Annale corrigée Sujet d'oral

La Bruyère, Les Caractères, livre VIII, 19

La Bruyère, Les Caractères

oral

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43

Sujet d'oral • Explication & entretien

La Bruyère, Les Caractères, livre VIII, 19

20 minutes

20 points

1. Lisez le texte à voix haute.

Puis expliquez-le.

Document 

19 (V)

Ne croirait-on pas de Cimon et de Clitandre qu'ils sont seuls chargés des détails de tout l'État, et que seuls aussi ils en doivent répondre ? L'un a du moins les affaires de terre, et l'autre les maritimes. Qui pourrait les représenter1 exprimerait l'empressement, l'inquiétude2, la curiosité, l'activité, saurait peindre le mouvement. On ne les a jamais vus assis, jamais fixes3 et arrêtés : qui même les a vus marcher ? on les voit courir, parler en courant, et vous interroger sans attendre de réponse. Ils ne viennent d'aucun endroit, ils ne vont nulle part : ils passent et ils repassent. Ne les retardez pas dans leur course précipitée, vous démonteriez leur machine ; ne leur faites pas de questions, ou donnez-leur du moins le temps de respirer et de se ressouvenir qu'ils n'ont nulle affaire, qu'ils peuvent demeurer avec vous et longtemps, vous suivre même où il vous plaira de les emmener. Ils ne sont pas les Satellites de Jupiter, je veux dire ceux qui pressent et qui entourent le prince, mais ils l'annoncent et le précèdent ; ils se lancent impétueusement dans la foule des courtisans ; tout ce qui se trouve sur leur passage est en péril. Leur profession est d'être vus et revus, et ils ne se couchent jamais sans s'être acquittés d'un emploi si sérieux, et si utile à la république4. Ils sont au reste instruits à fond de toutes les nouvelles indifférentes5, et ils savent à la cour tout ce que l'on peut y ignorer ; il ne leur manque aucun des talents nécessaires pour s'avancer médiocrement6. Gens néanmoins éveillés et alertes sur tout ce qu'ils croient leur convenir, un peu entreprenants, légers et précipités. Le dirai-je ? ils portent au vent7, attelés tous deux au char de la Fortune, et tous deux fort éloignés de s'y voir assis.

La Bruyère, Les Caractères, livre VIII, 1696.

1. Les représenter : les peindre, en faire le portrait.

2. L'inquiétude : l'incapacité à ne pas bouger, à rester en place.

3. Jamais fixes : jamais immobiles.

4. La république : l'État.

5. Les nouvelles indifférentes : les nouvelles qui n'ont aucun intérêt.

6. Pour s'avancer médiocrement : pour faire une passable carrière.

7. Ils portent au vent : ils portent la tête fort haute.

2. question de grammaire.

Analysez les propositions dans le passage suivant : « Ils ne sont pas les Satellites de Jupiter, je veux dire ceux qui pressent et qui entourent le prince, mais ils l'annoncent et le précèdent » (l. 15-17).

 

Conseils

1. Le texte

Faire une lecture expressive

Respectez la ponctuation ; posez bien votre respiration dans les phrases longues.

Faites entendre l'ironie présente dans le texte, en particulier lorsque vous lisez les questions rhétoriques (l. 1-3, 7-8 et 25).

La Bruyère utilise fréquemment l'accumulation avec des énumérations ou des juxtapositions. Votre lecture doit souligner ce procédé d'amplification.

Situer le texte, en dégager l'enjeu

Dans cet extrait du livre VIII, intitulé « De la cour », intéressez-vous aux qualités de portraitiste déployées par La Bruyère.

Le moraliste s'attaque ici aux courtisans : montrez de quelle manière le portrait se transforme en caricature.

2. La question de grammaire

Relevez les verbes conjugués afin de délimiter les différentes propositions.

Vous devez identifier notamment deux subordonnées. Quelle est leur proposition principale ?

1. L'explication de texte

Introduction

[Présenter le contexte] Dans Les Caractères, La Bruyère propose une satire de la société française du xviie siècle à travers des maximes, des aphorismes ou encore des portraits. Ces derniers correspondent au goût de l'époque classique : de nombreux auteurs offrent ces « morceaux choisis » qui plaisent aux lecteurs et leur permettent de montrer leur virtuosité.

[Situer le texte] Dans le livre VIII, intitulé « De la cour », la critique du moraliste se porte sur les courtisans et la comédie sociale autour du pouvoir royal. [En dégager l'enjeu] Le double portrait en action des courtisans Cimon et Clitandre, sujets du caractère 19, constitue une satire féroce des ambitieux.

Explication au fil du texte

Des hommes d'importance (l. 1 à 6)

Le portrait des deux courtisans commence par une question rhétorique (« Ne croirait-on pas […] ? ») qui prend les lecteurs à témoin : ces derniers, en effet, ont pu rencontrer leurs propres Cimon et Clitandre.

mot clé

La diversité formelle des Caractères se retrouve aussi dans la variété des types de portraits : si certains décrivent un individu doté d'un nom, d'autres sont anonymes, ou encore collectifs.

La répétition de l'adjectif « seuls » et l'emploi de l'adverbe « aussi » insistent ironiquement sur le rôle décisif de ces deux personnages dans la gestion des affaires de l'État. La forme interrogative et le verbe « croire » au conditionnel suggèrent d'emblée qu'il ne s'agit que d'une apparence. En outre, le caractère vague de la répartition entre « les affaires de la terre » et « les maritimes » suscite le soupçon sur la réalité des charges des deux hommes. Ce soupçon se trouve confirmé par les noms mêmes de Cimon et Clitandre, qui évoquent des personnages de théâtre, en particulier de la comédie italienne.

Avec les verbes « représenter » et « peindre », La Bruyère fait référence à l'art pictural dans une phrase qui lui permet de souligner indirectement sa propre virtuosité d'écriture. L'emploi du conditionnel (« pourrait », « saurait ») ainsi que le paradoxe apparent, « peindre le mouvement », traduisent le défi que représente ce double portrait. L'énumération de substantifs « l'empressement, l'inquiétude, la curiosité, l'activité » constitue une sorte de première esquisse des personnages.

Une course sans fin (l. 7 à 15)

En brossant le portrait en action de Cimon et Clitandre, décrits par leur comportement et leurs gestes, La Bruyère en offre une peinture morale. L'emploi du pronom « on » et la question rhétorique permettent, une nouvelle fois, de prendre à parti le lecteur, et créent une complicité avec l'auteur.

Le recours à l'exagération, notamment avec la négation totale « on ne les a jamais vus assis », ou encore l'emploi du champ lexical de la course, transforment ce portrait en caricature tout en évoquant la fuite en avant (« on les voit courir, parler en courant ») dans laquelle sont engagés les courtisans, animés par l'obsession de la réussite. La Bruyère insiste sur les gesticulations frénétiques de Cimon et Clitandre, qui les rapprochent de la « machine ». Mécanique et non réfléchi (« ils passent et ils repassent »), leur comportement reflète l'asservissement auquel l'ambition soumet l'homme.

L'énumération de conseils ironiques aux lecteurs (« Ne les retardez pas », « ne leur faites pas de questions », « donnez-leur du moins le temps ») aboutit finalement à la conclusion que les deux hommes n'ont « aucune affaire ». La course frénétique des deux courtisans n'a en réalité aucun but, et ils semblent eux-mêmes devenus aveugles à la vacuité de leur activité incessante, puisqu'il leur faut s'en « ressouvenir ».

Des ambitieux sans talent (l. 15 à 27)

Après nous les avoir montrés en action, La Bruyère définit Cimon et Clitandre par une tournure négative : « ils ne sont pas les Satellites de Jupiter ». L'image renvoie au « prince » (autrement dit le roi Louis XIV) et à son entourage proche. La Bruyère dévalue à nouveau l'importance des deux hommes : ils se contentent d'être ceux qui « annoncent » et « précèdent » le prince, comme « la foule des courtisans ». L'hyperbole « tout ce qui se trouve sur leur passage est en péril » insiste sur la débauche d'activité dont font preuve Cimon et Clitandre afin de gagner une place dans cette « foule » en concurrence pour approcher le prince.

La Bruyère spécifie ensuite, cette fois par l'affirmative, la « profession » des deux courtisans : « être vus et revus ». Il met ainsi en évidence la vacuité de leurs occupations. L'ironie féroce contenue dans l'antiphrase « un emploi si sérieux, et si utile à la république », souligne la vanité et l'inutilité des deux hommes.

mot clé

L'antiphrase est une figure de style qui consiste à dire, par ironie ou par euphémisme, l'inverse de ce que l'on pense.

La fin du texte reprend des éléments traditionnels de la critique des courtisans et de la cour, à travers la juxtaposition de propositions qui construisent une opposition terme à terme : « instruits » et « indifférentes », « talents » et « médiocrement ». Ces antithèses permettent de mettre au jour l'apparence d'activité et de talent que veulent se donner les courtisans. Cimon et Clitandre témoignent ainsi du règne du paraître en vigueur à la cour : ce n'est pas le mérite ou la compétence qui comptent mais bien l'image que l'on parvient à donner de soi. La Bruyère illustre ici le thème baroque du theatrum mundi (le théâtre du monde) : la société s'apparente à une grande scène où chacun joue un rôle, consciemment ou non, à l'instar des « comédiens » Cimon et Clitandre.

La pique finale est préparée par une question rhétorique, « Le dirai-je ? », qui permet à La Bruyère d'intervenir explicitement et de renforcer l'effet de chute. Cet effet tient autant au rythme de la phrase, basé sur une gradation ascendante en rythme ternaire, qu'à la métaphore du « char de la Fortune » qui marque l'esprit du lecteur par l'opposition entre « attelés » et « assis ». La référence mythologique concourt à donner une valeur universelle au portrait alors que la métaphore permet de remettre Cimon et Clitandre à leur véritable place : des esclaves de la Fortune. La Bruyère montre ainsi sa maîtrise de l'art de la pointe, pratiquée par nombre de moralistes au xviie siècle.

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L'art de la pointe repose sur un effet de surprise créé par un trait d'esprit inattendu, un retournement de situation ou un effet de chute, qui doit amuser et faire réfléchir le lecteur.

Conclusion

[Faire le bilan de l'explication] En définitive, Cimon et Clitandre incarnent la vacuité de l'existence des courtisans, qui s'évertuent à tenter de s'approcher du pouvoir royal tout en feignant le talent et l'activité. Ce double portrait constitue une violente satire de la cour française du xviie siècle. En outre, La Bruyère invite ses lecteurs à regarder le spectacle du monde sans en être dupes.

[Mettre le texte en perspective] Le moraliste s'inscrit ainsi dans la longue tradition de la critique des courtisans : dans Les Regrets (1558), Du Bellay fustigeait déjà « ces vieux singes de cour, qui ne savent rien faire ».

2. La question de grammaire

« [Ils ne sont pas les Satellites de Jupiter], [je veux dire ceux qui pressent et qui entourent le prince] ; [mais ils l'annoncent] et [le précèdent] »

Dans ce passage, nous relevons six verbes conjugués, donc six propositions.

Quatre propositions indépendantes sont reliées par la juxtaposition (virgule, point-virgule), puis par la coordination (conjonction de coordination « et »). Une ellipse du sujet figure dans la dernière proposition (« le précèdent »).

« qui pressent » et « qui entourent le prince » sont deux propositions subordonnées relatives coordonnées par « et », dont l'antécédent est le pronom démonstratif « ceux » ; elles dépendent de la principale « je veux dire ceux ».

Des questions pour l'entretien

Lors de l'entretien, vous devrez présenter une autre œuvre lue au cours de l'année. L'examinateur introduira l'échange et vous posera quelques questions. Celles ci-dessous sont des exemples.

1 Sur votre dossier est mentionnée la lecture cursive d'une autre œuvre : les Maximes de La Rochefoucauld. Pouvez-vous la présenter brièvement ?

2 Quel lien pouvez-vous faire entre cette œuvre et le parcours « La comédie sociale » ?

3 Selon vous, pourquoi l'auteur fait-il le choix d'une forme brève telle que la maxime ?

4 Pouvez-vous comparer la vision qu'ont La Bruyère et La Rochefoucauld de « l'honnête homme » ?

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