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La domination américaine du cyberespace

Étude critique de documents

La domination américaine du cyberespace

2 heures

10 points

Intérêt du sujet • Cet exercice vous propose de croiser deux documents qui permettent de prendre la mesure de la suprématie américaine dans le cyberespace.

 

D'après les documents proposés, vous montrerez que les États-Unis dominent largement le cyberespace, exerçant une puissance s'appuyant sur leur maîtrise du réseau et des données qui y circulent.

Document 1Les États-Unis, contrôleurs du numérique européen

Les États-Unis dominent largement l'univers numérique. C'est dans ce pays qu'est né Internet, et c'est là que se trouvent les mastodontes du secteur, très gourmands en données personnelles. Même si celles-ci sont stockées sur des serveurs en Europe, les citoyens européens ont de facto mis leurs vies numériques entre les mains d'entreprises américaines.

C'est vrai pour les réseaux sociaux – le seul concurrent sérieux de Facebook en la matière, VKontakte, n'est populaire qu'en Russie et dans certains pays d'Europe de l'Est –, mais également pour la recherche et la vente en ligne, où Google et Amazon ont mis leurs rivaux à la peine. La prépondérance des géants américains est quasi totale dans le domaine de la publicité en ligne, où la croissance combinée de Google et Facebook dépasse la croissance globale du marché.

Cette influence des États-Unis place ce pays dans une position privilégiée pour longtemps. Les masses de données collectées par les sociétés du numérique constituent aussi un atout concurrentiel dans de très nombreux secteurs de pointe. La technologie du deep learning, utilisée pour produire des intelligences artificielles performantes, est particulièrement consommatrice de données.

La domination américaine sur les données ne concerne pas seulement le domaine économique. Les données collectées par les géants du Web sont également exploitées par les forces de l'ordre et les services de renseignement américains, en vertu d'une législation accommodante qui leur permet d'accéder aux données d'utilisateurs. Y compris à celles d'utilisateurs européens, même si un accord international garantit théoriquement des protections aux internautes résidant en Europe.

Martin Untersinger et al., « Cyberespace : la guerre mondiale des données », Le Monde, 23 juillet 2018.

Document 2Part du trafic Internet restant dans l'État

Les calculs, établis par la chaire Castex de cyberstratégie (IHEDN), l'Inria et l'IFG (université Paris-VIII), ne sont pas exhaustifs mais sont représentatifs de la réalité. En France, moins de 25 % du trafic Internet reste dans le pays, soit environ 200 millions de sites web visités par mois. Le reste du trafic se dirige vers des sites américains, soit environ 650 millions de visites par mois.

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Les clés du sujet

Identifier le document

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Comprendre la consigne

Les États-Unis ont créé Internet et conservent de ce fait une longueur d'avance sur les autres pays en matière de maîtrise du cyberespace.

Leur hard power et soft power s'étendent donc tout naturellement aussi dans cet espace, ce qui les place dans une position de domination, notamment dans le domaine du traitement des données.

Dégager la problématique et construire le plan

Le cyberespace est, au même titre que les autres territoires, un espace où s'exerce la puissance des États.

Comment les États-Unis l'utilisent-ils comme levier de puissance, notamment dans le domaine du traitement des données ?

Tableau de 3 lignes, 2 colonnes ;Corps du tableau de 3 lignes ;Ligne 1 : I. Le cyberespace, terrain de la puissance américaine; Quels avantages les États-Unis tirent-ils de leur position dominante dans le cyberespace ?Quelles couches de l'Internet sont sous l'emprise majoritaire des Américains ?; Ligne 2 : II. Un enjeu de puissance économique; Comment les États-Unis déploient-ils leur puissance économique sur le Net ?Quelles perspectives ouvre le marché des données ?; Ligne 3 : III. Un vecteur supplémentaire de la puissance politique américaine; Que permet la maîtrise des données en matière de puissance politique ?Quelle lecture géopolitique peut-on faire du cyberespace ?;

Les titres et les indications entre crochets ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Accroche] Le cyberespace est, au même titre que les autres territoires, un espace où s'exerce la puissance des États. [Présentation du sujet] Créateurs d'Internet, les États-Unis dominent cet espace et y exercent une puissance sans encore grande concurrence. C'est la nature de cette cyberpuissance américaine que nous invitent à analyser les deux documents proposés, un texte dédié à la domination sur l'Europe et une carte sur la part prépondérante du Web états-unien sur l'ensemble du trafic, tous deux tirés d'un article du quotidien français Le Monde de 2018. [Problématique] Comment les États-Unis utilisent le cyberespace comme levier de puissance, notamment dans le domaine du traitement des données ? [Annonce du plan]. Les États-Unis ont une approche du cyberespace comme un territoire où exercer leur puissance dominante à tous les niveaux [I], que ce soit en matière économique [II] ou politique [III].

I. Le cyberespace, terrain de la puissance américaine

1. Une puissance qui profite de sa position dominante

Les États-Unis sont les inventeurs du cyberespace, comme le rappelle d'emblée le texte : « c'est dans ce pays qu'est né Internet » (document 1, l. 1-2). Ils ont donc une longueur d'avance sur n'importe quelle autre puissance.

Le secret de fabrication

N'oubliez pas qu'une étude critique de documents doit obligatoirement s'appuyer sur les éléments tirés des documents : on cite exactement les textes, entre guillemets, et on relève les éléments précis tirés des documents iconographiques ou des cartes et graphiques. Un apport de connaissance qui ne pourrait prendre appui sur aucun élément du document est vraisemblablement hors sujet.

L'histoire du cyberespace a commencé en effet aux États-Unis, avec la création en 1969 de l'Arpanet pour les besoins de la Défense. Celui-ci devient Internet avec la création des noms de domaine en 1983 et du World Wide Web en 1989. Internet sort de l'espace américain avec le développement des réseaux à travers le monde, mais les États-Unis gardent une maîtrise incontestée, comme le montrent les connexions et la prédominance des sites web américains sur la carte (document 2).

2. La maîtrise de toutes les couches du réseau

Les entreprises qui gèrent les réseaux et les différentes couches d'Internet sont aux mains des États-Unis : « c'est là que se trouvent les mastodontes du secteur » (document 1, l. 2-3). C'est le cas des firmes qui gèrent les applications qui permettent l'accès au web, les mails et réseaux sociaux, notamment les GAFAM (« Google et Amazon ont mis leurs rivaux à la peine », l. 10-11), concentrés dans la Silicon Valley.

Mais cela concerne aussi les services assurant la transmission, c'est-à-dire le routage et l'adressage : ils sont réalisés par l'ICANN dont le siège est situé en Californie. C'est ce qui explique qu'une partie prépondérante du trafic Internet se dirige automatiquement vers les États-Unis, comme le montre la carte, avec par exemple quasiment 75 % du trafic français.

mot clé

L'ICANN est une société à but non lucratif, autorité de régulation d'Internet. Elle attribue la classe d'adresse et l'identifiant de réseau et garantit l'unicité des identifiants de réseau au niveau international.

Enfin, les sociétés qui entretiennent et font fonctionner l'infrastructure physique du cyberespace sont pratiquement toutes américaines, que ce soit pour les câbles terrestres et sous-marins, les relais et les serveurs. Google, par exemple, a commencé à déployer, en mars 2020, son premier câble sous-marin, le Dunant, long de 6 600 km. Celui-ci reliera Virginia Beach, aux États-Unis, à la France et devrait absorber plus de 50 % de la capacité disponible de la bande passante sur le réseau transatlantique.

[Transition] Cette maîtrise américaine du cyberespace est particulièrement visible dans le domaine économique.

II. Le cyberespace, un enjeu de puissance économique

1. Un espace économique maîtrisé par les États-Unis

Les entreprises américaines qui ont accompagné l'émergence d'Internet ont eu le temps de penser et façonner le cyberespace notamment dans le champ économique. En s'appuyant sur le marché états-unien, les GAFAM ont conquis assez rapidement une position dominante dans le monde, afin d'être en mesure de capter la valeur ajoutée du traitement des données, comme le suggère le texte « les mastodontes du secteur, très gourmands en données personnelles » (document 1, l. 2-3). Les acteurs économiques états-uniens ont perçu, dès la fin des années 1990, l'émergence d'une nouvelle économie qui exploite les données de masse et les informations qu'elles contiennent. Cette avance conceptuelle sur l'Europe a été cruciale. L'accent est mis sur l'innovation technologique pour conserver cette avance.

Au-delà des achats, transactions et activités commerciales et financières possibles dans le réseau, une des sources majeures de profits dans le cyberespace provient des régies publicitaires : « La prépondérance des géants américains est quasi totale dans le domaine de la publicité en ligne » (document 1, l. 11-12). Cela fait d'ailleurs l'objet de batailles juridiques avec les GAFAM, qui ne paient qu'une infime partie des impôts sur les bénéfices qu'elles devraient verser aux États.

2. Les États-Unis dominent le marché de l'économie des données

Le cyberespace est constitué de plusieurs couches dont la dernière mais pas la moindre est la couche cognitive. Celle-ci repose sur des milliards de données produites et collectées chaque jour qui « constituent aussi un atout concurrentiel dans de très nombreux secteurs de pointe » (document 1, l. 17-18). Les États-Unis sont passés maîtres dans la production de contenus sur le Net, mais également dans l'exploitation de ces données, les big data, qui, une fois traitées, leur permettent de conforter leur puissance économique.

Un exemple de la domination des États-Unis dans l'exploitation des données, est l'analyse des événements en cours par des logiciels ou « deep learning, utilisée pour produire des intelligences artificielles performantes » (document 1, l. 18-19), notamment dans le domaine de la reconnaissance faciale. Mais elle nécessite des investissements colossaux et des technologies de pointe, que peu de pays maîtrisent.

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Le deep learning, ou apprentissage profond, est une technologie d'apprentissage fondée sur des réseaux de neurones artificiels, permettant à un programme de reconnaître le contenu d'une image ou de comprendre le langage parlé.

[Transition] Le smart power américain s'appuie justement sur cette couche cognitive du cyberespace pour consolider sa puissance politique.

III. Un vecteur de la puissance politique des États-Unis

1. Le contrôle des données, un levier de puissance politique

Les révélations d'E. Snowden ont montré au monde entier que les États-Unis utilisent le cyberespace pour capter des informations à leur profit : « Les données collectées par les géants du Web sont également exploitées par les forces de l'ordre et les services de renseignement américains » (l. 22-24).

On sait ainsi que depuis 2011, la NSA (National Security Agency) contribue aux applications Windows et Android, renforçant le doute sur l'existence de portes dérobées informatiques permettant d'analyser ou de prendre le contrôle à distance de serveurs ou terminaux mobiles. Le cyberespace est aussi le territoire du cyberespionnage, aussi bien sur le terrain politique qu'économique, et encore une fois au profit de la puissance dominante.

2. Une géopolitique calquée sur les fractures traditionnelles

Sur la carte de la part du trafic Internet restant dans l'État, on peut observer une ligne séparant l'Europe en deux, selon le tracé bien connu de l'ancien rideau de fer. La connexion avec le réseau américain est beaucoup plus importante chez les anciens alliés de l'Ouest que dans l'Est de l'Europe, comme si la géopolitique d'aujourd'hui laissait perdurer des fractures anciennes.

Le texte reprend cet aspect, en évoquant qu'en ce qui concerne « les réseaux sociaux – le seul concurrent sérieux de Facebook en la matière, VKontakte, n'est populaire qu'en Russie et dans certains pays de l'Est » (l. 7-9). En effet, le réseau social russe remplace Facebook en Russie, Biélorussie et Ukraine, pour un nombre important d'utilisateurs, qui semblent en partie échapper à l'influence américaine. L'intérêt politique de ces outils ne fait pas de doute dès lors qu'on observe que le FSB, par exemple, s'y intéresse particulièrement.

à noter

Le FSB (Service fédéral de sécurité de la fédération de Russie) est le service secret de la Russie chargé de la sécurité intérieure.

3. Des accords favorables à la puissance américaine

Les Européens se trouvent très dépendants dans ce système verrouillé. L'accord Safe Harbor (2000) autorisait, sous certaines conditions, des entreprises états-uniennes à transférer des données personnelles présentes en Europe vers leur territoire. La Cour de justice de l'Union européenne a décidé de le suspendre en 2015.

Depuis 2016, « un accord international garantit théoriquement des protections aux internautes résidant en Europe » (l. 26-28) ; il s'agit du Bouclier de protection des données, ou Privacy Shield. Mais celui-ci repose sur un système peu sûr d'autocertification des entreprises états-uniennes.

Conclusion

[Réponse à la problématique] Les États-Unis utilisent donc le cyberespace comme terrain privilégié de leur puissance, profitant de leur position dominante en raison de leur maîtrise unique des outils et technologies pour l'exploitation d'Internet, notamment en Europe. [Ouverture] Cette domination n'est pour le moment que très partiellement contestée, et pour l'essentiel surtout du fait de la Russie et de la Chine. L'Union européenne a pris du retard dans la construction de sa cyberpuissance, et seule une politique volontariste d'envergure pourra permettre de combler au moins en partie son retard. Il en va pourtant de sa survie en tant qu'acteur de l'économie et de la géopolitique mondiale.

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