La littérature peut faire rire ou susciter la pitié. Laquelle de ces deux voies est la plus favorable à la réflexion ? (L)

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation - La dissertation littéraire
Type : Dissertation | Année : 2013 | Académie : France métropolitaine
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Réflexion sur la mort
 
 

Réflexion sur la mort • Dissertation

fra1_1309_07_10C

Question de l’homme

47

CORRIGE

 

France métropolitaine • Septembre 2013

Série L • 16 points

Dissertation

> Pour nous faire réfléchir sur la mort et la destinée humaine, la littérature peut choisir de faire rire ou de susciter la pitié. Selon vous, laquelle de ces deux voies est la plus favorable à la réflexion ? Vous justifierez votre réponse en vous fondant sur les textes du corpus ainsi que sur les textes et œuvres que vous avez étudiés et lus.

Comprendre le sujet

  • Le mot « littérature » désigne les textes qui témoignent d’un travail sur la langue ; « faire réfléchir sur/réflexion » renvoie à la littérature d’idées, argumentative.
  • « la mort et la destinée humaine » renvoient à la question de l’homme, aux interrogations sur sa faiblesse, sur sa condition de mortel.
  • « la plus favorable à » signifie la plus efficace, adaptée (à son public).
  • « faire rire » amène à réfléchir sur le registre comique ou humoristique ; « susciter la pitié » sur le registre pathétique.
  • « laquelle de ces deux voies » implique une prise de position après avoir pesé « le pour et le contre ».
  • Cherchez pourquoi le comique d’une part, le pathétique d’autre part sont efficaces ; analysez les atouts, mais aussi les limites de ces registres.
  • La problématique est : Est-il plus efficace de parler de la mort, des malheurs de l’homme sur un ton comique ou sur un ton pathétique ?

Chercher des idées

  • Divisez la problématique en sous-questions : D’où vient l’efficacité, quels sont les atouts/les limites des différents registres ?
  • Pour les exemples, ne vous limitez pas aux genres purs de l’argumentation : pensez au théâtre, à la poésie.
  • Vous pouvez dépasser la question dans une 3e partie qui commencerait par : « Cela dépend de… » (du public, des circonstances, des sujets…).
  • Pour éviter la répétition de « destinée humaine », « mort », « rire » et « pitié », et pour trouver des idées, faites-vous une réserve de mots du champ lexical de chacune de ces notions.

>Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

>La question de l’homme : voir mémento des notions.

Corrigé

Dans le corrigé sous forme de plan figurent des exemples, mais certains paragraphes doivent être alimentés d’exemples personnels. Les titres en couleur ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

 

Attention !

Si vous construisez votre devoir : I. Le comique : avantages et limites ; II. Le pathétique : avantages et limites, vous risquez des redites d’idées, car les atouts de l’un sont les limites de l’autre. Vous pouvez vous borner aux avantages de chacun.

[Amorce] Cicéron dans l’Antiquité, Montaigne à la Renaissance, écrivent que « philosopher, c’est apprendre à mourir ». Cela explique le rôle de la littérature dans la réflexion sur la destinée humaine. Or la notion de mort et le rire, tant au xviie siècle que de nos jours, se trouvent associés. Umberto Eco en affirmant : « Nous savons que nous allons vers la mort et, face à cette occurrence inéluctable, nous n’avons qu’un instrument : le rire » fait écho à La Bruyère qui constate : « Il faut rire avant d’être heureux, de peur de mourir sans avoir ri » (Les Caractères). [Problématique] Quel registre est le plus efficace pour faire réfléchir sur la mort et la condition humaine ? [Annonce du plan] Certes le pathétique semble le plus indiqué pour aborder ce sujet [I]. Mais nombre d’auteurs ont très efficacement choisi le détour du comique ou de l’humour pour amener le lecteur à méditer sur soi-même [II]. Le choix du registre le plus adéquat ne dépend-il pas du contexte et du lecteur [III] ?

I. Ressources du pathétique pour réfléchir sur la destinée humaine

1. Le pathétique crée l’émotion et joue sur l’empathie entre le lecteur et la victime

  • Le pathétique fait ressentir directement, sans distance, le tragique de la condition humaine en créant une émotion forte, douloureuse, contre laquelle la raison ne peut rien. [Exemples : Hugo : « Demain dès l’aube » ou « Je fus comme fou » (Les Contemplations), « Souvenir de la nuit du 4 » (Les Châtiments)].
  • Son efficacité vient de ce que le lecteur s’identifie au personnage qui souffre car « chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition » (Montaigne). « Ma vie est la vôtre, votre vie est la mienne, vous vivez ce que je vis ; la destinée est une […] Hélas ! Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous» (Hugo).
  • À travers le pathétique, l’auteur donne de la force à la réflexion par son implication personnelle [exemples à développer: Hugo, « Melancholia » ; Primo Levi, Si c’est un homme ; Malraux, « Discours du transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon »].
  • Pour faire réfléchir sur l’homme, l’écrivain qui veut susciter la pitié dispose de multiples moyens pour impliquer directement son lecteur (apostrophes, questions rhétoriques…) [exemples personnels].

2. La beauté du pathétique et sa vertu purificatrice

  • Les « chants » pathétiques qui rendent compte de la tragédie humaine sont générateurs de beauté. « Les plus désespérés sont les chants les plus beaux / Et j’en sais d’immortels qui sont de purs sanglots » (Musset, « Nuit de mai »). Les larmes poétiques sont un principe créateur ; le « cœur » seul est capable de génie esthétique : « Ah ! Frappe-toi le cœur ! C’est là qu’est le génie ! / C’est là qu’est la pitié, la souffrance et l’amour » (Musset, « À mon ami Édouard », 1832) [exemples personnels].
  • Pour créer la beauté, le pathétique parle à l’imagination du lecteur en recourant à des images frappantes [exemples, empruntés notamment à la poésie].
  • Évoquer la destinée humaine en exprimant la souffrance et en suscitant la pitié est aussi source de purification. Le poète exorcise ainsi le tragique de la destinée humaine : « Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance / Comme un divin remède à nos impuretés » (Baudelaire, « Bénédiction »).

3. La fonction argumentative du pathétique : il amène à réagir

  • Le pathétique possède aussi une forte efficacité argumentative : le lecteur, touché, est amené à réagir d’autant plus vivement qu’il a ressenti en lui-même la douleur d’un de ses semblables.
  • Après l’émotion vient la révolte, le sursaut de dignité qui porte à la réflexion et à l’action [exemples : scènes de mort dans Les Misérables, de Hugo ; agonie de Gervaise dans L’Assommoir, de Zola ; mort de l’enfant dans La Peste, de Camus].

[Transition] Cependant, de nombreux auteurs ont renoncé à susciter la pitié et ont choisi une autre voie pour amener à réfléchir sur la misère humaine.

II. Ressources du rire pour réfléchir sur la destinée humaine

1. Le rire divertit au sens propre

  • Le comique et l’humour, par leur côté divertissant, détendent, évitent l’ennui [« Le Vieillard et la Mort », de La Fontaine + exemples personnels].
 

Conseil

Faites-vous un « stock » de courtes citations sur les genres littéraires ; elles servent d’arguments d’autorité pour la dissertation et pour l’écriture d’invention quand elle est ­argumentative.

Celui qui rit est plus ouvert et plus enclin à accepter ce qu’il ne supporterait pas sur le mode sérieux. Les apologues – fables et contes philosophiques – font rire des malheurs humains en les agrémentant de péripéties parfois rocambolesques. Dans Candide, de Voltaire, la guerre est mise en scène comme un beau spectacle, sur un ton férocement plaisant.

• Rabelais, dans son prologue de Gargantua, explique son choix du rire pour aborder les sujets les plus graves : « Mieux est de ris que de larmes écrire / Pour ce que rire est le propre de l’homme » [exemple : mort de Gargamelle contée sur le mode burlesque, parti pris de Grandgousier qui retourne à la gaieté fondamentale de l’homme et supporte ainsi ses malheurs]. L’écrivain doit agir de la même façon avec son lecteur.

2. Le rire permet la distance et désamorce le tragique

  • Le rire introduit une distance. Le lecteur qui rit se regarde lui-même comme s’il était un autre. Ainsi, La Fontaine dans ses Fables, « ample comédie aux cent actes divers », La Bruyère dans Les Caractères nous tendent l’image de personnages amusants qui ne sont pas nous, mais nous font rire de nous-mêmes, de notre condition. L’humoriste Pierre Desproges explique cette efficacité du rire : « L’humour est la politesse du désespoir. »
  • Les pièces du théâtre de l’absurde mettent en scène le tragique de la condition humaine avec un humour grinçant. Le spectateur ritde son propre malheur sans le savoir et s’en trouve soulagé. [Exemple: le long monologue burlesque de Winnie dans Oh ! les beaux jours, de Beckett].
  • Faire rire, c’est dédramatiser : le décalage entre le ton comique et le tragique de la destinée humaine désamorce, allège l’angoisse et libère l’homme. Le rire prend alors une vertu cathartique, « purifie » le lecteur et le décharge de ses tensions, apaisées parce vécues à travers d’autres. « Faire rire, c’est faire oublier. Quel bienfaiteur sur la terre, qu’un distributeur d’oubli ! » (Hugo, L’homme qui rit) [exemples personnels]. Comme le dit joliment la métaphore du romancier et poète Robert Sabatier, « le rire sucre les larmes ».

3. Le rire, marque de lucidité, de supériorité et de courage

  • Plus encore, le rire est une marque de lucidité. « C’est quelque chose, le rire : c’est le dédain et la compréhension mêlés, et en somme la plus haute manière de voir la vie » (Flaubert, lettre à Louise Colet, 1854).
  • Et, par là, il devient une marque de domination. Le rieur se met en position de supériorité par rapport à celui dont il rit. Umberto Eco, dans son roman Le Nom de la rose (1982), montre comment l’Église fait la guerre au rire : un moine veut interdire un livre d’Aristote sur la comédie, sous prétexte qu’il fait l’éloge du rire. Car il sent que le rire – diabolique – est une arme de domination redoutable. Rire de son destin, de Dieu, c’est les rabaisser [exemples].
 

Observez

Un paragraphe de dissertation n’est complet que s’il comporte trois composantes indispensables : l’argument, l’exemple qui l’illustre et le commentaire de cet exemple.

  • Le rire est aussi la seule arme de contestation dont dispose l’opprimé. Tourner en dérision « l’ennemi » contre lequel dans la réalité on ne peut rien – la fatalité et la mort – est une marque de résistance, un défi. « Il faut rire de notre impuissance face aux forces de la nature », dit l’acteur Charlie Chaplin (Ma vie), faisant écho à Hugo : « Le rire est souvent un refus » (L’homme qui rit). L’expression se rire de quelque chose porte la marque de cette vertu du rire : elle signifie à la fois « considérer avec mépris, se moquer de » et « être certain de venir à bout de quelque chose ».

[Transition] Mais rire de la destinée humaine est-ce la voie la plus efficace ?

III. Choisir un registre

1. Peut-on et sait-on rire de tout ?

  • L’humour noir est à manier avec précaution, sous peine de heurter ou de tomber dans le mauvais goût. On ne saurait rire d’un homme malade avec ses proches [exemples personnels à développer]. L’équilibre entre le « parti d’en rire » et le respect de la dignité humaine est très difficile à tenir.
  • Chacun s’est forgé son système de valeurs et ce qui amusera l’un risque de choquer l’autre : que dira la mère d’un enfant victime d’une de nos guerres contemporaines, devant la caricature grinçante de Plantu montrant deux snipers dont l’un ironise : « Le problème avec les gosses, c’est qu’ils bougent tout le temps » ? L’efficacité du rire dépend donc de son public.
  • Enfin, il est malaisé de rire de soi-même. L’autodérision exige une certaine force d’âme. Peu de gens ont le recul sur soi d’un Beaumarchais qui, à travers Figaro, rit de ses propres déboires (Le Mariage de Figaro, V, 2).

2. Mélanger les registres comme dans la vie ?

  • La meilleure voie pour faire réfléchir l’homme sur son sort ne serait-elle pas d’adopter une stratégie calquée sur la dualité de l’existence humaine, faite de bonheur et de malheur, et de mêler les registres [exemples à développer : Hernani ou Ruy Blas, de Hugo] ?
  • Ainsi, le drame romantique qui mêle le sublime et le grotesque, rend compte des expressions apparemment paradoxales auxquelles recourt le langage courant : « rire jaune », « passer du rire aux larmes » ou « pleurer de rire ».

3. Tenir compte des conditions de réception

  • Le rire est une émotion le plus souvent collective : on rit rarement seul… Aussi trouve-t-il un champ particulièrement favorable dans le théâtre [exemple : théâtre de l’absurde].
  • La pitié, la tristesse et les larmes, elles, sont des émotions individuelles et le pathétique convient à la poésie, surtout à la poésie lyrique [exemples].

Conclusion

Les écrivains, dans les pires moments, ont eu recours au rire, comme le conseille La Fontaine : « […] je tiendrais un roi / Bien malheureux s’il n’osait rire ». Cependant susciter la pitié et les émotions du lecteur est aussi un moyen efficace pour que l’homme supporte ses maux. [Élargissement] Mais, outre ces deux registres, pour faire réfléchir sur la misère humaine, la littérature dispose d’un large éventail de registres qui, selon le contexte, ont aussi leur efficacité.