La création poétique doit-elle s’inspirer du quotidien ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens - La dissertation littéraire
Type : Dissertation | Année : 2013 | Académie : France métropolitaine
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
La chambre
 
 

La chambre • Dissertation

La poésie

fra1_1306_07_02C

 

France métropolitaine • Juin 2013

Écriture poétique et quête du sens • 14 points

Dissertation

> La création poétique doit-elle s’inspirer du quotidien ou bien puiser sa source dans un univers totalement déconnecté du réel ? Vous appuierez votre réflexion sur les poèmes du corpus mais aussi sur ceux que vous avez étudiés en classe ou rencontrés dans vos lectures personnelles.

Se reporter aux textes du corpus.

Comprendre le sujet

  • Les mots « s’inspirer de » et « puiser sa source dans » renvoient aux thèmes que doit choisir le poète.
  • Le sujet propose une alternative : la poésie doit prendre sa source dans le quotidien ou bien elle doit se couper du réel.
  • Les mots « le quotidien » et « le réel » renvoient au monde qui nous entoure : objets, lieux, phénomènes de la nature, obligations, habitudes imposées par la société, activités de la vie…
  • « Déconnecté du réel » suggère l’idée d’évasion ou d’imagination et renvoie au rêve, à l’invention, à l’imaginaire.
  • La formulation « doit-elle… » laisse entendre une discussion possible, un plan dialectique.
  • La problématique peut être reformulée ainsi : « La poésie doit-elle parler du réel quotidien ou nous en éloigner et nous emmener vers des mondes nés de l’imagination ? »

Chercher des idées

Les pistes de recherche

Scindez cette problématique en plusieurs sous-questions, en variant les mots interrogatifs : « Le poète doit-il faire rêver le lecteur ? » ; « En quoi la poésie permet-elle de rêver ? » ; « Quel type de rêve ? » ; « Comment la poésie permet-elle de fuir la réalité, de s’en éloigner ? » ; « La poésie est-elle évasion ? rêve ? fiction ou imagination ? » ; « En quoi la poésie crée-t-elle des visions ? l’illusion ? » ; « Quelle doit être la part d’imagination dans la poésie ? »

Les exemples

  • Des poèmes qui prennent leur sujet dans le quotidien : les choses, les objets (Ponge, Le Parti pris des choses) ; des animaux (Claudel, « Le Porc ») ; des lieux réels (cf. corpus) ; les situations réelles (Ronsard, « Quand vous serez bien vieille » ; Hugo, « Demain, dès l’aube ») ; les activités de tous les jours (Prévert, « Page d’écriture » ou « Le Cancre »), des éléments très réalistes (Villon, « Ballade des pendus » ; Baudelaire, « Une charogne ») ; les maux du monde (Hugo, « Depuis six mille ans la guerre… » ; Rimbaud, « Le Mal »).
  • Des poèmes qui « déconnectent du réel » : par le voyage (Baudelaire, « Invitation au voyage », « Parfum exotique ») ; par l’imaginaire (Rimbaud, « Aube ») ; par le rêve (Verlaine, « Mon rêve familier ») ; par l’irrationnel (Rimbaud, Illuminations, « Le Bateau ivre » ; les poèmes surréalistes).
  • Comme vous aurez affaire souvent référence à la notion de « déconnexion du réel », constituez une liste de mots pour éviter les répétitions : se libérer de, libération ; s’éloigner ; s’évader, évasion ; imaginaire, imagination ; ne pas être en contact ; se séparer de ; rêve, rêver ; se détacher de ; s’enfuir, fuite ; rompre avec, rupture ; s’échapper, échappatoire

>Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

>La poésie : voir mémento des notions.

Corrigé

Nous vous proposons un plan très détaillé dans lequel vous devez rajouter des exemples en fonction de votre expérience personnelle et à partir duquel vous pouvez vous exercer à rédiger quelques parties du devoir.

Introduction

[Amorce] Il est difficile de définir la poésie, son rôle et ses fonctions. Pour certains, la poésie doit s’inspirer du quotidien ; pour d’autres, elle doit plutôt nous « déconnecter » du réel, grâce au pouvoir de l’imagination. Ces attitudes apparemment inconciliables sont pourtant complémentaires. [Problématique] Quelles doivent être les sources d’inspiration de la poésie ? [Annonce du plan] La poésie permet d’échapper à la réalité par l’intermédiaire d’étonnantes prouesses du langage et de l’imagination [I] mais elle ne s’en écarte pas forcément ; au contraire, elle la dévoile et en perce les mystères [II].

I. Intérêt de la poésie qui s’inspire du quotidien et du réel

Un poète latin, Horace, disait que la poésie est une « peinture ». Elle doit nous aider à nous rapprocher du monde réel, à le redécouvrir, à l’aimer.

1. Intérêt de la poésie attentive à la vie quotidienne

La poésie se nourrit du réel.

  • La vie dans toute sa crudité : c’est la poésie réaliste et celle des sentiments.

[Exemples] Villon, « Ballade des pendus » (« plus becquetés d’oiseaux que dés à coudre) ; Baudelaire, « Une charogne » ; Ronsard, « Quand vous serez bien vieille… ».

  • Le quotidien familier, dans ses petits détails qui nous entourent.

[Exemples] Poèmes du corpus ; Hugo, « Fenêtres ouvertes ».

  • Le poète s’efforce de rendre le quotidien dans toute sa plénitude : poésie des objets, des choses de la vie et, selon le conseil de Reverdy : « considérer toutes choses comme inconnues et […] se promener ou […] s’étendre sous bois ou sur l’herbe, et […] reprendre tout au début ».

[Exemples] Ponge, Le Parti pris des choses ; Cadou « La maison du poète… ».

2. Intérêt de la poésie attentive au quotidien social, ­politique…

  • La poésie peint le réel pour dévoiler, dénoncer : le poète veut nous faire prendre conscience de la réalité sociopolitique.
  • Cette poésie est engagée : elle cherche à agir sur le réel, à l’améliorer pour que les lendemains soient meilleurs, parce que la poésie est une « arme chargée de futur » (Gabriel Celaya).

[Exemples] Les difficultés de la vie chez Guillevic (« La vie augmente ») ; la poésie de la liberté de Hugo (« Melancholia » sur le travail des enfants au xixe siècle ; L’Année terrible contre l’analphabétisme) ; les poètes résistants (Desnos, « L’Honneur des poètes » ; Éluard, « Liberté »).

3. Intérêt de la poésie qui fait voir le quotidien sous un jour ­nouveau

  • Le poète fait voir comme pour la première fois une réalité habituelle. La poésie montre « nues, sous une lumière qui secoue la torpeur, les choses surprenantes qui nous environnent et que nos sens enregistraient machinalement » (Le Secret professionnel, Cocteau). Comment ? En les mettant dans un autre contexte.
  • La poésie fait découvrir les liens secrets entre les éléments du réel : le poète ne crée pas à partir de rien, mais combine, transfigure, transforme les éléments du réel, rapproche des réalités quotidiennes pour créer un nouveau monde.

[Exemples] Apollinaire, « Bergère ô Tour Eiffel, le troupeau des ponts bêle » ; Francis Ponge dans Le Parti pris des choses tisse des liens étranges entre « le Pain », l’espace et la nature par l’intermédiaire des comparaisons et métaphores surprenantes.

  • Le poète « voyant » montre la réalité profonde : la poésie, mode de connaissance, dévoile le monde insoupçonné qui se cache derrière le mur de la rationalité. Elle fait comprendre « Le langage des fleurs et des choses muettes ».

[Exemple] Poésie symboliste.

4. La poésie du quotidien en redonnant leur réalité aux mots se rapproche du réel

  • Il redonne aux mots du quotidien leur réalité d’origine.
  • Elle exploite la multiplicité des sens des mots du quotidien. En poésie, le mot ne recouvre pas une réalité, mais toutes ses réalités, ses possibles. Sartre affirme que la poésie « ne se sert pas des mots comme la prose ; et même elle ne s’en sert pas du tout ; je dirais plutôt qu’elle les sert. […] Et comme le poète n’utilise pas le mot, il ne choisit pas entre des acceptions diverses et chacune d’elles […] se fond sous ses yeux avec les autres acceptions […]. Florence est ville et fleur et femme, elle est ville-fleur et ville-femme et fille-fleur tout à la fois » (Qu’est-ce que la littérature ?).

[Transition] Mais le poète peut aussi s’éloigner du quotidien.

II. Intérêt de la poésie qui éloigne du réel, fait rêver et imaginer…

1. Le poète et la poésie, par nature, ont un lien avec le rêve

  • Le poète est un rêveur : il n’a pas les pieds sur terre. Charles Cros dans « Sonnet » : « Moi, je vis la vie à côté ». Pour Hugo, le poète est un « rêveur sacré », « homme des utopies », entre rêve et réalité, « Les pieds ici, les yeux ailleurs » (Les Rayons et les Ombres).
  • La poésie parle du monde du rêve, des émotions, de l’indicible : ses thèmes sont le rêve, l’idéal, loin du réel.
  • La réalité semble étrangère aux thèmes traités par la poésie : grandeur, beauté, désir d’évasion vers des destinations exotiques ou vers un monde de beauté idéale.

2. Le pouvoir d’évasion de la poésie qui fait oublier le réel

  • La poésie permet de s’éloigner d’un lieu bien réel qui n’apporte que tristesse : la poésie de l’exil, de la nostalgie.

[Exemples] « Invitation au voyage », « Élévation » de Baudelaire ; « Images à Crusoé » où Saint-John Perse prête à Robinson Crusoé, revenu en Angleterre, le regret que lui-même éprouve des rivages tropicaux.

  • Elle permet de s’éloigner d’une situation personnelle douloureuse, en la sublimant. Amour malheureux : « Poèmes à Lou » (Apollinaire) ; perte d’un être cher : « Demain dès l’aube » (Hugo), « Notre vie » (Éluard) ; perte de l’inspiration, doute sur ses talents créateurs : « La Cloche fêlée » (Baudelaire).
  • Elle permet de s’éloigner d’un monde hostile et de la dureté de la condition humaine. Baudelaire, déchiré entre le spleen et l’aspiration à l’idéal dans « Élévation », veut s’envoler « bien loin de ces miasmes morbides ». Face à la dureté de la réalité, la poésie introduit le rêve.

[Exemples] Baudelaire veut s’évader hors du monde sur le mode serein (« Invitation au voyage »), sur le mode sensuel (« Parfum exotique »), sur le mode philosophique, mystique (« Élévation »).

3. La puissance de la poésie qui fait voyager et crée des ­univers nouveaux

  • L’évocation, la résurrection poétique d’autres mondes, d’autres époques fait oublier une réalité qui dégoûte ou déprime.

[Exemples] Civilisations antiques, civilisations barbares chez les poètes parnassiens : Leconte de Lisle, (« Le Cœur d’Hialmar », « Le rêve du jaguar », Poèmes barbares) ; Hérédia (« Les Conquérants », Les Trophées).

  • La recréation du monde ou la création d’un monde nouveau permet de fuir la logique de la réalité quotidienne. Le poète a le pouvoir d’inventer un autre monde, parfois féérique, ou de créer un monde nouveau par un « dérèglement de tous les sens » (Rimbaud).

[Exemples] Auteurs baroques du xviie siècle (Viau « Un corbeau croasse… ») ; poètes symbolistes (Rimbaud, « Aube » : « J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes », Les Illuminations) ; les surréalistes du xxe siècle substituent à notre vision logique une nouvelle optique par des images insolites, des ellipses qui disloquent le réel : « Ma femme au dos d’oiseau qui fuit vertical » (« L’Union libre », André Breton), « La terre est bleue comme une orange » (L’Amour, La Poésie, Paul Éluard).

  • Par l’humour et la fantaisie, le poète invente un monde de tous les possibles.

[Exemple] Prévert, « Pour faire le portrait d’un oiseau » (l’oiseau dessiné prend vie).

Finalement, la seule réalité, c’est le poème.

4. Pour fuir la « réalité » des mots

  • La poésie permet de se déconnecter du réel en inventant de nouveaux mots.

[Exemple] Un « petit poème » passe et voici Queneau qui, par des néologismes équivoques l’« enpapouète », l’« enrime », l’« enrythme », l’« enlyre », l’« enpégase » (« L’instant fatal », Pour un art poétique).

  • Le poète utilise les mots hors de leur acception quotidienne ou des mots rares. « La création poétique est d’abord une violence faite au langage. Son premier acte est de déraciner les mots » (Octavio Paz).

[Exemples] « Lampadophore » et « ptyx » (Mallarmé).

  • Le poète nous déconnecte du réel en refusant les règles ordinaires de l’expression quotidienne : il détourne les lois du langage ordinaire. « Poète est celui qui rompt avec l’accoutumance » (Saint-John Perse).

Conclusion

Ne peut-on pas dépasser cette alternative : poésie du quotidien ou poésie de l’imaginaire ? En effet, l’imaginaire et surtout le rêve relèvent du quotidien du lecteur et le plus souvent s’en inspirent. En même temps, l’imaginaire permet de dévoiler le quotidien. [Ouverture] « Tout est sujet, tout a droit de cité » en poésie, affirme Hugo. Apollinaire lui fait écho quand il déclare : « Un mouchoir qui tombe peut être pour le poète le levier avec lequel il soulèvera tout un univers. »