Annale corrigée Sujet d'oral

La Bruyère, Les Caractères, livre XI, 121

La Bruyère, Les Caractères

oral

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Sujet d'oral • Explication & entretien

La Bruyère, Les Caractères, livre XI, 121

20 minutes

20 points

1. Lisez le texte à voix haute.

Puis expliquez-le.

Document 

121 (IV)

Gnathon ne vit que pour soi, et tous les hommes ensemble sont à son égard comme s'ils n'étaient point. Non content de remplir à une table la première place, il occupe lui seul celle de deux autres ; il oublie que le repas est pour lui et pour toute la compagnie ; il se rend maître du plat, et fait son propre de chaque service1 : il ne s'attache à aucun des mets2, qu'il n'ait achevé d'essayer de tous ; il voudrait pouvoir les savourer tous tout à la fois. Il ne se sert à table que de ses mains ; il manie les viandes, les remanie, démembre, déchire, et en use de manière qu'il faut que les conviés, s'ils veulent manger, mangent ses restes. Il ne leur épargne aucune de ces malpropretés dégoûtantes, capables d'ôter l'appétit aux plus affamés ; le jus et les sauces lui dégouttent3 du menton et de la barbe ; s'il enlève un ragoût4 de dessus un plat, il le répand en chemin dans un autre plat et sur la nappe ; on le suit à la trace. Il mange haut et avec grand bruit ; il roule les yeux en mangeant ; la table est pour lui un râtelier ; il écure ses dents, et il continue à manger. Il se fait, quelque part où il se trouve, une manière d'établissement5, et ne souffre pas d'être plus pressé au sermon6 ou au théâtre que dans sa chambre. Il n'y a dans un carrosse que les places du fond qui lui conviennent ; dans toute autre, si on veut l'en croire, il pâlit et tombe en faiblesse. S'il fait un voyage avec plusieurs, il les prévient dans les hôtelleries7, et il sait toujours se conserver dans la meilleure chambre le meilleur lit. Il tourne tout à son usage ; ses valets, ceux d'autrui, courent dans le même temps pour son service. Tout ce qu'il trouve sous sa main lui est propre, hardes, équipages8. Il embarrasse tout le monde, ne se contraint pour personne, ne plaint personne, ne connaît de maux que les siens, que sa réplétion et sa bile9, ne pleure point la mort des autres, n'appréhende que la sienne, qu'il rachèterait volontiers de l'extinction du genre humain.

La Bruyère, Les Caractères, livre XI, 1696.

1. Fait son propre de chaque service : fait de chaque plat sa propriété personnelle.

2. Des mets : des plats.

3. Dégouttent : coulent.

4. S'il enlève un ragoût : s'il prend une viande en sauce.

5. Il se fait, quelque part où il se trouve, une manière d'établissement : il s'installe partout où il se trouve comme s'il était chez lui.

6. Au sermon : à l'église, à la messe.

7. Il les prévient dans les hôtelleries : il les devance dans les hôtels (pour avoir la meilleure chambre).

8. Hardes, équipages : bagages et carrosses.

9. Sa réplétion : ses indigestions ; sa bile : ses accès de tristesse.

2. question de grammaire.

Analysez l'expression de la négation dans le passage suivant : « Il embarrasse tout le monde, ne se contraint pour personne, ne plaint personne, ne connaît de maux que les siens […] » (l. 26-28).

 

Conseils

1. Le texte

Faire une lecture expressive

Faites bien entendre l'effet d'accumulation produit par les propositions juxtaposées, en particulier dans la première partie du texte.

Rendez perceptible l'ironie présente dans l'extrait, notamment lorsque vous lisez des passages où transparaissent des commentaires de l'auteur (par exemple : « si on veut l'en croire, l. 21 »).

Situer le texte, en dégager l'enjeu

Extrait du livre XI, intitulé « De l'Homme », ce portrait tend vers la caricature : étudiez les moyens employés par La Bruyère pour créer cet effet.

Le comportement de Gnathon illustre un travers humain : insistez sur la portée universelle du portrait.

2. La question de grammaire

Vous devez relever trois négations dans le passage concerné.

Comment sont-elles construites ? S'agit-il de la même forme de négation pour chaque occurrence ?

1. L'explication de texte

Introduction

[Présenter le contexte] Dans Les Caractères, La Bruyère pose un regard critique sur la société de son temps. Il y décrit les défauts humains dans des maximes, des aphorismes ou encore des portraits satiriques qui illustrent notamment la bêtise, l'ambition, la vanité ou la cupidité.

[Situer le texte] Ce recueil s'inscrit dans l'esthétique classique qui entend « plaire pour instruire ». Le livre XI, intitulé « De l'Homme », propose ainsi une analyse de la nature humaine. [En dégager l'enjeu] Dans le caractère 121, le portrait satirique de Gnathon montre comment certains hommes sont dominés par l'égoïsme.

Explication au fil du texte

Gnathon à table (l. 1 à 17)

Le portrait s'ouvre sur une formule construite avec la négation restrictive « ne vit que pour soi » : d'emblée, tout est dit sur l'égoïsme, le travers incarné par Gnathon. Dès la première phrase, apparaît une opposition entre ce personnage et « tous les hommes ensemble ». Cette opposition sera marquée dans tout le texte par l'omniprésence du pronom personnel « il », qui dit en creux l'égocentrisme de Gnathon.

La Bruyère peint d'abord le comportement de Gnathon pendant un « repas ». Outre la « place » qu'il occupe aux dépens des autres convives, ce personnage accapare la nourriture puisqu'il s'en « rend maître » et en « fait son propre ». Le texte se présente comme une suite d'exemples qui viennent illustrer l'affirmation initiale. La Bruyère utilise l'asyndète (l. 2 à 8), c'est-à-dire la juxtaposition de propositions sans termes de liaison ; celle-ci crée un effet d'accumulation sans alourdir le texte.

Gnathon, dont le nom signifie « mâchoire » en grec, est décrit comme un glouton sans mesure, comme l'illustre la répétition du déterminant « tous » et de l'adverbe « tout ». Le verbe « manger » est utilisé à de nombreuses reprises tout au long de l'extrait, ce qui permet d'insister sur l'avidité du personnage. L'accumulation de verbes d'action dans « manie les viandes, les remanie, démembre, déchire » donne un caractère théâtral au texte. Par ailleurs, la gradation met en valeur l'absence de manières de Gnathon, une caractéristique qui le rapproche de l'animal : « il ne se sert que de ses mains ».

Le texte vire à la caricature : dans le groupe nominal « ces malpropretés dégoûtantes », le pronom démonstratif fait appel à l'expérience des lecteurs pour reconnaître le comportement décrit, en laissant entendre à quel point celui-ci est inconvenant. La description devient très visuelle, par exemple dans la proposition « le jus et les sauces lui dégouttent du menton », mais aussi sonore, puisque le lexique suggère le « grand bruit » que fait Gnathon en mangeant, et vise à créer du dégoût chez les lecteurs. La dernière phrase parachève l'animalisation de Gnathon à travers la comparaison de la « table » à un « râtelier » et l'usage du verbe « écurer ». La manière de se tenir à table constitue un élément majeur du savoir-vivre dans la société aristocratique du xviie siècle, et Gnathon déroge à toutes ces règles.

Mot clé

La caricature est une représentation exagérée ou déformée dans une intention satirique. Dans le cas du portrait, elle peut reposer sur l'amplification de traits physiques ou moraux.

Une incarnation de l'égoïsme (l. 17 à 30)

La deuxième partie du texte généralise le comportement de Gnathon à table à toutes ses interactions sociales : partout, il « se fait […] une manière d'établissement », autrement dit il se comporte en permanence comme si tout lui appartenait. L'emploi du présent donne de la vivacité à la description des actions mais souligne aussi la dimension universelle du propos. Gnathon considère l'espace public (le « sermon », le « théâtre ») comme un espace privé, « sa chambre ». Son comportement, à l'opposé de l'idéal de l'honnête homme, ne respecte pas les convenances ni les codes du monde aristocratique.

Mot clé

Au xviie siècle, l'idéal moral de l'honnête homme valorise la mesure, la courtoisie, le respect des convenances et la modération en toute chose.

La proposition « si on veut l'en croire » suggère que Gnathon ajoute la malhonnêteté à l'égoïsme : il est prêt à mentir pour s'assurer « les places du fond » dans « un carrosse », plus confortables car elles permettent d'être dans le sens de la marche. Cette formule traduit également l'ironie de La Bruyère.

La suite du texte insiste sur l'indifférence profonde de Gnathon à l'égard d'autrui et sur son souci de s'assurer d'être toujours mieux loti que ses semblables : la répétition de l'adjectif « meilleur » (« se conserver dans la meilleure chambre le meilleur lit ») souligne cette quête insatiable. Nous sommes bien dans la satire : La Bruyère se moque de Gnathon pour mieux dénoncer l'égoïsme qu'il incarne.

La dernière phrase conclut ce portrait moral au vitriol par une nouvelle généralisation et une accumulation de négations hyperboliques qui insistent sur l'égoïsme forcené de Gnathon et sa totale absence d'empathie (il « ne plaint personne, ne connaît de maux que les siens »). En affirmant que Gnathon « rachèterait volontiers [sa mort] de l'extinction du genre humain », la pique finale produit un effet de chute : il s'agit de marquer l'esprit des lecteurs en montrant à quelles extrémités l'égoïsme de Gnathon le conduit.

Conclusion

[Faire le bilan de l'explication] La Bruyère peint Gnathon comme l'allégorie de l'égoïsme : en toute circonstance, tous ses comportements montrent une absence totale de préoccupation pour autrui. La caricature permet au moraliste de figurer d'une manière frappante le défaut dont il veut faire la satire.

[Mettre le texte en perspective] Le personnage de Gnathon n'est pas sans rappeler « Le Rat qui s'est retiré du monde », fable de La Fontaine où le « dévôt personnage » vit confortablement à l'écart de la société, « dans un fromage de Hollande », et refuse d'aider ses compatriotes en danger. À ­l'instar de La Bruyère, La Fontaine s'emploie à dénoncer l'égoïsme et l'indifférence comme des défauts particulièrement néfastes.

2. La question de grammaire

« Il embarrasse tout le monde, ne se contraint pour personne, ne plaint personne, ne connaît de maux que les siens »

On relève dans cette phrase trois négations.

Dans les deux premières, la négation est exprimée par l'emploi de « ne » et du pronom « personne ».

La dernière est une négation restrictive, marquée par « neque ».

Des questions pour l'entretien

Lors de l'entretien, vous devrez présenter une autre œuvre lue au cours de l'année. L'examinateur introduira l'échange et vous posera quelques questions. Celles ci-dessous sont des exemples.

1 Dans votre dossier est mentionnée la lecture cursive d'une autre œuvre argumentative : Candide de Voltaire. Pouvez-vous expliquer le titre de ce conte philosophique ?

2 En quoi cette œuvre s'inscrit-elle bien dans le parcours « Peindre les Hommes, examiner la nature humaine » ?

3 Selon vous, quel est l'intérêt de passer par un conte plutôt que par un texte d'argumentation directe ?

4 Pouvez-vous comparer la vision de la nature humaine de Voltaire à celle de La Bruyère ?

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