homme aime se lamenter sur son sort, comme en témoignent les multiples doléances d’Irène, émaillées de mots négatifs (« sans [appétit] », « ni… ni… ») et péjoratifs (« maux », « lasse »…).

La Bruyère montre aussi que l’homme manque de bon sens : il connaît les « remèdes » à ses « maux », mais il espère en trouver de plus doux auprès d’autrui (ici, Esculape).

La Bruyère souligne également la conduite paradoxale de l’homme face à la vieillesse et à la mort : il veut vivre longtemps, mais néglige sa santé.

Enfin, Esculape se moque d’Irène par une lapalissade féroce (« le plus court [moyen] […] de guérir de cette [langueur] c’est de mourir »), qui ne saurait à l’évidence constituer un vrai « remède » à la misère de l’homme.

3. Une leçon de vie

mot clé

Un moraliste est un auteur qui, spectateur attentif de la société et des comportements humains, traite des mœurs et de la morale et enseigne à conduire sa vie. Montaigne, La Rochefoucauld, Pascal, La Bruyère, La Fontaine sont parmi les plus connus.

Concrètement, à travers le dieu, le moraliste donne des conseils élémentaires de vie : la médecine ne peut tout soigner ; mais, pour garder la santé, il faut être tempérant, ne pas hésiter devant l’effort et se fier à son bon sens.

D’un point de vue plus existentiel, La Bruyère indique les erreurs à éviter : ne pas vouloir rester toujours jeune, ne pas aller contre la condition humaine, ne pas commettre la faute de Prométhée qui voulait égaler les dieux immortels.

Implicitement, et plus positivement, dans sa dernière phrase, c’est une leçon de lucidité que délivre le dieu : plutôt que de se plaindre, l’homme doit profiter du temps qui lui est accordé, sans le perdre dans de « longs voyages ».

Conclusion

[Synthèse] La Bruyère a su adopter une stratégie adaptée à ses lecteurs mondains qui se plaisaient à ces sortes de croquis et se reconnaissaient dans cette « ample comédie » à la manière d’un Molière ou d’un La Fontaine. Mais ses portraits servent aussi son projet de moraliste : donner une image de l’homme, amener les lecteurs de tout temps à réfléchir sur la destinée humaine.

[Ouverture] Amusés par le tour ingénieux du portrait, les lecteurs se laissent à la fois convaincre et persuader plus facilement que par d’austères maximes, à la manière de celles de La Rochefoucauld.