La Fontaine, Fables, "La Tortue et les deux Canards"

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re Générale - 1re ST2S - 1re STI2D - 1re STL - 1re STMG | Thème(s) : La Fontaine, Fables – Imagination et pensée au XVIIe siècle
Type : Sujet d'oral | Année : 2019 | Académie : Inédit

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Sujet d’oral • Explication & entretien

La Fontaine, Fables, « La Tortue et les deux Canards », X, 2

20 minutes

20 points

1. Lisez le texte à voix haute.

Puis expliquez-le.

DOCUMENT

La Tortue et les deux Canards

Une Tortue était, à la tête légère,

Qui, lasse de son trou, voulut voir le pays.

Volontiers on fait cas d’une terre étrangère ;

Volontiers gens boiteux haïssent le logis.

Deux Canards à qui la commère1

Communiqua ce beau dessein,

Lui dirent qu’ils avaient de quoi la satisfaire :

« Voyez-vous ce large chemin ?

Nous vous voiturerons par l’air en Amérique.

Vous verrez mainte république,

Maint royaume, maint peuple ; et vous profiterez

Des différentes mœurs que vous remarquerez.

Ulysse en fit autant. » On ne s’attendait guère

De voir Ulysse en cette affaire.

La Tortue écouta la proposition.

Marché fait, les Oiseaux forgent une machine

Pour transporter la pèlerine2.

Dans la gueule en travers on lui passe un bâton.

« Serrez bien, dirent-ils ; gardez de lâcher prise. »

Puis chaque Canard prend ce bâton par un bout.

La Tortue enlevée, on s’étonne partout

De voir aller en cette guise3

L’animal lent et sa maison,

Justement au milieu de l’un et l’autre Oison.

« Miracle ! criait-on. Venez voir dans les nues

Passer la Reine des Tortues.

— La Reine ! vraiment oui ; je la suis en effet ;

Ne vous en moquez point. » Elle eût beaucoup mieux fait

De passer son chemin sans dire aucune chose ;

Car, lâchant le bâton en desserrant les dents,

Elle tombe, elle crève aux pieds des regardants.

Son indiscrétion4 de sa perte fut cause.

Imprudence, babil5, et sotte vanité,

Et vaine curiosité,

Ont ensemble étroit parentage6.

Ce sont enfants tous d’un lignage7.

La Fontaine, Fables, « La Tortue et les deux Canards », livre X, fable 2, 1678.

1. Commère : femme curieuse et bavarde.

2. Pèlerine : personne qui voyage pour visiter des lieux saints.

3. En cette guise : de cette façon.

4. Indiscrétion : manque de discernement.

5. Babil : propos futile.

6. Parentage : lien de parenté, appartenance à une même famille.

7. Lignage : groupe descendant d’un ancêtre commun.

2. question de grammaire.

Dans la phrase complexe des vers 1 à 4, relevez une subordonnée relative ; analysez sa fonction et celle du pronom relatif. Déterminez également sa valeur.

CONSEILS

1. Le texte

Faire une lecture expressive

La fable convoque divers registres, de l’humour des premiers vers, en passant par l’envolée quasi lyrique de la proposition des canards, à la condamnation moqueuse des derniers vers.

Le récit intègre des paroles rapportées et plusieurs voix se font entendre : celle de la tortue orgueilleuse, celle des canards, celle des passants étonnés, et celle du fabuliste qui raconte et qui juge. Votre ton doit faire sentir les différences de tempérament d’un personnage à l’autre.

Soyez vigilant avec la métrique : en particulier, le -e à l’intérieur d’un mot se prononce (« vous profiterez »), de même que le -e en fin de mot s’il est suivi d’une consonne (« lasse de son trou ») 

Dégager l’enjeu du texte

Examinez le ton particulier adopté par le fabuliste.

Cherchez à voir ce qui suscite la moquerie.

Montrez comment le récit s’articule avec la moralité ; observez comment elle en découle logiquement. Le récit est-il exempt de jugements ?

2. La question de grammaire

Dans cette phrase complexe, identifiez le pronom relatif ; cherchez son antécédent.

Cette relative est-elle explicative ou déterminative ?

Corrigé

PRÉSENTATION

1. L’explication de texte

Introduction

[Présenter le contexte] Dans ses Fables, La Fontaine, puisant dans les textes anciens et les ressources d’une imagination féconde, multiplie les récits plaisants. Cependant, fidèle à l’esthétique classique qui assigne à l’écriture une mission d’édification, l’auteur entend également, à travers eux, « forme[r] et le jugement et les mœurs. »

[Situer le texte] Nous examinerons une fable animalière inspirée de l’Indien Pilpay, située au début du livre X, écrite en vers hétérométriques : « La Tortue et les deux Canards ».

[En dégager l’enjeu] En mettant en scène une tortue et ses désirs de voyage, le récit aboutit à la condamnation comique de l’orgueil humain.

Explication au fil du texte

Un rêve de voyage (v. 1-14)

La fable s’ouvre sur la description succincte et suggestive, à l’imparfait, de l’animal qui occupe le premier plan du récit : la tortue. L’épithète homérique « à la tête légère » donne à voir la tête qui émerge de la carapace tout en laissant entendre d’emblée des capacités intellectuelles limitées. L’antithèse « trou »/ « pays » révèle son désir de voyage.

Les vers 3 et 4 élargissent le propos grâce au pronom « on » et condamnent déjà le projet. La tortue, personnifiée, est représentative d’un ensemble plus vaste, dévalorisé par le narrateur : les « gens boiteux ». Vouloir quitter les lieux familiers : un projet bien déraisonnable pour ceux qui ne sont pas en capacité physique de le faire – c’est bien le cas de la tortue…

Au vers 5, le bestiaire s’enrichit de deux protagonistes à plumes, en contraste avec la tortue, à nouveau moquée avec le terme « commère » et l’antiphrase « beau dessein ».

Un dialogue s’enclenche au discours direct qui dynamise la scène en donnant à entendre ce que font miroiter les canards, au futur de certitude. Le « large chemin » fait sourire : il renvoie à l’univers céleste, d’où la tortue devrait être exclue. L’anaphore sur un rythme ternaire (« mainte république, / Maint royaume, maint peuple ») et les pluriels (« différentes mœurs ») sont autant de découvertes tentantes mais lointaines (un océan à traverser tout de même, au vers 9)

des points en +

Homère raconte dans L’Odyssée le voyage mouvementé d’Ulysse, héros de la mythologie grecque, qui met dix ans pour rentrer chez lui après la guerre de Troie.

La référence à Ulysse amuse, car convoquée à contre-emploi, comme le souligne le narrateur qui cherche un lecteur complice (« on ne s’attendait guère / De voir Ulysse en cette affaire… ») (vers 13 et 14)

Une envolée ridicule (v. 16-26)

Le récit se poursuit, allant à l’essentiel au présent de narration. La « machine » (vers 16) mise au point s’avère des plus basiques : un simple « bâton » (vers 18). La tortue est personnifiée par l’expression « pèlerine » ; un contraste comique s’installe avec l’évocation de la « gueule » au vers suivant, qui rappelle que l’on a affaire à un animal.

Le lecteur visualise aisément les conditions de transport, sources de comique de situation (vers 18 à 24). La subordonnée temporelle « La tortue enlevée » crée un effet d’accélération et donne à imaginer l’improbable décollage.

À la rime du vers 22, « cette guise » renforce l’effet de surprise, associé au lexique de la sidération : « on s’étonne partout » (vers 21), « miracle » (vers 24). La périphrase « animal lent et sa maison » insiste sur la démesure de l’entreprise de la tortue, pas à sa place dans les airs !

La rime « nues » / « tortues » souligne bien l’aspect incongru de la situation. Dans la bouche des témoins, une hyperbole grandit l’animal, taxé de « reine des tortues » (vers 26)

La chute du récit et la morale (v. 27-36)

des points en +

La tortue fait preuve d’hybris, une démesure punissable : elle oublie sa condition et compte sur la technique pour en sortir. Son orgueil déplacé lui coûtera la vie.

Ce vocabulaire ironiquement flatteur précipite la catastrophe : la tortue oublie les conseils avisés et insistants des canards (double impératif du vers 19 : « serrez bien », « gardez »). La tortue pèche par orgueil (« La Reine ! vraiment oui ; je la suis en effet »), oubliant sa condition.

Sa chute violente, rapportée au présent, illustre ironiquement la chute du récit : « elle tombe, elle crève ». Reste à tirer la morale, particulièrement étoffée dans cette fable.

mot clé

La polysyndète consiste en la répétition d’une conjonction de coordination au sein d’une phrase ou d’un ensemble de phrases ; elle donne du rythme et met l’accent sur des liens inévitables.

La Fontaine y épingle les vices de la tortue dans un portrait au vitriol construit sur une polysyndète : « Imprudence, babil, et sotte vanité, / Et vaine curiosité ». La moralité, au-delà du cas particulier de la tortue, se donne une portée universelle, comme le montre l’emploi du présent de vérité générale, qui élargit le jugement du fabuliste.

Conclusion

[Faire le bilan de l’explication] La Fontaine signe donc ici un récit particulièrement réjouissant, qui met en évidence la démesure d’un animal qui oublie sa véritable condition et qui en sera puni vertement. Description, paroles rapportées, jeux de la versification : tout est fait pour animer cette fable pleine d’humour, qui se clôt sur une condamnation sans appel.

[Mettre l’extrait en perspective] Les outrances de la tortue font écho aux excès de l’être humain, condamnés par la morale classique. Le modèle à suivre est celui de l’« honnête homme », idéal de raison et de modération, qui ne cherche pas sans cesse à devenir autre chose que ce qu’il est.

2. La question de grammaire

« Une tortue était, à la tête légère,

[  Qui , lasse de son trou, voulut voir le pays],

Volontiers on fait cas d’une terre étrangère ;

Volontiers gens boiteux haïssent le logis. »

Dans cette phrase complexe, composée de quatre propositions, on relève, au vers 2, une proposition subordonnée relative, introduite par le pronom relatif « qui »

Le pronom relatif a pour antécédent « Une tortue » : la subordonnée relative est donc complément de cet antécédent. Au sein de la relative, le pronom relatif est sujet du verbe « voulut voir ».

La subordonnée relative peut être supprimée, elle a donc une valeur explicative.

Des questions pour l’entretien

Lors de l’entretien, vous devrez présenter une autre œuvre que vous avez lue au cours de l’année. L’examinateur introduira l’échange et peut vous poser des questions sous forme de relances. Les questions ci-dessous ont été conçues à titre d’exemples.

1 Sur votre dossier est mentionnée la lecture cursive d’une autre œuvre argumentative : Micromégas de Voltaire. Pouvez-vous présenter brièvement ce conte philosophique ?

2 En quoi Voltaire s’appuie-t-il sur l’imagination pour donner à penser ? Sur quels thèmes ?

3 Avez-vous apprécié cette lecture ? Pensez-vous qu’elle puisse encore parler à un lecteur contemporain ? Pourquoi ?