La passion, au cœur de la tragédie classique

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re Générale | Thème(s) : Racine, Phèdre – Passion et tragédie (bac 2020)
Type : Dissertation | Année : 2019 | Académie : Inédit


Sujet d’écrit • Dissertation

La passion, au cœur de la tragédie classique

4 heures

20 points

Intérêt du sujet • Dans l’univers des tragédies classiques, les mouvements de l’âme sont portés à leur intensité maximale. Pourquoi ? Comment ?

En quoi la passion est-elle au cœur de la tragédie classique ?

Vous répondrez à cette question dans un développement argumenté, en vous appuyant sur votre lecture de Phèdre de Racine et sur les autres textes étudiés dans le cadre du parcours « Passion et tragédie ».

Les clés du sujet

Analyser le sujet

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Formuler la problématique

Dans quelle mesure la passion, et plus particulièrement la passion amoureuse, est-elle constitutive du genre tragique à l’époque de Racine ? En quoi définit-elle le héros tragique ? Quel rôle joue-elle dans la construction d’une tragédie classique ?

Construire le plan

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Corrigé

Corrigé Guidé

Les titres en couleur ou entre crochets ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Accroche] Dans la préface de sa pièce Bérénice, Racine explique que les morts ne sont pas nécessaires à la tragédie, mais qu’il suffit « que l’action en soit grande, que les acteurs en soient héroïques, que les passions en soient excitées ».

[Explicitation du sujet] Les passions, qui renvoient en grec, dans une acception large, à tout mouvement intense de l’âme subi par l’individu, se voient ainsi reconnaître un rôle majeur dans le genre noble par excellence qu’est la tragédie du xviie siècle. En quoi la passion est-elle au cœur de ce genre théâtral caractéristique de l’époque classique ?

[Annonce du plan] Après avoir souligné combien, dans les tragédies, les héros se révèlent habités par la passion [I], nous verrons que celle-ci agit comme le moteur de l’action [II].

I. Héros tragique et passion

m Le secret de fabrication

Il s’agit ici d’examiner en quoi la passion est caractéristique du héros tragique. On montrera également que Racine et Corneille n’abordent pas la passion de la même manière.

1. La passion, une caractéristique du héros tragique

Impossible de parler de passion à propos de l’amour qu’éprouvent les jeunes gens de la comédie. La passion caractérise le héros de la tragédie dont elle révèle le haut rang et la noblesse de sentiments. Elle y entre en conflit avec l’honneur ou la raison d’État, et s’exacerbe.

Dans La Thébaïde, Étéocle et Polynice doivent prendre la relève de leur père Œdipe sur le trône de Thèbes, et régner un an chacun, en alternance. La passion et le vertige du pouvoir conduisent à un affrontement fratricide.

Bajazet se déroule dans un huis clos intense ; le sérail piège et exacerbe les passions de trois personnages : Bajazet, Roxane et Atalide. Roxane, jalouse de l’amour de Bajazet pour Atalide, veut faire exécuter le jeune homme. Mais le sultan revenu de la guerre apprend ce qui s’est tramé dans son dos et fait tuer tous les traîtres, dans sa colère vengeresse.

2. Passion et dépassement de soi dans le théâtre de Corneille

à noter

Dans ses tragédies, Corneille privilégie les âmes peu communes, admirées pour leur valeur et leur grandeur ; Racine place plutôt au cœur de ses pièces les faiblesses humaines.

La passion est tout aussi présente dans les tragédies de Racine et Corneille. Elle revêt cependant, chez l’un et l’autre dramaturge, deux visages différents.

Dans les tragédies de Corneille, les passions créent de vives tensions au sein des personnages, mais sont le plus souvent surmontées.

Prenons l’exemple du Cid. Corneille s’y concentre sur la passion malmenée de Rodrigue et de Chimène. Le père de Chimène ayant offensé le sien, Rodrigue en vient à le tuer lors d’un duel à mort. Malgré leur amour, jamais remis en cause, les personnages font le choix de préserver une valeur primordiale, l’honneur, qui implique successivement l’élimination d’un père et le désir de voir tomber la tête de l’amant.

Cinna évoque un complot fomenté contre Auguste par deux jeunes amoureux, Émilie et Cinna, pourtant chéris par l’empereur. Le complot éventé, il faut punir les coupables : par amour, et malgré le péril, chaque personnage cherche à s’accabler dans l’espoir de sauver l’autre. La passion sort grandie et sublimée dans l’adversité.

3. Passion et culpabilité dans le théâtre de Racine

Racine, lui, a une vision profondément pessimiste de la passion. Dans ses tragédies, tomber amoureux, c’est transgresser une loi ou un tabou, et céder à un mouvement de l’âme qui emporte la raison.

Parce qu’il est son beau-fils, Hippolyte est le seul homme que Phèdre ne peut ni ne doit aimer. Amoureuse malgré elle, l’héroïne se hait et ne se reconnaît plus ; elle aspire à mourir à plusieurs reprises. La périphrase qui la désigne, « la fille de Minos et de Pasiphaé », renvoie déjà à un conflit entre la raison et la passion, la mesure et le désordre.

Dans Bérénice, le nouvel empereur Titus est écartelé entre sa passion pour Bérénice et la responsabilité politique qui lui impose de sacrifier sa vie privée : « Mais il ne s’agit plus de vivre, il faut régner ». La décision de rompre est très douloureuse ; Titus s’y dérobe à plusieurs reprises.

Dans Andromaque, le prince grec Pyrrhus s’éprend de sa captive, représentante de l’ennemi troyen. Cette passion met en péril l’équilibre de la région et heurte les bienséances. Elle pousse Pyrrhus à déroger à sa dignité.

II. La passion : moteur de l’action dans la tragédie

m Le secret de fabrication

Il s’agit de montrer comment, génératrice de conflits, la passion joue, sur le plan dramaturgique, un rôle essentiel dans la construction et le déroulement de l’action.

1. La passion à l’origine du conflit tragique

Imprévisible, la passion bouleverse le héros tragique déclenche l’action.

Prenant Œnone pour confidente d’un douloureux secret, Phèdre raconte longuement dans quelles circonstances elle a fait la rencontre d’Hippolyte. Elle venait tout juste d’épouser Thésée, le père de celui qui va déclencher des sentiments incontrôlables : « Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ». Phèdre tente par la suite de refréner ses sentiments – en vain.

Dans Bérénice, la crise tragique survient après cinq ans de liaison entre la reine de Palestine Bérénice et Titus, quand l’empereur Vespasien, père de ce dernier, vient à mourir : Rome hait les rois et ne peut accepter un mariage avec Bérénice ; toute la pièce se concentre ainsi sur le processus de séparation.

Britannicus s’intéresse à Néron, empereur qui règne sagement depuis trois ans ; une nuit cependant, il enlève la belle Junie, sans savoir qu’elle est aimée et amoureuse de Britannicus, son demi-frère. L’amour brutal, la jalousie, le désir de s’affirmer face à sa mère étouffante font basculer Néron dans la tyrannie : le spectateur découvre un « monstre naissant », livré à ses passions.

2. La passion au cœur de l’intrigue tragique

Le conflit tragique entre la passion et la raison est source de nombreuses péripéties et conduit à un dénouement malheureux.

conseil

Lors de vos lectures de l’œuvre au programme, repérez des citations courtes et percutantes ; faites l’effort de les retenir pour étayer vos propos.

Phèdre, dévoilant ses sentiments incestueux à sa nourrice, se présente comme la victime d’une passion qui la dépasse. Elle perd progressivement toute lucidité : « Sers ma fureur et non point ma raison », ordonne-t-elle à Œnone. Les aveux successifs précipitent les personnages vers leur perte ; le silence n’aurait pas dû être rompu et pousse Phèdre au mensonge, à la calomnie ; la vérité n’est dévoilée qu’in extremis, avant d’expirer par le poison. Vivre n’était plus possible : « Je respire à la fois l’inceste et l’imposture ».

Andromaque repose sur une chaîne amoureuse tragique, véritable impasse qui broie les personnages : Oreste aime Hermione, qui aime Pyrrhus, qui aime Andromaque, qui aime son défunt époux Hector. Aveuglés par leurs passions, les personnages perdent la raison. Hermione, délaissée par Pyrrhus, demande à Oreste de le tuer par amour pour elle, avant de le rejeter et de se suicider.

3. Le dénouement tragique et la purgation des passions

Le déchaînement des passions dans la tragédie classique s’inscrit dans une logique de purification, que les Grecs anciens nomment catharsis ; la tragédie opère la purgation des passions représentées sur scène.

Racine affirme ainsi dans sa préface la visée morale de Phèdre : « Les moindres fautes y sont sévèrement punies. […] Les passions n’y sont présentées aux yeux que pour montrer tout le désordre dont elles sont cause. ». Rappelons que Phèdre, monstrueuse, se suicide.

Corneille signe avec Cinna une tragédie singulière : Auguste découvre que ses protégés Émilie et Cinna ont fomenté une révolte pour l’assassiner. Dans le dénouement, l’empereur prend la décision noble et héroïque de maîtriser ses passions : il refuse la tentation de la vengeance et pardonne, donnant ainsi à réfléchir sur l’exercice sain du pouvoir : la tragédie vise aussi à instruire.

Conclusion

Ainsi, les passions sont les piliers de la tragédie classique. Elles dévoilent la grandeur ou les faiblesses de l’homme, bouleversant le public instruit sur leurs dangers. D’autres genres se prêtent particulièrement à l’analyse des mouvements de l’âme : ainsi La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette peut être perçue comme la transposition romanesque d’une tragédie.