La Fontaine, "Le Gland et la Citrouille", Fables

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Le commentaire littéraire - La question de l'homme dans les genres de l'argumentation
Type : Commentaire littéraire | Année : 2012 | Académie : Polynésie française
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
La condition de l’homme
 
 

La condition de l’homme • Commentaire

Question de l’homme

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Polynésie française • Juin 2012

Série L • 16 points

Commentaire

> Vous commenterez la fable de La Fontaine, « Le Gland et la Citrouille ».

Trouver les idées directrices

  • Faites la « définition » du texte pour trouver les idées directrices.

Fable (genre), qui raconte (type de texte) la mésaventure d’un paysan (thème), qui argumente sur (type de texte, thème), humoristique (registre), théâtrale, à allure scientifique (adjectifs), pour amuser le lecteur et donner une leçon de vie ou même de philosophie (buts).

Pistes de recherche

Première piste : une petite comédie

  • Analysez ce qui rapproche cette fable du théâtre : structure, situations…
  • Et plus précisément de la comédie : personnages, mélange des tons…
  • Montrez que La Fontaine a recours à des sources variées du comique.

Deuxième piste : une leçon sous forme de démonstration scientifique

  • La morale est-elle explicite ou implicite ?
  • En quoi la démarche ressemble-t-elle à une démonstration scientifique ?
  • Montrez comment le récit est en cohérence avec la morale.

Troisième piste : une leçon de philosophie, de morale et de vie

  • Quels sont les thèmes abordés et suggérés dans la fable ?
  • Quelle conception de la vie, de Dieu et de l’homme se dégage de la fable ? Que veut faire comprendre le fabuliste ? Quelle attitude semble-t-il préconiser ?

>Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

>La question de l’homme, la fable : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleur ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] La fable est un genre très ancien (Ésope, Phèdre), mais mineur jusqu’au xviie siècle où La Fontaine en fait un genre littéraire à part entière. [Présentation du texte] « Le Gland et la Citrouille » appartient au 2e recueil des Fables, davantage destiné aux adultes et dont les thèmes et les enjeux sont plus sérieux. Cependant, La Fontaine s’inspire de la farce populaire qu’il transforme en fable. [Annonce des axes] La fable prend l’allure d’une petite comédie, vivante et populaire [I]. Mais, comme la comédie qui « châtie les mœurs par le rire », elle porte, sous l’apparence d’une démonstration presque scientifique [II], un message grave sur le monde et la société [III].

I. Une petite comédie

1. Une piécette en deux « actes »

  • Le premier « acte », au cours duquel le villageois veut donner une leçon à Dieu (v. 4 à 19), met en relief la prétention du paysan. Le rythme des vers – en majorité des octosyllabes – est alerte.
  • Le deuxième « acte » prend la forme d’une démonstration par l’expérience : c’est alors la nature qui donne une leçon au paysan (v. 20 à 31). Le rythme des vers – en majorité des alexandrins – est plus ample et plus posé.
  • Les vers 32 à 35 se présentent comme la conclusion de l’anecdote. Le rythme des vers (octosyllabes) redevient alerte. Cette structure donne à la fable la forme d’une démonstration close, comme en témoigne la ressemblance entre les vers 1 et 32 qui célèbrent la louange du Dieu créateur.

2. Un personnage de farce

  • Le personnage unique de cette piécette est un villageois. Sa description physique est schématique et ne mentionne que des parties de son corps, « son nez », son « poil au menton ». Le personnage a un comportement assez fruste.
  • Ses paroles rapportées au style direct révèlent un parler pittoresque. La moitié de la fable est occupée par les paroles qu’il s’adresse à lui-même (v. 6 à 19), dont la tonalité présente un mélange humoristique :
  • de familiarité : le vocabulaire est parfois trivial (« parbleu ») et la syntaxe est celle du langage parlé (reprise pronominale et postposition du sujet : « À quoi songeait-il […], l’Auteur de tout cela ? v. 6) ;
  • de ton très théâtral et didactique : il profère une sorte de maxime un peu pédante (« Tel fruit, tel arbre, pour bien faire », v. 11) ; plus loin, il se désigne pompeusement par la 3e personne du singulier (« plus je contemple/Ces fruits ainsi placés, plus il semble à Garo [= il me semble]/ Que l’on a fait un quiproquo » (v. 16-19).

3. Le comique de situation : des airs de commedia dell’arte

  • Menues péripéties et petits tableaux amusants se succèdent, selon des rythmes variés : le lecteur imagine d’abord le villageois qui contemple la citrouille (v. 4-21), puis son somme sous l’arbre (un seul vers : v. 22), enfin la chute du gland – avec un gros plan sur le « nez meurtri » (v. 23-26).
  • À cette fantaisie s’ajoute un comique du retournement de situation, celui de l’arroseur arrosé. Garo n’est décidément pas l’égal de Dieu ! La mention du « quiproquo » dont Dieu serait à l’origine est pleine d’humour.

4. Un mélange des tons propre à la comédie

  • La fable aborde des sujets sérieux touchant à la question de l’homme (« Dieu, l’Univers »). Son propos – le raisonnement sur les effets et les causes (« car pourquoi… ? ») – en fait une fable « philosophique ». Mais en même temps, le ton peut être très trivial : la nature est représentée par des végétaux sans grande noblesse (gland et citrouille) ; les parties du corps auxquelles il est fait référence sont peu nobles (nez, poil).
  • L’humour domine, marqué par le comique d’exagération (hyperbole : « Son nez meurtri/Oh, oh, dit-il, je saigne ! ») ; la personnification : « Citrouilles », « Gland » créent une sacralisation parodique des éléments de la fable ; la drôlerie des périphrases : « l’Auteur de tout cela, celui que prêche ton Curé » (= Dieu), « le dormeur » (= Garo) ; le jeu sur les sonorités, censées reproduire ce dont le fabuliste parle (allitération « lourde » en g et ou avec « gland/gourde/lourd ».
  • Le mélange et le décalage entre le sujet, philosophique, et la référence burlesque (la Citrouille) parodient les grands débats humains. Cependant, derrière cette vivacité, ce ton burlesque et populaire, se cache une leçon grave.

II. Une leçon sous forme de démonstration scientifique ?

1. Une morale explicite clairement posée

  • La morale explicite qui encadre la fable donne à celle-ci un caractère démonstratif. La fable commence et finit sur une assertion.
  • Dès les premiers vers, une vérité est posée d’emblée par La Fontaine : Dieu (cause première et premier mot de la fable) fait ce qu’il fait (évidence tautologique) et il le fait « bien ».
  • Cette assertion posée comme une vérité à prouver trouve à la fin de la fable son écho, qui suggère la formule CQFD (« ce qu’il fallait démontrer ») : « Dieu fait bien ce qu’il fait// Dieu ne l’a pas voulu […]/ En louant Dieu de toute chose ».

2. Une démonstration… de science expérimentale

  • La fable prend alors des allures de raisonnement scientifique : Garo est une sorte d’expérimentateur de la nature. Le gland qui tombe rappelle Newton.
  • La démarche n’est pas mathématique mais bien expérimentale. Le raisonnement et la démonstration sont menés en deux temps :
  • 1re expérience : Garo pose que, dans la nature, la logique n’est pas respectée. L’exemple est concret (glands dans les arbres et citrouilles qui poussent par terre) et la phase d’observation aboutit à une constatation (v. 17-19) confirmant le présupposé : la nature a tort (v. 6) ;
  • 2e expérience : la chute du gland est suivie d’une observation qui aboutit à une nouvelle vérité, contraire à la première : la nature a raison.

La conclusion renvoie au vers 1, vérité énoncée et mise au compte de La Fontaine : en réalité, Garo sert de démonstration au fabuliste.

  • Les tournures, les faits d’écriture sont eux aussi caractéristiques de la démarche expérimentale : questions (v. 6, 14-17, 26-28), hypothèses…

III. Une leçon de philosophie, de morale et de vie

1. Le regard du fabuliste : la satire de la prétention

  • La fable est marquée par la présence de La Fontaine, qui se met en scène (« Dans les Citrouilles je la treuve »). Mais, surtout, il fait sentir son jugement.
  • Il prend une distance amusée par rapport à son personnage et jette sur lui un regard ironique (« notre homme »). L’ironie tient au contraste souligné à dessein entre les deux vers qui se suivent : « On ne dort point quand on a tant d’esprit/il va prendre son somme [= il dort] », ou à la désignation de « dormeur ».

Notez bien

Lorsque vous citez une expression du texte, qualifiez-la, caractérisez-la en précisant le procédé de style utilisé et commentez-la.

  • La fable fait la caricature de l’autosatisfaction de Garo (qui se met en lieu et place de Dieu). Elle critique aussi sa rhétorique obtuse et son manque de recul dans le raisonnement. Le villageois ressemble avant l’heure – nous sommes au xviie siècle – à Pangloss dans le Candide de Voltaire (mais, au départ, il soutient la thèse inverse : « Tout en eût été mieux » ; pour lui, tout n’est pas « pour le mieux dans le meilleur des mondes »).
  • À la fin, au fond, il croit désormais aux causes finales (la nature ne fait rien en vain ni de superflu), comme Pangloss. Il est devenu providentialiste, mais aussi sottement que quand il soutenait la thèse opposée.
  • En soulignant, à la fin de la fable, le ridicule de Garo contraint d’avouer sa défaite, La Fontaine fait la satire de la prétention.

2. Une leçon sur la nature, sur Dieu et la création

  • La fable, « végétale » et non animale, met en scène la nature, sorte d’intermédiaire qui « aide » Dieu dans sa démonstration par les faits. La nature rappelle à l’homme qui il est ; la blessure prend un sens symbolique : elle est la représentation concrète de l’infirmité intellectuelle de l’homme. Le thème central de la démonstration est bien « Dieu », nommé deux fois et désigné par des périphrases (v. 6 et 13). Garo remet en question les choix du créateur. Or, il est démontré que la création est parfaite.
  • La Fontaine participe là à un débat philosophique et scientifique qui opposait à l’époque la religion et les sciences : qui des deux régit le monde et la nature ? Dans la fable, Dieu est la métonymie de la nature, il est l’opposé de la science. Garo, observateur de la nature, opte pour la science. C’est sa logique empirique qui lui fait remettre en cause les choix de Dieu.
  • La Fontaine trouve un moyen de concilier science et religion.

3. Une réflexion sur l’homme : leçon de bons sens et d’humilité ?

  • Plus profondément, la fable comporte une condamnation de la démesure. La Fontaine fait comprendre qu’il y a du Garo en chacun de nous (« notre homme », v. 20) : nous croyons tous que notre raison égale Dieu.
  • La Fontaine montre aussi que la vérité n’est pas accessible à tous : des esprits forts ou sots (comme Garo) doutent de cette évidence. La morale ultime de la fable serait qu’il faut se taire devant cette évidence, conclusion à laquelle il aboutit aussi dans « La Querelle des Chiens et des Chats et celle des Chats et des Souris » (XII, 8).
  • Au total, en faisant comprendre à son lecteur que l’homme n’est pas capable de rivaliser avec Dieu, La Fontaine lui donnerait une leçon d’humilité, de bon sens utile, qui conseille d’accepter la nature telle qu’elle est. Fatalisme ? stoïcisme ? Rien ne l’indique…

Conclusion

Cette fable tire son originalité de sa source d’inspiration : le personnage de Garo vient du théâtre populaire. C’est aussi une leçon scientifique et religieuse dans un contexte qui porte en arrière-plan la marque des débats intellectuels et religieux de l’époque, notamment entre les libertins tenants de la liberté de pensée et les adeptes de la tradition religieuse. Ces débats trouvent à la même époque leur écho chez Pascal et Molière (Dom Juan).