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La littérature est-t-elle un moyen efficace pour émouvoir et dénoncer les cruautés ?

Des hommes ou des bêtes ? • Dissertation

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7

France métropolitaine • Juin 2018

Séries ES, S • 16 points

Des hommes ou des bêtes ?

Dissertation

La littérature vous semble-t-elle un moyen efficace pour émouvoir le lecteur et pour dénoncer les cruautés commises par les hommes ?

Vous appuierez votre réflexion sur les textes du corpus, sur les œuvres que vous avez étudiées en classe et sur vos lectures personnelles.

Les textes du corpus sont reproduits ici.

Les clés du sujet

Comprendre le sujet

Le présupposé est : La littérature est efficace pour émouvoir et dénoncer les cruautés humaines.

« émouvoir » renvoie aux registres pathétique, dramatique et tragique et à une stratégie argumentative qui vise à persuader.

« dénoncer » signifie dévoiler et critiquer et renvoie plutôt à tout type d'argumentation (pour convaincre et persuader) et au registre polémique.

Attention : Le sujet est mal formulé et sa problématique boiteuse. En effet les verbes « émouvoir » et « dénoncer » sont mis sur le même plan (« pour… et… pour… ») ; or ils ne sont pas du même ordre. Le recours à l'émotion n'est qu'un moyen, une stratégie pour dénoncer.

Une formulation claire de la problématique aurait été : En littérature émouvoir est-il un moyen efficace pour dénoncer les cruautés commises par les hommes ?

Il ne faut pas construire le devoir en deux parties distinctes « émotion/dénonciation » ni opposer deux stratégies : convaincre (par la raison) contre persuader (par l'affectivité), mais étudier le lien entre émotions et la dénonciation.

« vous semble-t-elle… » suggère une discussion du présupposé (plan dialectique). Or est-il concevable de montrer que… la littérature/l'émotion ne sont pas un moyen efficace d'argumenter ? Difficile… On peut tout au plus leur trouver des limites…

Chercher des idées

Les arguments

Répertoriez les types de comportements cruels possibles : guerre, esclavage, mauvais traitements, torture physique/morale, racisme, etc.

Subdivisez la problématique en sous-questions.

D'où vient l'efficacité de l'argumentation directe pour dénoncer ? Quel rôle y joue l'émotion ? D'où vient l'efficacité de l'argumentation indirecte pour dénoncer ? Quel rôle y joue la présence de personnages pour rendre la dénonciation plus efficace ? Quelles sont les limites de l'efficacité de la littérature dans sa dénonciation des cruautés humaines ?

Les exemples

« littérature » vous incite à prendre vos exemples dans tous les genres littéraires et, même si le corpus ne propose que de l'argumentation directe, dans le théâtre, le roman, la poésie.

Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Depuis le poète Agrippa d'Aubigné qui dénonçait dans ses Tragiques les atrocités des guerres de religion au xvie siècle jusqu'à Ionesco qui combat le totalitarisme dans sa pièce Rhinocéros, nombre d'écrivains ont combattu les cruautés commises par les hommes. [Problématique] Quels sont les atouts de la littérature pour dénoncer les abus et pour émouvoir ? [Annonce du plan] L'écrivain, pour mener son combat, peut s'adresser à la raison dans les genres de l'argumentation directe qui, pour autant, n'exclut pas le recours à l'émotion [I] Mais c'est surtout dans l'argumentation indirecte qu'il peut toucher le lecteur et emporter son adhésion. [II] Néanmoins l'efficacité de la littérature et du recours à l'émotion a parfois des limites et la littérature se trouve concurrencée par d'autres arts. [III]

I. Argumentation directe et émotion contre les cruautés humaines

1. L'écrivain, penseur dans la mêlée

À travers les « époque(s) où [les] abus s'aggravent » (M. Yourcenar), la littérature s'est fait l'écho des cruautés de l'homme : atrocités de la guerre dénoncées par Agrippa d'Aubigné au xvie siècle, par les Encyclopédistes des Lumières et par Voltaire (article « Guerre » du Dictionnaire philosophique), par Prévert (« Barbara » : « Quelle connerie, la guerre ! ») ; abus de pouvoir – tyrannie, esclavage… – et crimes politiques ; conditions de vie intolérables infligées aux plus pauvres et même aux animaux (textes du corpus). Il n'est pas de crime qui n'ait trouvé la voix d'un artiste pour alerter ses semblables sur ce qui enlève toute humanité aux hommes.

2. L'écrivain philosophe : dénoncer par la raison

Pour remplir cette fonction, l'écrivain peut choisir de s'adresser à la raison dans les genres de l'argumentation directe.

Les essais et les traités doivent leur efficacité à leur clarté et à leur structure qui associe arguments, preuves et exemples. Ainsi Montaigne dans ses Essais articule sa dénonciation des cruautés infligés aux animaux sur sa propre expérience, sur des références à d'illustres auteurs (Pythagore, Ovide), à l'histoire (les gladiateurs de la Rome antique), sur de solides liens de causes à effets qui éclairent le lecteur.

D'autres genres de l'argumentation directe voient leur efficacité dénonciatrice accrue par une large diffusion, notamment dans la presse : ce sont les lettres ouvertes et les discours. Le Plaidoyer contre la peine de mort (1848) qu'Hugo prononce devant l'Assemblée nationale, même s'il n'obtint pas gain de cause, eut un grand retentissement. Le fameux article « J'accuse » où Zola dénonce l'injuste condamnation du capitaine Dreyfus a fortement contribué à la réhabilitation de celui-ci.

[Transition] Mais l'argumentation directe en littérature peut aussi en appeler aux émotions.

3. L'efficacité de l'émotion dans l'argumentation directe

Le recours au registre pathétique au cœur même de ces genres argumentatifs rend la dénonciation plus frappante. Ainsi la description des enfants « dont pas un seul ne rit » dans Melancholia de Hugo frappe les sens et le cœur, suscite la compassion et renforce l'adhésion à la lutte que mène Hugo contre le travail des enfants.

S'impliquer personnellement – en usant du registre lyrique pour mieux émouvoir et persuader – rend la dénonciation plus puissante et l'émotion communicative (notamment grâce aux indices personnels de la 1re personne, aux exclamations ou au vocabulaire affectif – comme Montaigne dans « De la cruauté » ou Voltaire dans « Bêtes »). De même, solliciter le lecteur en l'apostrophant, pour l'accuser (Voltaire dans son Dictionnaire philosophique) ou le prendre à témoin (« Écoutez » enjoint Hugo au seuil de « Melancholia ») l'amène à réagir émotionnellement – qu'il soit piqué au vif ou apitoyé.

Enfin, le travail des mots – particulièrement en poésie – est un atout efficace pour frapper l'adversaire et pour émouvoir le lecteur : « Le mot dévore et rien ne résiste à sa dent […] Il frappe, il blesse, il marque, il ressuscite, il tue », affirme Hugo dans « Réponse à un acte d'accusation ». La rhétorique est une arme qui vient intensifier la condamnation : une anaphore (comme celle d'Éluard, Au rendez-vous allemand), une allégorie qui peint « la France une mère affligée » (Agrippa d'Aubigné, les Tragiques) renforcent un réquisitoire.

[Transition] L'argumentation directe à laquelle s'ajoute une « dose » d'émotion est efficace pour dénoncer. Mais qu'en est-il de l'argumentation indirecte ?

II. Émouvoir pour mieux dénoncer dans l'argumentation indirecte

La composante de fiction – et l'émotion qui l'accompagne – lui confère un fort pouvoir de persuasion.

1. Le récit : émouvoir pour « plaire » et mieux dénoncer

Dans « Le Pouvoir des fables », La Fontaine raconte comment un orateur qui échoue à capter son auditoire par un discours rhétorique et didactique, finit par le réveiller en présentant son argumentation sous la forme d'une fable amusante. Aussi applique-t-il son précepte favori (« instruire et plaire ») pour critiquer la barbarie humaine à travers les fables où il dénonce la férocité et les injustices du Lion/Roi sur ses sujets (« Les Animaux malades de la Peste », « Les obsèques de la Lionne ») ou du Loup sur les plus faibles (« Le Loup et l'Agneau », « Le Loup et les Bergers »). « Une morale nue apporte de l'ennui :/Le conte fait passer le précepte avec lui », dit le fabuliste.

2. Incarnation : le personnage pour mieux dénoncer « en direct » …

C'est aussi la présence de personnages qui rend la charge plus efficace.

Dans l'argumentation indirecte, l'écrivain peut incarner sa dénonciation dans les divers personnages qu'il fait parler, agir ou souffrir. Ainsi la dénonciation de l'esclavage est-elle plus pathétique et intense lorsqu'elle se fait à travers le Nègre rencontré par le Candide de Voltaire (chapitre 19) ou à travers les malheurs et sévices vécus par le vieil esclave du roman de Patrick Chamoiseau (L'esclave vieil homme et le molosse), qui font comprendre par sa destinée et ses paroles le sens de ce livre-parabole : « Nous sommes tous, comme mon vieux bougre en fuite, poursuivis par un monstre. »

Le théâtre, parce qu'il immerge en direct le spectateur dans le vécu des personnages, est le plus à même d'incarner les cruautés et les souffrances humaines. En voyant Lucky, tenu en laisse par son maître, chuter sous le poids de la charge qu'il porte, le spectateur sent la même « envie d'aller à son secours » que Vladimir et Estragon (En attendant Godot, Beckett). Cette scène, dans laquelle les deux personnages sont l'allégorie vivante de la tyrannie et de l'esclavage, est un appel à la fraternité face à la cruauté.

3. Les pouvoirs de l'identification : vivre l'émotion de l'intérieur

L'argumentation indirecte permet un phénomène d'identification efficace.

Par le jeu de l'identification au personnage de roman, le lecteur ressent les désarrois et peines des victimes de la barbarie humaine et prend alors plus facilement fait et cause pour les opprimés. Qui ne s'est senti un moment Fantine ou Cosette, en lisant Les Misérables ?

La forme du journal intimeréel ou fictif –, par le jeu de l'écriture à la 1re personne, fait vivre au lecteur presque personnellement, de l'intérieur, les peines et épreuves infligées au narrateur par ses semblables : il partage les tourments et la torture morale du condamné qui tient son journal (Le Dernier jour d'un condamné, de Hugo) ou les angoisses d'Anne Frank.

III. Alors, efficace ou non ?

Est-il raisonnable dès lors de s'interroger sur l'efficacité de la littérature – et de son pouvoir émotionnel – dans la lutte contre les injustices et la barbarie humaines ? Tout au plus peut-on-on se demander quelles sont ses limites.

1. Certaines belles victoires de la littérature…

Certains textes ont remporté de belles victoires qui se sont traduites dans les faits et ont changé le cours des événements. Le Traité sur la Tolérance de Voltaire a abouti à la cassation de l'arrêt rendu contre Jean Calas et à l'acquittement de son fils. Plus près de nous, le discours de Robert Badinter en 1981, remarquable morceau d'éloquence, a abouti à l'abolition de la peine de mort, bataille entamée au xixe siècle par Hugo.

2. Plus qu'une efficacité concrète, l'éveil des consciences…

Ce n'est pas tant dans les faits concrets que se marque l'efficacité de la littérature. Tous les écrits qui décrivent les atrocités de la guerre (l'article « Paix » de l'Encyclopédie, le chapitre 6 de Candide ou l'article « Guerre » du Dictionnaire philosophique, le poème de Hugo « Depuis six mille ans la guerre », les romans du xxe siècle (Le Feu de Barbusse, À l'ouest rien de nouveau de Remarque, Les Croix de Bois de Dorgelès) n'ont pas mis fin aux guerres.

La littérature n'est pas l'équivalent des actions. Ce sont des soldats qui ont débarqué en Normandie pour mettre fin à la Deuxième Guerre mondiale… Mais les textes éveillent les consciences, et, qui sait ?, sont un maillon dans le long processus qui pourrait amener à la disparition des conflits…

3. La concurrence d'autres formes de supports ou d'arts

De nos jours, la lutte des écrivains pour combattre les exactions est concurrencée par d'autres formes de supports ou d'arts.

La chanson, du fait de sa large diffusion et du mariage des mots et de la musique, contribue fortement à la dénonciation de la sauvagerie humaine. Ainsi dans « Noir et blanc », Bernard Lavilliers stigmatise l'apartheid en Afrique et la dictature : « De n'importe quel pays, de n'importe quelle couleur, la musique est un cri qui vient de l'intérieur », affirme le chanteur.

Les arts graphiques concurrencent aussi la littérature : Guernica de Picasso, rend compte de façon saisissante du bombardement d'un village lors de la guerre d'Espagne et n'a rien à envier à un poème d'Éluard. La photo de la petite fille brûlée au napalm dans le Sud-Vietnam en 1972, symbole de la folie de la guerre, a fait le tour du monde et hante encore les consciences.

Le cinéma enfin joue un rôle d'éveilleur des consciences. Certains films – parfois même des adaptations de romans, comme La Couleur pourpre de Steven Spielberg, adapté du roman d'Alice Walker, sur l'esclavage et la violence conjugale – touchent un bien plus large public que les livres.

Conclusion

[Synthèse] L'importance de la censure dans les dictatures indique clairement les dangers de la littérature pour les tyrans, du fait de ses atouts tant pour convaincre par la raison que pour persuader par l'émotion. Ainsi Ray Bradbury dans son roman-apologue Fahrenheit 451 décrit une société totalitaire où les livres sont brûlés parce que subversifs, jusqu'au jour où le pompier Montag se met à lire et rêver d'un monde perdu où la littérature et l'imaginaire ne seraient pas bannis. [Ouverture] Il illustre par-là l'idée que la littérature – et les autres arts – permettent d'affirmer l'humanité face aux cruautés de l'Histoire et qu'« Un livre est un outil de liberté » (Jean Guéhenno).

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