hggspT_2406_13_00C
Mémoires du génocide des Juifs et des Tsiganes
S’entraîner
19
Polynésie française, juin 2024 • Jour 2
étude critique de documents
La construction des mémoires du génocide des Juifs et des Tsiganes, un processus complexe
Intérêt du sujet • Il faut ici s’interroger sur la capacité des lieux de mémoire à pouvoir témoigner de la réalité historique du génocide et à rendre hommage à toutes les victimes de ce passé douloureux.
En analysant les documents, en les confrontant et en vous appuyant sur vos connaissances, montrez que la construction des mémoires du génocide des Juifs et des Tsiganes est un processus complexe.
Document 1
Le narrateur, issu d’une famille de Juifs polonais ayant émigré aux États-Unis au début du xxe siècle, part sur les traces de son grand-oncle, de sa femme et de leurs quatre filles, tués entre 1941 et 1943, près de Bolechow, non loin de Lemberg, dans l’Est de la Pologne d’alors.
J’étais le seul à ne pas avoir voulu y aller. J’étais méfiant. Pour moi, Auschwitz représentait le contraire de ce qui m’intéressait et – comme j’ai commencé à m’en rendre compte le jour où je suis allé à Auschwitz – de la raison pour laquelle j’avais fait ce voyage. Auschwitz, désormais, est devenu, en un seul mot, le symbole géant […], la formule consacrée de ce qui est arrivé aux Juifs en Europe – même si ce qui s’est passé à Auschwitz n’est pas arrivé, en fait, à des millions de Juifs dans des endroits comme Bolechow, des Juifs qui ont été alignés et abattus au bord de fosses communes ou, échappant à ça, ont été envoyés dans des camps qui, à la différence d’Auschwitz, n’avaient qu’un but, des camps qui sont moins connus du public, précisément parce qu’ils n’offraient pas d’autre issue que la mort et ne laissaient par conséquent aucun survivant, aucune mémoire, aucune histoire.
Mais même si nous acceptons Auschwitz comme symbole, ai-je pensé en arpentant son périmètre si étrangement paisible et impeccablement soigné, il y a quelques problèmes. C’était pour sauver mes parents des généralités, des symboles, des abréviations, pour leur rendre leur particularité et leur caractère distinctif, que je m’étais lancé dans ce voyage étrange et ardu. Tués par les nazis – oui, mais par qui exactement ? Effroyable ironie d’Auschwitz – je m’en suis aperçu en traversant les salles remplies de cheveux humains, de prothèses, de lunettes, de bagages destinés à ne plus aller nulle part –, l’étendue de ce qui est montré est tellement gigantesque que le collectif et l’anonyme, l’envergure du crime sont constamment et paradoxalement affirmés aux dépens de toute perception de la vie individuelle.
Naturellement, c’est utile puisque, même encore aujourd’hui, même lorsque les survivants racontent leur histoire à des gens comme moi, il y en a d’autres, nous le savons bien, qui veulent minimiser l’importance de ce qui s’est passé, et même nier que cela a eu lieu […]. Mais pour moi, qui était venu pour apprendre quelque chose sur six parmi six millions, je ne pouvais m’empêcher de penser que l’immensité, l’échelle, la taille était un obstacle, plutôt qu’un véhicule, pour l’illumination du petit pan d’histoire qui m’intéressait.
Daniel Mendelsohn, Les Disparus, Paris, Flammarion, 2007, p. 146-147.
Document 2

Crédit : ph © Thomas Peter / REUTERS
« Plus de soixante-cinq ans après l’Holocauste, la chancelière allemande Angela Merkel inaugure, ce mercredi à Berlin, le mémorial aux Roms victimes du nazisme alors qu’ils subissent toujours racisme et discrimination dans de nombreux pays d’Europe. »
Source : L’Express.fr avec l’AFP, publié le 24 octobre 2012.
Les clés du sujet
Identifier les documents

Comprendre la consigne
La consigne vous invite à chercher ce qui complexifie la construction mémorielle du génocide des Juifs et des Tsiganes. Celle-ci a suivi un processus d’oubli, de réveil et d’inflation qui n’est pas directement évoqué par les documents. Il s’agit d’étudier le rôle des lieux de mémoire dans ce processus.
Dégager la problématique et construire le plan
La problématique à laquelle vous répondrez est la suivante : en quoi les lieux de mémoire du génocide des Juifs et des Tsiganes témoignent-ils d’une construction mémorielle complexe ?
Afin de construire le plan d’un sujet qui peut paraître très vaste, vous devez vous attacher uniquement aux lieux et faits évoqués par les documents.
|
I. L’histoire et les mémoires du génocide sont plurielles |
Quelles sont les victimes évoquées ? Quelles ont été les modalités et les lieux de leur destruction ? Les victimes sont-elles également honorées ? |
|
II. Auschwitz donne une vision partielle du génocide |
Quelles sont les spécificités d’Auschwitz ? En quoi est-il devenu un « symbole » qui brouille la perception du génocide ? |
|
III. Une construction mémorielle toujours en cours |
Qu’est-ce que le « devoir de mémoire » ? Pourquoi construire de nouveaux mémoriaux ? |
Les titres et les indications entre crochets ne doivent pas figurer sur la copie.
Introduction
[Accroche] Le camp d’Auschwitz-Birkenau est l’un des lieux de mémoire du génocide des Juifs et des Tsiganes les plus fréquentés au monde (2 millions de visiteurs par an). [Présentation des documents] Daniel Mendelsohn, dans son roman Les Disparus, paru en 2007, enquête sur les membres de sa famille, victimes de la Shoah et se rend sur ce site emblématique. Le document 2 est une photographie, prise à Berlin le 24 octobre 2012, lors de l’inauguration du mémorial en hommage aux victimes tsiganes du génocide. [Problématique] En quoi les lieux de mémoire témoignent-ils d’une construction mémorielle complexe du génocide des Juifs et des Tsiganes ? [Annonce du plan] Pour répondre à cette question, nous verrons que les documents évoquent l’histoire et les mémoires plurielles du génocide [I], mais aussi la vision partielle qu’en donne le camp d’Auschwitz [II] et la nécessité d’en perpétuer le souvenir grâce aux lieux de mémoire [III].
I. L’histoire et les mémoires du génocide sont plurielles
1. Une histoire connue et documentée du génocide des Juifs
Le document 1 décrit le processus génocidaire à travers l’évocation des lieux où les meurtres ont été perpétrés : « dans des endroits comme Bolechow, des Juifs […] ont été alignés et abattus au bord de fosses communes » (l. 8-9). Ici l’auteur rappelle le sort de son grand-oncle, de sa famille et celui des victimes juives des Einsatzgruppen.
L’auteur poursuit en évoquant les centres de mise à mort construits en Pologne à partir de mars 1942 : « des camps qui […] n’offraient pas d’autre issue que la mort et ne laissaient par conséquent aucun survivant » (l. 11-13). Il s’agit de Chelmno, Belzec, Treblinka et Sobibor où environ 1,5 million de Juifs polonais ont été gazés dès leur arrivée.
à noter
La recherche historique préconise de ne pas utiliser le terme de « camp d’extermination » mais plutôt « centre de mise à mort ».
Le camp d’Auschwitz-Birkenau, visité par Mendelsohn, a reçu les Juifs de l’Europe de l’Ouest occupée. Il est à la fois un lieu de travail forcé pour les déportés jugés « aptes » et un centre de mise à mort dans les chambres à gaz pour la majorité inapte au travail.
2. Une histoire moins connue du génocide des Tsiganes
Auschwitz et Treblinka sont également les lieux de l’assassinat de 250 000 à 500 000 Tsiganes (document 2). Cependant, la recherche historique sur le Samudaripen, est récente, incomplète, basée surtout sur des témoignages.
Il faut attendre 2012 pour que l’Allemagne inaugure un premier mémorial aux Roms à Berlin : dans un bassin, une stèle en forme de triangle rappelle l’insigne que portaient les détenus dans les camps de concentration.
3. Des mémoires plurielles
Les victimes du génocide ont donc connu des trajectoires différentes et seules 5 % d’entre elles ont vécu dans les camps de concentration. Mais la mémoire collective s’est nourrie des témoignages des rescapés de ces camps car les chambres à gaz, détruites, n’ont laissé « aucun survivant, aucune mémoire, aucune histoire » (l. 13-14).
Cette pluralité des expériences a complexifié la construction mémorielle de la Shoah et le silence de nombreux rescapés explique aussi cette période d’oubli jusqu’aux années 1970-1980. L’accès aux archives est restreint à cause de la guerre froide et les mémoires officielles des États occupés pendant la guerre glorifient les parcours des résistants.
[Transition] Si l’histoire du génocide des Juifs est aujourd’hui parfaitement documentée, celle des Tsiganes est encore en construction. Néanmoins un lieu de mémoire, tel que défini par Pierre Nora, domine encore tous les autres – Auschwitz – et donne une vision partielle du génocide.
Le secret de fabrication
Lorsque vous faites référence à une notion importante, il est pertinent d’en citer l’auteur. Pierre Nora définit les lieux de mémoire en 1984 comme l’ensemble des symboles et des lieux liés à des événements historiques dont la collectivité veut se souvenir.
II. Auschwitz donne une vision partielle du génocide
1. Un lieu de mémoire universel
Auschwitz-Birkenau est le lieu où s’incarne le plus la mémoire du génocide des Juifs. Le musée, ouvert dès 1947, n’évoque pourtant pas immédiatement le génocide mais insiste, jusqu’aux années 1970, sur le martyr des déportés polonais et communistes.
Le nombre de victimes (1,1 million) et leur origine (l’Europe de l’Ouest) en font « le symbole géant […] de ce qui est arrivé aux Juifs » (l. 5-6).
2. Un musée à l’approche émotionnelle qui répond au devoir de mémoire
Le visiteur d’Auschwitz ne peut qu’être marqué par la vision des « salles remplies de cheveux humains, de prothèses, de lunettes, de bagages » (l. 22-23). Cette muséographie est une approche émotionnelle du passé : elle ne répond pas aux impératifs de précision de l’histoire mais au devoir de mémoire.
Daniel Mendelsohn regrette que « l’immensité, l’échelle, la taille » (l. 33) d’Auschwitz soit un « obstacle » pour la compréhension de l’histoire de sa famille, disparue ailleurs et dans d’autres circonstances. Les autres camps passent au second plan.
à noter
En 2002, le 27 janvier, date de la libération d’Auschwitz en 1945, devient la journée « de la mémoire de l’Holocauste et la prévention des crimes contre l’humanité ». C’est le signe qu’Auschwitz est considéré comme le paradigme de la « solution finale ».
[Transition] Si Auschwitz est devenu un symbole masquant la complexité du processus génocidaire, d’autres lieux de mémoire apparaissent récemment : se rapprochant de la vérité historique, ils tentent d’en honorer toutes les victimes.
III. Une construction mémorielle toujours en cours
1. Afin de rendre hommage à toutes les victimes
De nombreux « mémoriaux » de la Shoah voient le jour à partir des années 1990-2000, souvent loin des lieux du génocide : à Washington (1993), à Berlin et à Paris (2005), à Drancy (2012).
C’est dans ce contexte que le mémorial en hommage aux Tsiganes est inauguré à Berlin en 2012 par la chancelière allemande Angela Merkel, non loin du monument des « Triangles roses » érigé en 2008 pour honorer les milliers d’homosexuels victimes des nazis.
2. Des mémoriaux de plus en plus nombreux
Certains musées et centres de documentation ouvrent leurs portes à Belzec (2004), à Treblinka (2006), à Varsovie (sur les archives du ghetto) en 2017, à Sobibor en 2020. Dans ces lieux, où il ne restait presque aucune trace du génocide, des pierres ou des stèles matérialisent les fosses.
L’évolution des lieux de mémoire témoigne aussi de la volonté de lutter contre le négationnisme, alors que les derniers témoins disparaissent : « il y en a d’autres […] qui veulent minimiser l’importance de ce qui s’est passé, et même nier que cela a eu lieu » (l. 29-30).
Conclusion
[Réponse à la problématique] L’extrait des Disparus de Daniel Mendelsohn décrit les émotions et la mémoire des descendants des survivants du génocide ainsi que les difficultés à appréhender un lieu de mémoire comme Auschwitz. S’ils permettent à l’historien d’accéder à de nombreuses sources, ces lieux de mémoire restent avant tout des espaces consacrés à entretenir le souvenir. Ils ont suivi le même processus complexe que celui de la construction mémorielle : de l’oubli au réveil et plus récemment à l’hypermnésie.
[Ouverture] Aujourd’hui, des critiques dénoncent l’organisation d’un véritable tourisme mondial de la Shoah, une forme de tourisme morbide, surtout à Auschwitz, et le fait que l’histoire et la mémoire du génocide des Tsiganes restent encore parcellaires.