La création artistique est‑elle un travail ?

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle L | Thème(s) : L'art
Type : Dissertation | Année : 2010 | Académie : Antilles, Guyane

Les clés du sujet

Définir les termes du sujet

Création artistique

  • Étymologiquement, « art » vient du latin ars qui signifie technique. Dès lors, on peut définir l’art comme l’ensemble des productions issues de l’habileté humaine : le monde de l’art se distingue ainsi du monde naturel.
  • Le terme de « création » artistique restreint ici ce premier sens de l’art. En effet, une création se distingue d’une production dans la mesure où elle seule exprime une singularité. Dans cette mesure, le terme d’art ne désigne pas ici l’ensemble des productions humaines mais, plus spécifiquement, les beaux-arts, c’est-à-dire l’ensemble des créations humaines ayant une visée esthétique, et dans lesquelles s’exprime une sensibilité singulière.

Travail

  • Le travail désigne à la fois une activité supposant un effort, et le résultat de cet effort. Il est donc producteur de valeur. Il peut se définir comme une activité de transformation du monde extérieur par laquelle l’homme se transforme lui-même : il s’agirait alors du travail-effort, que Marx distinguera du travail moderne, autrement dit du travail productif, par lequel l’individu se contente de transformer une chose extérieure à lui.
  • L’étymologie du terme (du latin tripalium, instrument de torture) indique son ambigüité : effort, il est aussi souffrance, contrainte, affecté d’une valorisation négative dont témoigne le récit biblique, où le travail est effet de la malédiction divine.

Dégager la problématique et construire un plan

La problématique

  • Le problème posé par le sujet réside dans l’association entre le travail, a priori pensé comme contraignant et utile, et la création artistique assimilée ordinairement à une activité libre, porteuse de plaisir.
  • La problématique découle de ce problème central, puisqu’il s’agira de se demander si l’on peut identifier la création artistique à un type de travail. L’artiste n’est-il qu’un travailleur, appliquant des techniques à un matériau extérieur à lui ? Mais si l’art n’est pas un travail, d’où provient l’œuvre d’art ? Peut-on la penser, a contrario, comme issue d’une inspiration, d’un don propre à l’artiste ?

Le plan

On pourra montrer, dans un premier temps, la proximité du travail et de la création artistique. Mais n’est-ce pas son unicité et son originalité qui donnent sa valeur à l’œuvre d’art, et n’est-ce pas en cela qu’elle se distingue du travail ? Et comment expliquer cette unicité sinon par l’intervention d’un don, d’une inspiration dont serait investi l’artiste ? Il nous faudra pourtant examiner précisément cette conception miraculeuse de l’art afin de mettre en évidence, en dernière analyse, la dimension laborieuse de l’activité artistique.

Éviter les erreurs

L’erreur possible, sur ce sujet, serait de se cantonner à une définition unique du travail comme activité contraignante. L’énoncé l’indique : il s’agit de se demander si l’art peut être identifié à « un » travail, c’est-à-dire à un type de travail.

Corrigé

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Introduction

Se demander si la création artistique est un travail, c’est se poser la question de la nature et de la spécificité de l’art au sein des activités humaines.

A priori, on aurait tendance à répondre que l’art est hétérogène au monde du travail, le créateur se définissant précisément comme non réductible au technicien.

Étymologiquement, art vient du latin ars qui signifie technique. Dès lors, on peut définir l’art comme l’ensemble des productions issues de l’habileté humaine : le monde de l’art se distingue ainsi du monde naturel. Pourtant, la création artistique se distingue d’une production dans la mesure où elle seule exprime une singularité. Dans cette mesure, le terme d’art ne désigne pas ici l’ensemble des productions humaines mais, plus spécifiquement, les beaux-arts, c’est-à-dire l’ensemble des créations humaines ayant une visée esthétique, et dans lesquelles s’exprime une sensibilité singulière.

Mais pourquoi serait-il impossible d’identifier la création artistique à un type de travail ? L’artiste n’est-il pas un travailleur, appliquant des techniques à un matériau extérieur à lui ? Et si l’art n’est pas un travail, d’où provient l’œuvre d’art ? Peut-on la penser, a contrario, comme issue d’une inspiration, d’un don propre à l’artiste ?

Dans un premier temps, nous examinerons la proximité de l’art et du travail, avant de mettre en évidence la spécificité de l’art au sein des activités humaines : la création artistique n’est pas réductible à une activité technique. Mais détacher l’art du travail, n’est-ce pas s’inscrire dans une conception miraculeuse de l’art ? L’intuition, l’inspiration ou le génie peuvent-ils expliquer la genèse de l’œuvre d’art ?

1. La création artistique est identifiable à un travail

A. La création artistique est épanouissante, comme l’est le travail

Dans un premier temps, on peut penser que la création artistique est un type de travail, dans la mesure où elle appelle un effort porteur d’épanouissement. Car le travail, contrairement à ce qu’indique son étymologie, n’est pas pure souffrance, mais effort tendu vers un dépassement de soi et de ses possibilités.

Si l’effort peut sembler rebutant, il comporte aussi une dimension épanouissante. Dans Le Capital, Marx se pose la question suivante : « Quelle est la spécificité de l’activité humaine que l’on appelle travail ? » Il prend l’exemple de deux animaux dont l’activité est souvent considérée comme un travail dans la mesure où elle est productrice, à savoir l’araignée et l’abeille. « Ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, écrit-il, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. » Autrement dit, alors que l’activité de l’abeille est purement instinctive et ne l’amène pas à évoluer, le travail est une activité par laquelle l’homme, tout en transformant la nature extérieure à lui, transforme sa propre nature. Tout architecte, en effet, mobilise dans son activité des facultés intellectuelles (mémoire, attention, imagination, etc.) qu’il développe en affrontant la nature, autrement dit le matériau brut qu’il doit mettre en forme. Parce qu’il est avant tout transformation et développement de soi, le travail est donc source de plaisir, comme l’est la création artistique.

B. La création artistique est une activité technicienne

Tout travail se caractérisant comme une activité technicienne appelant l’homme à se transformer en même temps qu’il transforme la nature extérieure à lui, on peut penser que la création artistique, dans laquelle l’artiste applique des techniques visant à transformer un matériau brut, s’inscrit dans cette définition du travail. L’œuvre d’art, en effet, n’est pas issue de la nature mais de l’action exercée par l’homme sur la nature, par le biais de techniques.

Mais n’y a-t-il pour autant aucune spécificité de l’œuvre d’art au sein des productions humaines ? La genèse d’une œuvre d’art est-elle vraiment la même que celle de n’importe quel objet technique, fruit du travail humain ?

2. La création artistique n’est pas un travail

A. L’œuvre d’art est unique

C’est précisément la question que se pose Kant dans la Critique de la faculté de juger, en s’efforçant de mettre au jour la spécificité de la création artistique. L’œuvre d’art, dit-il, se caractérise avant tout par sa singularité, et par sa nouveauté. Par conséquent, on ne saurait expliquer sa genèse par la seule application de techniques à un matériau brut : car ceci supposerait que l’œuvre d’art soit reproductible. Or, la valeur d’une œuvre nous semble liée à son caractère unique. Il faut donc distinguer l’œuvre d’art en tant que création du reste des productions humaines, ces productions étant, elles, indéfiniment reproductibles par des hommes indifférents, pourvu qu’on leur apprenne les techniques ayant présidé à leur apparition. Mais qu’est-ce qui permet d’expliquer, alors, l’unicité de l’œuvre d’art ?

B. La création artistique est le fait du génie

Si la création artistique n’est pas réductible à un travail, explique Kant, c’est parce qu’il existe, au-delà de l’humanité commune, ce qu’il appelle des « génies ». Étymologiquement, rappelle-t-il, le génie désigne une divinité singulière, propre à un lieu – il s’agit donc de ce qui anime un lieu, ou un homme, sans que l’on puisse expliquer d’où vient cette force. Le génie, précise-t-il, se caractérise par son caractère singulier – autrement dit, par sa différence – et original – le génie crée ce qui n’existait pas avant lui. Investi d’un don miraculeux, le génie créerait facilement et librement, comme une nature incarnée dans un homme, et sans que l’on sache pourquoi tel homme, et non tel autre, est investi de ce don.

Mais alors, la création artistique est-elle rigoureusement distincte d’un travail marqué par l’effort, la pénibilité et la reproductibilité de ses créations ? Et si nous restons impuissants à expliquer la genèse de l’œuvre d’art autrement que par un don, le génie n’est-il pas, au fond, l’objet d’une simple croyance ?

3. La création artistique est un travail que l’on veut ignorer en tant que tel

A. Le génie est l’objet d’une croyance

C’est là le sens de la critique nietzschéenne de la notion de « génie » : comment expliquer la genèse d’une œuvre indépendamment d’un travail ? Autrement dit, comment rendre compte rationnellement de la notion de génie ? En tant que telle, dit Nietzsche, il s’agit là d’une notion qui ne peut être expliquée – car pourquoi certains hommes seraient-ils investis d’un don, et pas d’autres ? Et si nous ne pouvons pas l’expliquer, pourquoi devrions-nous accepter de croire à l’idée de « génie » ? En réalité, dit Nietzsche, le génie ne correspond à aucune réalité, et il faut chercher l’origine de cette croyance en se demandant à quel besoin elle répond – car toute croyance, suppose-t-il, a pour origine un besoin.

B. Cette croyance nous rassure

Qu’est-ce qui explique notre croyance au génie ? Tout d’abord, dit Nietzsche, il est profondément rassurant, pour des hommes fondamentalement médiocres et paresseux, de croire qu’il existe, au-delà de cette humanité moyenne, une humanité supérieure, quasi-divine, élue sans que l’on sache pourquoi ni comment. Car ces « élus » inspirés que seraient les génies ne sont donc pas à notre portée, mais distincts de nous par nature : ce qui rend inutiles nos efforts pour les rejoindre, et nous dispense de les jalouser. Par conséquent, croire au génie, c’est-à-dire croire que l’œuvre d’art provient d’un naturel génial et non d’un travail, nous conforte dans notre paresse, dans notre refus de l’effort.

C. Nous prenons plaisir à croire aux miracles

Par ailleurs, croire au génie nous procure un plaisir enfantin : c’est que, dit Nietzsche, nous aimons croire aux miracles, c’est-à-dire aux faits qui se produisent sans qu’on puisse leur assigner de cause. Il s’agit là d’un plaisir enfantin, qui nous porte à croire à ce qu’on n’est pas en mesure d’expliquer. Ainsi, nous préférons croire que la création artistique est facile et engendrée spontanément par le génie, que d’envisager l’art dans sa dimension laborieuse. Mais derrière la perfection de l’œuvre, dit Nietzsche, ce que nous ne voulons pas voir, comme des enfants refusant de voir le mécanisme à l’œuvre à l’intérieur d’un pantin, c’est la genèse de l’œuvre, à savoir l’effort, l’échec, le tri opéré par l’artiste au sein des techniques et des matériaux, et, au final, le labeur nécessaire à la réalisation de l’œuvre.

Conclusion

En définitive, la création artistique est bien un travail, travail spécifique puisque visant l’expression d’une singularité, mais qui reste de l’ordre de l’effort, de la pénibilité et, en même temps, du plaisir lié à la réalisation de soi à travers l’œuvre. Séparer la création artistique du travail, c’est finalement nier le processus de réalisation de l’œuvre pour se réfugier dans une conception miraculeuse de l’art que rien ne saurait justifier.