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La fragmentation des mémoires de la guerre d'Algérie

Amérique du Sud • Novembre 2017

analyse de document

La fragmentation des mémoires de la guerre d'Algérie

 Après avoir présenté le document, analysez le propos que Benjamin Stora tient sur les mémoires de la guerre d'Algérie.

document Extrait d'un article de Benjamin Stora1 du 30 octobre 2014

L'anniversaire des 60 ans du début de la guerre d'Algérie n'a, il faut le dire, pas été l'occasion de beaucoup de commentaires de notre côté de la Méditerranée. Ce n'est bien entendu pas le cas en Algérie et c'est bien normal : leurs commémorations mettent l'accent sur 1954, et le début de la guerre contre la présence coloniale française, tandis que la France célèbre surtout la fin de la guerre, près de huit ans plus tard. C'est loin d'être un détail : cela prouve le malentendu historique qui perdure entre ces deux nations. Pour les Algériens, le 1er novembre explique la guerre par l'histoire longue de la colonisation, tandis que pour les Français, il s'agit d'insister sur le départ des harkis et l'exil des Européens, ceux que l'on appellera plus tard les « pieds-noirs ». Cette distorsion temporelle (le début ou la fin de la guerre comme commémoration essentielle) entre l'un et l'autre pays au sujet des manifestations du souvenir donne à réfléchir.

Ces dernières années, nous sommes passés d'une période d'amné­sie française envers cette séquence de notre histoire à une hyper­mnésie2 traduite par une inflation de toutes sortes de documentaires, films, romans, autobiographies, etc. Mais cela ne traduit pas pour autant une réelle connaissance de l'histoire !

C'est cette hypermnésie nouvelle qui nous fait assister à une sorte d'éclatement, de fragmentation de la mémoire. Nos mémoires s'opposent et ont chacune une conception ainsi qu'une vision différente de l'histoire, ce qui se concrétise par exemple par la divergence au niveau des dates de commémoration. Fondamentalement, les conflits de mémoire se portent sur la date de fin de la guerre. En France, toute une partie symbolisée par les anciens combattants, les appelés, retient les accords d'Évian du 18 mars 1962. En revanche, les immigrés algériens qui vivent en France voient la tragédie de la manifestation du FLN à Paris le 17 octobre 1961 comme symbole tragique de la fin du conflit. Les pieds-noirs, eux, vont focaliser leur attention sur le massacre du 5 juillet de l'année suivante, avec le massacre et l'enlèvement à Oran de civils européens. Les Algériens d'Algérie, eux, célèbrent la fête de l'indépendance du 5 juillet 1962. On voit donc bien qu'il y a une séparation des mémoires, d'une rive à l'autre de la Méditerranée, mais également d'un même côté, avec des différences entre les mémoires. Cette fragmentation des mémoires est due à un déficit des récits d'histoire. Il n'y a pas de consensus mémoriel. Au contraire, on assiste à une séparation mémorielle : d'un côté des groupes veulent renoncer à toute forme de culpabilité vis-à-vis de la colonisation, qu'ils jugent positive. En Algérie, on est au contraire dans l'attente d'excuses pour la longue période coloniale. C'est là toute la difficulté.

Gardons toutefois le cap sur l'optimisme. Il faut, dans le fond, poursuivre le travail d'écriture de l'histoire, accorder une plus grande place aux historiens de tous bords, sans céder au tyrannisme de certains groupes de mémoire qui veulent imposer leur histoire en toute méconnaissance des faits. […]

Source : site du journal en ligne Huffington Post (www.huffingtonpost.fr, consulté le 13 janvier 2017).

1. Historien spécialiste de la guerre d'Algérie.

2. Contraire d'amnésie.

Les clés du sujet

Lire la consigne

La consigne vous invite tout d'abord à présenter le document. C'est l'objet du début de l'introduction. Vous veillerez à être précis quant au contexte historique.

Ensuite, et c'est là l'essentiel, vous devez analyser les propos de l'auteur dans une perspective historiographique : comment cet historien présente-t-il les mémoires de la guerre d'Algérie ?

Observer le document

Il s'agit d'un article de journal écrit par l'historien Benjamin Stora. Celui-ci analyse la fragmentation des mémoires de la guerre d'Algérie, soixante ans après le début du conflit.

L'auteur présente les manifestations et les causes de ce processus mémoriel.

Définir les axes de l'analyse

Le plan de votre analyse n'est pas indiqué par la consigne ni par la construction du texte.

Vous pouvez organiser votre devoir selon deux échelles d'analyse : celle des États (l'Algérie et la France), puis celle des groupes porteurs de mémoire (anciens combattants, immigrés algériens, pieds-noirs…).

Corrigé

Les titres en couleur servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

[Présentation du document] Ce document est extrait d'un article historiographique du journal en ligne Huffington Post de l'historien français Benjamin Stora, spécialiste de la guerre d'Algérie. Il est paru le 30 octobre 2014, soit soixante ans après le déclenchement du conflit. L'auteur y analyse la fragmentation des mémoires de la guerre.

[Problématique et annonce du plan] Selon lui, comment se manifeste et s'explique ce processus ? Nous répondrons à cette question en analysant d'abord la « séparation mémorielle » entre l'Algérie et la France, puis les « conflits de mémoire » entre les différentes communautés.

I. Une « séparation mémorielle » entre l'Algérie et la France

1. Un « malentendu historique »

info

Le choix de l'Algérie de commémorer le 1er novembre permet de légitimer le FLN comme parti unique au pouvoir.

Benjamin Stora nous rappelle que l'Algérie commémore le 1er novembre, date de la Toussaint rouge lancée par le FLN. Au contraire, la France commémore le 18 mars, date des accords de cessez-le-feu d'Évian.

Cette « distorsion temporelle » s'explique, selon l'auteur, par des interprétations divergentes du conflit : pour l'Algérie, il s'agit de l'étape ultime de la lutte des Algériens contre la domination coloniale française  pour la France, la fin de sa présence avec le départ des harkis et l'exil des pieds-noirs.

2. Des bilans de la colonisation opposés

info

En 2017, à l'occasion des 55 ans de l'indépendance de l'Algérie, le président Bouteflika a réitéré cette demande d'excuses.

Comme le rappelle la fin du deuxième paragraphe, l'Algérie considère la présence coloniale française comme une longue période d'oppression. C'est pourquoi elle ne cesse de demander à la France des excuses officielles.

Au contraire, la France refuse de reconnaître sa culpabilité d'autant plus que la colonisation est considérée par certains comme positive. Un article de la loi de février 2005, depuis retiré, stipulait que les programmes scolaires devaient souligner le « rôle positif » de la colonisation.

II. Des « conflits de mémoire » entre les différentes communautés

1. Une focalisation des conflits sur la fin de la guerre

Comme le rappelle le deuxième paragraphe, les anciens combattants et appelés français retiennent la date du 18 mars 1962 (accords d'Évian) : ils voient dans cette décision un soulagement de leurs souffrances.

Les pieds-noirs, quant à eux, retiennent la date du 5 juillet 1962 (indépendance de l'Algérie), qui marque le massacre et l'enlèvement de civils européens à Oran.

Les Algériens d'Algérie retiennent la même date puisqu'il s'agit du triomphe de leur lutte anticoloniale.

Les immigrés algériens vivant en France conservent la mémoire de la manifestation du 17 octobre 1961, violemment réprimée par la police française.

2. Les facteurs de ces « conflits de mémoire »

gagnez des points !

Cette mention de la loi de 1999 reconnaissant l'existence d'une « guerre en Algérie » explicite le propos de l'auteur.

Pour Benjamin Stora, depuis la loi de 1999, « l'amnésie mémorielle » a fait place à une « hypermnésie mémorielle » marquée par la multiplication d'œuvres consacrées au conflit. On assiste ainsi à un réveil des mémoires communautaires. On peut penser au film Hors-la-loi du réalisateur Rachid Bouchareb, sorti en 2010, qui a suscité l'indignation des nostalgiques de l'Algérie française.

L'auteur invoque également le « tyrannisme de certains groupes porteurs de mémoires » qui veulent imposer leur vision de l'histoire (exemple : les pieds-noirs qui constituent un groupe de pression politique influent).

3. La recherche historique pour dépasser ces conflits

Benjamin Stora rappelle que l'expression des mémoires n'a pas, en tant que telle, valeur de récit historique.

Pour lui, il faut poursuivre le travail d'écriture de l'histoire et favoriser la collaboration entre historiens (« accorder une plus grande place aux historiens de tous bords »).

Conclusion

[Réponse à la problématique] Ainsi, la fragmentation des mémoires de la guerre d'Algérie se manifeste à différentes échelles : celle des États qui s'opposent à propos de la signification du conflit et du bilan de la colonisation  celle des communautés, favorisée par le réveil des mémoires mais qui peut être résolue par la recherche des historiens.

[Critique du document] L'intérêt de ce document est de souligner la complexité du processus de fragmentation des mémoires. Cependant, il n'évoque pas le rôle décisif de l'État français dans la construction de ces mémoires.

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