La poésie doit-elle célébrer la vie ?

Merci !

Annales corrigées
Classe(s) : 1re S - 1re ES | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens - La dissertation littéraire
Type : Dissertation | Année : 2013 | Académie : Moyen-Orient
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Célébrer la vie
 
 

Célébrer la vie • Dissertation

Poésie

fra1_1305_09_02C

 

Liban • Mai 2013

Série ES, S • 16 points

Dissertation

> La poésie doit-elle célébrer la vie ? Vous développerez votre propos en vous appuyant sur les textes du corpus, les textes que vous avez étudiés en classe et sur vos lectures personnelles.

Comprendre le sujet

  • « La poésie doit-elle… » indique que vous devez parler de la fonction de la poésie. Une de ses fonctions vous est donnée : « célébrer la vie ».
  • « célébrer » signifie exalter, faire l’éloge de… et a une connotation à la fois religieuse et musicale. Cela vous met sur la voie du lyrisme.
  • « la vie » renvoie à toutes les composantes du monde : les objets, les gens, les phénomènes de la nature, les activités, les sentiments, les valeurs…
  • La formulation « doit-elle… » laisse entendre une discussion possible.
  • La problématique peut être reformulée ainsi : La poésie doit-elle faire l’éloge de ce qui nous entoure ou a-t-elle d’autres fonctions ?

Chercher des idées

  • Scindez cette problématique en sous-questions, en variant les mots interrogatifs : « En quoi la poésie permet-elle célébrer la vie ? » ; « Pourquoi la poésie est-elle apte à célébrer la vie ? » ; « De quels moyens dispose-t-elle pour assurer ce rôle ? » ; puis par élargissement : « Quelles autres fonctions peut ou doit assurer la poésie ? Pourquoi ? »
  • Choix des exemples : faites une liste de poèmes et demandez-vous : Ce poème est-il une célébration ? Si non : Quel est alors le but du poète ? Cherchez des poèmes qui font l’éloge : d’une personne aimée (Ronsard, « Comme on voit sur la branche… » ; Verlaine, « Mon rêve familier » ; Aragon, « Les yeux d’Elsa »…) ; d’un héros (La Légende des siècles de Hugo) ; d’un lieu (Du Bellay, « Heureux qui comme Ulysse… »), d’un paysage (Baudelaire, « Invitation au voyage », « Parfum exotique ») ; d’un moment (Heredia, « Midi » ; Rimbaud, « Aube ») ; des objets les plus banals (Ponge, « Le pain », Le Parti pris des choses) ; des animaux (« Le porc » de Claudel).
  • Choix du plan : la réflexion peut s’articuler en deux parties : I. La fonction de la poésie est de célébrer le monde : intérêt de la poésie qui célèbre. II. Mais elle peut avoir d’autres fonctions : les pistes dépendent de votre conception de la poésie : qu’en attendez-vous d’autre ?

>Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

>La poésie : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleur ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] L’origine orphique de la poésie (Orphée et sa lyre) amène à se demander si sa vocation est de célébrer le monde ou si elle a d’autres fonctions. Car les définitions de la poésie sont variées et souvent contradictoires, notamment quant à son rôle. [Problématique] Quelle est la fonction de la poésie et du poète ? [Annonce du plan] Par son origine, la poésie est liée à la célébration [I]. Mais elle peut avoir d’autres fonctions, notamment de dénoncer [II]. Le poète est aussi un artisan des mots : il doit redonner par les mots son sens au monde et nous le faire découvrir [III].

I. La poésie est célébration

1. Le poète célèbre l’amour

  • La poésie lyrique a toujours privilégié l’exaltation de l’amour sous toutes ses formes : amour précieux, passion inquiète, amour heureux… Pour cela, la poésie emprunte tous les registres. Ronsard célèbre Cassandre ou Hélène, Apollinaire décrit Lou de mille façons, aussi bien par un calligramme qui représente l’« ovale de son visage » que par une courte fable parodique (« Troisième fable »), ou encore par un poème acrostiche (« Adieu »). La poésie offre une langue nouvelle et forte pour un sentiment passionné et le moyen de faire partager un bonheur.
  • La poésie exalte aussi l’amour dans un sens plus large. Du Bellay dans « Heureux qui comme Ulysse… » chante son amour pour sa terre natale, Hugo celui de la liberté et de la République… La poésie de Saint-John Perse est un élan passionné pour la vie, les êtres et le monde dans leur unité.

2. La poésie exalte les hommes, la nature et la beauté

  • La poésie exalte les exploits des hommes, leur héroïsme ou leur générosité, souvent dans un registre épique [exemples : La Chanson de Roland ; Hugo, La Légende des Siècles] ou célèbre les grands événements de la vie (naissance, mort…) [exemples personnels].
  • Le poète, fasciné par les mystères de la nature, exprime dans son œuvre son admiration devant des « Fleurs » (Rimbaud), les éléments (poètes romantiques). Saint-John Perse chante les merveilles du monde : « l’aube muette dans sa plume, comme une grande chouette fabuleuse en proie aux souffles de l’esprit, enflait son corps de dahlia blanc. » Ainsi Baudelaire exalte la nature, « temple où de vivants piliers/Laissent parfois sortir de confuses paroles », où « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent ».
  • Le poème, enfin, est un « hymne à la beauté » (Baudelaire) pure. Pour les Parnassiens, la poésie est vouée à la création d’une œuvre esthétique. Leconte de Lisle dans « Vénus de Milo » adresse une véritable prière à la « Beauté victorieuse » : « Allume dans mon sein la sublime étincelle, […] Et fais que ma pensée en rythmes d’or ruisselle ». Baudelaire, lui, fait parler la déesse beauté qui indique au poète sa mission : « Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre/Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour,/Est fait pour inspirer au poète un amour/Éternel et muet ainsi que la matière ».

3. Le poète célèbre la vie dans son humilité

  • La poésie célèbre aussi la vie quotidienne dans sa simplicité et fait redécouvrir les choses les plus banales. Pour Reverdy, le poète doit « considérer toutes choses comme inconnues […] s’étendre sous bois ou sur l’herbe, et […] reprendre tout au début ». Pour Cocteau, la poésie montre « nues, sous une lumière qui secoue la torpeur, les choses surprenantes qui nous environnent et que nos sens enregistraient machinalement » (Le Secret professionnel). Exemples : Hugo dans « Fenêtres ouvertes » célèbre les bruits du matin. Ponge dans « Ode inachevée à la boue », fait une déclaration d’amour à la boue : « Boue si méprisée, je t’aime. Je t’aime à raison du mépris où l’on te tient ».
  • Le poète doit aussi parler pour ceux qui n’ont pas la parole, pour les oubliés ou les mal-aimés, à qui il redonne leur dignité (« Les Effarés » de Rimbaud).

4. Le langage poétique, « instrument » pour célébrer la vie

  • Les ressources du lyrisme sont propres à communiquer l’émotion, à rendre compte de l’exaltation et de la passion (hyperboles, images, vocabulaire affectif, bouleversement de la syntaxe [impossible dans le roman]).
  • Images et figures frappent davantage et transfigurent [textes du corpus].
  • Un genre proche de la musique (« Art poétique » de Verlaine) ; la célébration a à voir avec la chanson (on dit « chanter les louanges de… »). Le jeu sur les rythmes, sur les répétitions favorise le lyrisme (lyre, instrument de musique).

II. Mais la poésie doit aussi remplir d’autres fonctions

1. Le poète doit dénoncer : intérêt de la poésie qui fustige

  • Le rôle du poète est de dénoncer : le poète engagé. Parce qu’il est une force et peut donner la parole à ceux qui ne l’ont pas, le poète doit s’en servir comme d’une arme au service des grandes causes humaines. Enraciné dans une époque, il ne peut se taire : il doit rendre le monde « meilleur » (Hugo) et peut aussi s’engager, dénoncer… la guerre, l’injustice (« Et c’est assez pour le poète d’être la mauvaise conscience de son temps », Saint-John Perse).

Exemples : Agrippa d’Aubigné s’en prend violemment au fléau des guerres de religion dans Les Tragiques ; La Fontaine, à l’injustice des tribunaux de cour dans « Les Animaux malades de la Peste » ; Hugo dans ses Châtiments à Napoléon le Petit ; Rimbaud se moque des « Assis » ; Desnos crie « Révolte contre Hitler et mort à ses partisans ! » (« Ce cœur qui haïssait la guerre »).

  • La poésie, une arme de combat. Le poète sait frapper les imaginations, surprendre (par ses raccourcis, ses images, ses allégories…) et persuader pour faire prendre conscience de la réalité sociale, politique, des abus. La poésie est une arme redoutable dans la dénonciation : forme « dense », incisive, elle n’en est que plus forte. Sa brièveté, ses rythmes, mais aussi ses répétitions qui prennent parfois la forme d’anaphores ou de refrains, font qu’on la retient plus facilement : « […] Au nom des larmes dans le noir…/[…] Au nom des hommes en prison…/Au nom des femmes déportées » (Éluard).
  • La poésie dispose d’une large palette de registres pour dénoncer : Hugo use de la satire et du burlesque (« Fable ou Histoire », Les Châtiments), du pathétique lorsqu’il combat le travail des « enfants dont pas un seul ne rit » (« Melancholia »), du lyrisme : « Je serai […] La voix qui dit : malheur ! la bouche qui dit : non ! » (« Ultima Verba »).

2. Le poète doit jouer avec les mots, les « déraciner »

  • Artisan du langage, le rôle du poète est de jouer avec les mots, d’inventer un nouveau langage. Rimbaud, dans « Voyelles » donne une couleur aux lettres par une cascade d’associations d’images, Queneau joue avec les sonorités qui s’appellent l’une l’autre, Max Jacob avec les familles de mots : « Ménage ton ménage/Manège ton manège./Ménage ton manège./Manège ton ménage. »

Conseil

Cherchez l’étymologie des mots clés des divers objets d’étude (poésie, théâtre, tragédie…) ; ils peuvent être exploités dans une dissertation et vous fournir des pistes pour trouver des idées.

  • La poésie décrypte et réinvente le monde en « déracinant les mots ». Sans nécessairement célébrer, le poète sait donner aux mots des sens insoupçonnés par l’utilisation originale et inattendue qu’il en fait. Ce travail sur les mots fait de la poésie un moyen d’explorer le monde, en rompant avec l’habitude : « [La poésie] dévoile dans toute la force du terme. » (Cocteau). Ainsi, Ponge fait (re)découvrir « Le pain » et ses merveilles que nous ignorions.
  • Créer d’autres mondes ? Pour Baudelaire, le poète est un « traducteur, un déchiffreur », un « voyant » qui, sous le signe d’Apollon (le dieu qui élucidait les secrets du monde), a pour mission de « percer » le mystère des choses, par la création de liens (« Correspondances », Les Fleurs du mal) inattendus. Au-delà même, la poésie crée (poésie vient du verbe grec poiein, « créer ») des mondes nouveaux, inconnus et merveilleux, où « la terre est bleue comme une orange » (Éluard).

3. Tout cela n’a-t-il pas aussi à voir avec la « célébration » ?

  • Dénoncer, n’est-ce pas célébrer indirectement, faire l’éloge en creux de ce pour quoi on combat ? Quand Hugo s’en prend à Napoléon III, c’est pour célébrer, par contraste, la liberté ou la République. Dénoncer le travail des enfants, c’est célébrer leur innocence et leur jeunesse bafouées (autre exemple : le poème de Boris Vian « À tous les enfants » dénonce la guerre et l’enrôlement des enfants, et par là célèbre implicitement la paix et l’innocence).
  • En jouant avec les mots, le poète célèbre la poésie et le langage, la musique (tout poème est musique) et même les arts graphiques : les Calligrammes d’Apollinaire sont à la fois une célébration de ce qu’ils représentent (la tour Eiffel…) et indirectement du dessin. La poésie célèbre l’art sous toutes ses formes.

Conclusion

Au fond, c’est là le dernier miracle de la poésie que de « célébrer » alors même qu’elle semble remplir des fonctions bien différentes. Curieusement, le rôle principal du poète – même s’il n’est pas tout de suite directement perceptible –, est sans doute de célébrer la vie et le monde, au sens large.