La famille, frein à la mobilité sociale ?

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES | Thème(s) : Classes, stratification et mobilité sociales
Type : Raisonnement sur un dossier documentaire | Année : 2014 | Académie : France métropolitaine
Corpus Corpus 1
La famille, frein à la mobilité sociale ?

Classes, stratification et mobilité sociales

sesT_1406_07_09C

ENS. SPÉCIFIQUE

28

CORRIGE

France métropolitaine • Juin 2014 

raisonnement  • 10 points

> À l’aide de vos connaissances et du dossier documentaire, vous démontrerez que la famille peut constituer un frein à la mobilité sociale des individus.

 Document 1 

La catégorie socioprofessionnelle de l’emploi exercé n’est qu’un indicateur bien imparfait de la reproduction. Cette dernière, en effet, est également visible dans la transmission des diplômes au fil des générations, tout particulièrement dans le cas des titres universitaires.

En 2003 comme en 1993, les enfants nés de parents diplômés sont nettement favorisés dans l’accès aux diplômes de l’enseignement supérieur. Mais, bien plus encore, leur avantage s’est sensiblement accru en dix ans. En effet, en 1993, parmi les individus âgés de 30 à 39 ans, la probabilité d’être diplômé d’un deuxième ou troisième cycle universitaire était de 5 % pour ceux dont le père ou la mère avaient au plus un certificat d’études primaires (CEP), et de 42 % pour ceux dont au moins un des deux parents était diplômé d’un second ou troisième cycle universitaire, soit une différence de 37 points. Une décennie plus tard, les probabilités sont respectivement de 6 % et de 58 %, soit une différence de 52 points. Ce renforcement du poids du diplôme des parents s’observe également pour les individus dont l’un des parents est diplômé du supérieur court : la différence avec les individus dont les parents avaient au plus un CEP passe de 17 à 29 points.

Le rôle du capital culturel des parents est tel que son poids persiste à origine sociale équivalente, par exemple parmi les enfants de cadres […].

Dans une société qui fait du diplôme le passeport pour accéder aux meilleurs emplois et aux catégories sociales supérieures, la compétition pour les titres scolaires est un enjeu crucial. De ce point de vue, ce n’est pas à une stabilité de la reproduction qu’il faut conclure, mais bien à une intensification : en dix ans, l’avantage des enfants de parents diplômés de l’enseignement supérieur s’est accru de manière significative. Pour le dire autrement, être issu d’une famille où les ressources culturelles sont faibles devient de plus en plus pénalisant.

Camille Peugny, Le dessin au berceau. Inégalités et reproduction sociale, 2013.

 Document 2 

On peut poser que la position sociale visée pour son enfant est définie par référence à la position actuelle de la famille, l’ambition ayant un caractère fondamentalement relatif (thèse défendue par Boudon, 1973). Dans ce cas, des familles situées dans des positions inégales vont viser pour leur enfant des positions inégales.

Ces visées inégales, les familles disposent de ressources inégales pour les faire aboutir. Elles sont de plus, dans leurs décisions, inégalement sensibles au risque et coût attachés aux diverses alternatives. Le modèle de l’acteur rationnel formalisé par Boudon (1973), qui réalise un arbitrage entre un « bénéfice » escompté et des coûts (et des risques), s’est imposé depuis […] pour comprendre les choix scolaires. Dans cette perspective, le principal facteur d’inégalité est donc la différenciation, en fonction de la position sociale, des champs de décision des acteurs.

Parmi les constats qui confortent ce modèle du stratège, il y a celui, régulièrement avéré, de l’existence, aux paliers d’orientation successifs, d’une auto-sélection socialement différenciée ; celle-ci résulterait de la valeur, inégale selon les milieux sociaux, de paramètres tels que le rendement des études (le niveau éducatif « suffisamment rentable » étant inégal selon les points de départ), le degré objectif de risque (inégal, dès lors que des inégalités sociales de réussite subsistent) ou encore la sensibilité plus ou moins grande aux coûts encourus dans les études envisagées.

Mais si, au vu des approches statistiques externes, « tout se passe comme si » les individus faisaient des choix rationnels, cela n’exclut pas qu’interviennent, dans les prises de décision concrètes, des différences dans le niveau d’information, les préférences, les visions du monde…

Marie Duru-Bellat, « Les causes sociales des inégalités à l’école », Comprendre, octobre 2003.

 Document 3 Répartition des hommes en couple selon leur groupe social et celui de leur conjointe (en 1999, en %)
 

Femmes

Agriculteurs

ACCE1

CPIS2

Prof. int.3

Employés

Ouvriers

Sans profession

Total

Hommes CPIS

0,5

3,3

19,4

33,1

32,7

4,0

7,0

100

Hommes ouvriers

1,6

2,9

1,3

9,3

50,6

23,3

11,1

100

 

Source : d’après « Position sociale et choix du conjoint : des différences marquées entre hommes et femmes », Mélanie Vanderschelden, Données sociales, 2006.

Note : le total des lignes n’est pas toujours égal à 100 en raison d’arrondis.

Lecture : en France, en 1999, 0,5 % des hommes cadres ou professions intellectuelles supérieures ont une conjointe agricultrice.

1. Artisans, commerçants, chefs d’entreprise.

2. Cadres et professions intellectuelles supérieures.

3. Professions intermédiaires.

Les clés du sujet

Entrer dans le sujet

  • La famille regroupe des individus apparentés ; le plus souvent, le terme désigne le groupe formé des parents et des enfants vivant sous le même toit.
  • La mobilité sociale renvoie à la circulation des individus entre les positions sociales souvent appréciées par la nomenclature des PCS (professions et catégories socioprofessionnelles). Elle peut être intragénérationnelle (au cours de l’existence de l’individu) ou intergénérationnelle (comparée à celle des parents).
  • Il s’agit ici de montrer que la famille participerait à la reproduction sociale en influant sur la mobilité intergénérationnelle.

Comprendre les documents

  • Le document 1 met en avant les inégalités d’accès aux diplômes universitaires en fonction des niveaux de diplôme des parents. Plus les parents ont un niveau de diplôme élevé, plus les enfants ont de chances d’accéder eux-mêmes à ce type de diplômes. Or, la détention de ces titres facilite l’accès à des positions sociales élevées et valorisées. La famille constitue donc un frein à la mobilité des individus. Ce phénomène s’explique par le capital culturel des parents (ensemble des ressources culturelles, dont font partie les diplômes).
  • Selon le document 2 les familles, dans leurs choix d’orientation, élaborent un calcul coût/avantage/risque des différentes orientations possibles. Cependant, toutes les familles ne disposent pas des mêmes ressources (matérielles, économiques, sociales) pour procéder à ce calcul. La famille, sous cette approche de rationalité, peut donc constituer un frein à la mobilité sociale en permettant plus ou moins l’accès à des études valorisées et valorisantes pour ses enfants.
  • Le document 3 est un tableau montrant la forte homogamie sociale qui à la fois illustre la reproduction sociale et l’explique. Les hommes CPIS sont 52,5 % à avoir une conjointe appartenant aux groupes du haut de la hiérarchie socioprofessionnelle (CPIS et professions intermédiaires) ; à l’autre extrémité, 73,9 % des hommes ouvriers ont une conjointe proche d’eux en termes de groupe social (employés, ouvriers).

Structurer sa réponse

Plusieurs idées doivent être développées : la transmission par les parents d’un capital culturel mais aussi d’un capital économique et social, ainsi que la mise en œuvre de stratégies par les familles.

Corrigé
Corrigé

Introduction

  • Aujourd’hui, beaucoup de Français héritent de la position sociale de leurs parents, surtout dans les catégories situées aux extrémités de l’échelle sociale (cadres et professions intellectuelles supérieures, ouvriers-employés). On peut donc estimer que la famille joue un rôle dans la mobilité sociale.
  • La mobilité sociale est définie par le changement de position sociale d’un individu par rapport à la position sociale de ses parents (mobilité intergénérationnelle), la famille étant représentée par l’ensemble des personnes vivant sous le même toit et ayant un lien de parenté.
  • Le poids de la famille sur la mobilité sociale s’explique par plusieurs causes : la transmission d’un capital culturel, les stratégies familiales pour la poursuite d’études, la transmission d’un capital économique et social.

I. La famille transmet un capital culturel

La position sociale d’un individu dépend en grande partie de son niveau de diplôme : plus celui-ci sera élevé, plus il occupera une place élevée dans la hiérarchie sociale. Or, les plus diplômés ont souvent des parents possédant eux-mêmes un niveau de diplôme élevé. Pierre Bourdieu l’explique par la transmission d’un capital culturel, dont font partie les connaissances scolaires (document 1). Ainsi, les enfants de diplômés disposent d’un savoir et d’un savoir-faire qui facilite la réussite scolaire. Même si le système scolaire s’est massifié, l’école reste un facteur essentiel de la reproduction sociale.

II. La famille transmet un capital économique et social

Les enfants d’agriculteurs exploitants, d’artisans, commerçants et chefs d’entreprises bénéficient de la transmission d’un capital économique qui favorise la reproduction sociale d’une génération à une autre. De plus chaque famille dispose d’un capital social, défini comme l’ensemble des relations sociales d’un individu permettant de mettre en valeur son capital économique et culturel. L’importance du capital social est renforcée par le caractère homogame des mariages : les individus ont tendance à se marier avec des personnes du même milieu social. Ainsi, les hommes cadres et professions intellectuelles supérieures (CPIS) sont 52,5 % à avoir une conjointe appartenant aux groupes du haut de la hiérarchie socioprofessionnelle (CPIS et professions intermédiaires) ; à l’autre extrémité, 73,9 % des hommes ouvriers ont une conjointe proche d’eux en termes de groupe social (employés, ouvriers) (document 3).

III. La famille met en œuvre des stratégies scolaires

Les inégalités de réussite scolaire selon l’origine sociale peuvent s’expliquer par le comportement rationnel des familles. Celles-ci, selon Raymond Boudon, font un calcul coût/avantage/risque des différentes orientations possibles. Cependant, toutes les familles ne disposent pas des mêmes informations ni des mêmes ressources (matérielles, économiques, sociales) pour procéder à ce calcul (document 2). La famille, sous cette approche de rationalité, peut donc constituer un frein à la mobilité sociale en empêchant l’accès à des études valorisées et valorisantes pour ses enfants.

Conclusion

La famille freine la mobilité sociale car elle transmet plusieurs types de capitaux aux enfants : capital culturel, économique et social. Elle peut également adopter des stratégies rationnelles susceptibles d’empêcher la réussite scolaire.