La poésie est-elle une fenêtre ouverte sur le monde ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re S - 1re L - 1re ES | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens - La dissertation littéraire
Type : Dissertation | Année : 2012 | Académie : Hors Académie

Fenêtre ouverte sur le monde...

Dissertation

 La poésie est-elle une « fenêtre ouverte » sur le monde ?
 Vous fonderez votre réflexion sur les textes du corpus, les œuvres poétiques étudiées en classe ou lues personnellement.

Se reporter aux textes du corpus.
 

     LES CLÉS DU SUJET  

Comprendre le sujet

  • Angle d'approche : la question proposant une définition de la poésie, vous devez évoquer la nature de la poésie ; « le monde » suggère, plus précisément, d'analyser les rapports entre poésie et réalité.

  • La problématique est un peu difficile à dégager car elle est contenue dans la métaphore, poétique elle-même, à interpréter : « fenêtre ouverte ».

  • Reformulez précisément la question posée avec vos propres mots : « La poésie est-elle une ouverture sur la réalité du monde ? »

Chercher des idées

La métaphore de la fenêtre

Que symbolise la « fenêtre » ? Appuyez-vous en partie sur votre réponse à la question du sujet nᄚ 1.

  • La fenêtre est une frontière entre l'extérieur et l'intérieur : elle est donc ouverture sur le monde extérieur (objets, êtres, faits sociaux et politiques...), mais aussi sur le monde intérieur (sentiments...).

  • La fenêtre suggère l'évasion hors du monde ; la poésie serait comme un refuge, un paravent contre la réalité.

  • La fenêtre comporte une vitre qui peut suggérer la déformation : la poésie métamorphoserait le monde à travers le regard du poète.

Le choix du plan

  • La forme de la question vous permet une réponse dialectique : « Oui, en un sens, la poésie est une ouverture sur le monde (quels éléments du monde ?). Mais elle "re-traite" le monde et le déforme ».

  • Comme vous aurez à parler très souvent des notions d'ouverture et de monde, constituez-vous une « banque » de synonymes constituant leur champ lexical afin d'éviter les répétition.

Le choix des exemples

Appuyez votre réflexion sur :

  • des poèmes qui peignent le monde extérieur (« Fenêtres ouvertes » de Hugo ; « Les Fenêtres » de Baudelaire, les textes du corpus), et notamment des poèmes engagés : « Melancholia » (Hugo), « Ce cœur qui haïssait la guerre » (Desnos), « Liberté », « La courbe de tes yeux » (Éluard)...

  • des poèmes qui peignent le monde intérieur : poésie lyrique de la Pléiade ; poèmes lyriques de Hugo (« Demain dès l'aube », « Oh je fus comme fou... »), de Verlaine (« Mon rêve familier »)...

  • des poèmes qui permettent au poète et au lecteur de s'évader hors du monde : « Invitation au voyage », « Parfum exotique » de Baudelaire...

  • des poèmes qui expliquent le monde : « Correspondances » de Baudelaire ; « Aube » de Rimbaud, le poète « voyant » ...

  • des poèmes qui métamorphosent le monde : les surréalistes...

    Pour réussir la 1031 : voir guide méthodologique.

    La poésie : voir lexique des notions.

Corrigé

Dans ce corrigé, vous devez ajouter des exemples tirés de vos connaissances personnelles.
Les titres en couleur et les indications en italique servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.
 

Introduction

Amorce : On ne compte plus les définitions de la poésie, genre aux multiples facettes. Devant cette difficulté à la cerner, la définition est souvent métaphorique : pour Platon, la poésie est une « chose ailée » ; pour Horace, elle est une « peinture » ; pour d'autres, c'est une « fenêtre ouverte » sur le monde.

Problématique : En quoi la poésie correspond-elle à cette définition métaphorique ? Sur quoi cette « fenêtre » ouvrirait-elle ? Quelle vision de la réalité nous donne-t-elle ?

Annonce du plan : Comme toute fenêtre, la poésie nous donne à voir le monde extérieur. Mais elle ouvre aussi sur le monde intérieur. Cependant la poésie est une « fenêtre » souvent déformante qui métamorphose le réel.

I. Une « fenêtre » ouverte sur le monde extérieur

1. Ouverture sur le monde dans sa quotidienneté

  • La poésie s'inscrit souvent dans un décor familier : elle rend compte alors du monde quotidien qui nous entoure dans tous ses aspects matériels. C'est la poésie des choses banales.

  • Guillevic invite à « regarder » « Un toit, du ciel » ; Reverdy décrit une maison abandonnée au vent après le départ de ses occupants ; Rimbaud peint un « Buffet » ; Hugo fait entendre les bruits d'un port animé qui lui parviennent par sa fenêtre ; Ponge, plus terre-à-terre encore, prend le parti des choses : le pain, l'huître ou encore le cageot.

2. Ouverture sur une époque : un certain réalisme poétique

  • La poésie est aussi ancrée dans une époque, qu'elle prend sur le vif, peignant êtres et choses sans les embellir.

  • Baudelaire revendique son statut de peintre de la vie moderne : les « Tableaux parisiens » avec « Les Petites Vieilles », « À une mendiante rousse », « Les Aveugles », ou les Petits Poèmes en prose avec « Les Fenêtres » reconstituent le Paris du xixe siècle. Apollinaire, dans « Zone » (Alcools), ouvre notre fenêtre sur « une jolie rue », « industrielle », « neuve et propre ». La chanson de Brel « Les fenêtres » évoque sur le mode ironique la société contemporaine.

  • Pour évoquer ce monde, les poètes recourent à une langue simple dont les termes familiers donnent directement à voir. Brel a l'audace d'appeler un chat un chat : il nous fait croiser « Louisette » (diminutif), ses « fenêtres rigolent, jacassent ».

3. Ouverture sur le monde : la poésie engagée

  • La poésie dévoile aussi le monde dans sa laideur, c'est-à-dire son injustice ou sa violence : Hugo nous ouvre les yeux sur le travail des enfants dans « Melancholia », Rimbaud peint un champ de bataille dans « Le mal ».

  • Le plus souvent, le poète, être sensible, s'érige contre ce monde d'injustices et d'abus. La poésie engagée dénonce, mais aussi revendique des droits ou des valeurs : les poètes résistants, Éluard, Aragon, Desnos ouvrent les yeux du lecteur sur les horreurs de l'Occupation et, en contraste, proposent un monde de « Liberté ». Parfois c'est sur une identité que la poésie ouvre les yeux du lecteur : Césaire, Senghor sont les peintres de la négritude qu'ils revendiquent devant le monde.

  • Le poète recourt alors aux registres les plus variés : La Fontaine fait avec humour dans ses vers la satire des grands et du roi (« Les animaux malades de la peste ») ; dans Les Châtiments, Hugo dénonce les exactions de Napoléon III, tantôt avec une violence épique, tantôt sur un ton pathétique.

Transition : La fenêtre ouvre sur le monde extérieur mais elle est aussi une frontière : si elle invite à regarder au loin, elle ouvre également vers le monde intérieur.

II. Une « fenêtre » ouverte sur le monde intérieur et sur l'ailleurs

1. La poésie établit des « correspondances » entre l'extérieur et l'intérieur

  • La poésie, comme la fenêtre, permet le passage de l'extérieur vers l'intérieur, et inversement. Par sa dualité et grâce aux images et aux symboles, elle tisse des liens entre un paysage ou une vision et le monde intérieur, qui entrent en résonance.

  • Dans « Le ciel est par-dessus le toit », Verlaine emprisonné souligne cette correspondance : « Il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la ville ». De même, la contemplation de la ville depuis sa fenêtre répond au spleen de Baudelaire. Dans « Promenade sentimentale », la « saulaie » fait écho à la douleur de Verlaine.

2. La poésie, « fenêtre » sur l'intimité des êtres

  • La poésie lyrique ouvre d'abord sur l'intimité du poète : il exprime ses sentiments personnels, en allant à la recherche de son moi intime. Ainsi, les poèmes de Reverdy et d'Éluard (corpus), de registre élégiaque, chantent un amour perdu, comme les romantiques (Hugo, Lamartine...), ou encore Apollinaire dans sa « Chanson du mal-aimé ».

  • La poésie des sentiments éclaire aussi l'intimité du lecteur qui prolonge l'interrogation sur soi proposée par le poète auquel il peut s'identifier. Grâce à l'universalité des interrogations sur le moi humain, le lecteur reconnaît l'expression de ses propres sentiments. Le flou et l'imprécision volontaires, les figures de la généralisation dans les poèmes de Reverdy et d'Éluard (corpus) ou dans « Les fenêtres » de Baudelaire (cf. sujet nᄚ 49) permettent cette transposition.

3. La poésie, « fenêtre » vers un autre monde, vers l'évasion

  • La poésie ouvre des perspectives infinies et le poète, insatisfait face au monde réel qu'il a sous les yeux, prolonge son regard vers un univers imaginaire dans lequel il fuit ou se réfugie, le plus souvent à la quête d'un monde idéal [exemples personnels].

  • Alors, la poésie, comme la fenêtre, donne accès au dépaysement, par exemple par le biais de l'exotisme. Le motif du voyage, par exemple à travers les symboles du port (titre d'un poème de Baudelaire et de Reverdy), est fréquent en poésie. Baudelaire, grâce à un poème comme « L'albatros », s'envole vers l'Idéal, et Mallarmé vers l'« Azur ».

III. Un prisme déformant pour métamorphoser le monde

La poésie est une « fenêtre » mais celle-ci sert de cadre au prisme déformant du regard poétique.

1. La poésie : un regard à travers une « fenêtre »

  • Plus qu'une fenêtre, la poésie est un regard à travers une fenêtre. Le poète ne se borne pas à décrire ce qu'il voit : il reconstruit le monde ; il est, selon le mot de Rimbaud, un « voyant » et non un simple observateur.

  • La poésie est un regard neuf jeté sur le monde. Guillevic, dans « Regarder », texte qui joue le rôle d'art poétique, explique comment se construit le poème : comme un peintre, le poète choisit une réalité (« ce que mon regard va choisir »), il l'« accueille » en lui et la « garde » pour en faire la matière de son poème.

2. Le prisme du regard poétique métamorphose le monde

  • La fenêtre est un cadre dont le poète se sert pour transfigurer le monde réel et le dévoiler en le déformant grâce à sa sensibilité. Il livre un reflet du monde. Sous la plume de Ponge, le « pain », avec sa croûte, devient la cordillère des Andes ; sous celle de Rimbaud, les « fleurs » sont « des piliers d'acajou supportant un dôme d'émeraudes ».

  • Dans « Le mauvais vitrier », Baudelaire explique comment la poésie agit comme une vitre colorée : « J'examinai curieusement toutes ses vitres, et je lui dis : "Comment ? vous n'avez pas de verres de couleur ? des verres roses, rouges, bleus, des vitres magiques, des vitres de paradis ? Impudent que vous êtes ! vous osez vous promener dans des quartiers pauvres, et vous n'avez pas même de vitres qui fassent voir la vie en beau !" [...] Et, ivre de ma folie, je lui criai furieusement : "La vie en beau ! la vie en beau !" »

  • Le monde, sous le regard poétique, de sordide peut devenir beau : « Tu m'as donné ta boue et j'en ai fait de l'or », dit Baudelaire.

3. La poésie dévoile les mystères du monde

  • La poésie n'est pas une simple ouverture, elle est aussi une « traduction ». Elle exprime (« le poète est un traducteur, un déchiffreur », selon Baudelaire) grâce aux ressources du langage (Rimbaud, « Alchimie du verbe »).

  • Cocteau définit par une métaphore les pouvoirs de la poésie : « L'espace d'un éclair nous voyons un chien, un fiacre, une maison pour la première fois. Voilà le rôle de la poésie. Elle dévoile dans toute la force du terme. Elle montre nues, sous une lumière qui secoue la torpeur, les choses surprenantes qui nous environnent et que nos sens enregistraient machinalement. Mettez un lieu commun en place. Nettoyez-le, frottez-le, éclairez-le de telle sorte qu'il frappe avec sa jeunesse et avec la même fraîcheur, le même jet qu'il avait à sa source. Vous ferez œuvre de poète. »

  • Pour cela, le poète dispose du langage poétique, traduction visuelle et musicale du monde : le pouvoir magique des images et le jeu sur les sonorités redonnent vie à des clichés. Une simple maison est métamorphosée par sa personnification dans le poème de Reverdy (document A). La tour Eiffel devient une « Bergère » qui garde le « troupeau des ponts » de Paris chez Apollinaire ; pour Éluard, « La terre est bleue comme une orange ». Plus qu'une simple fenêtre, la poésie est une lanterne magique, une Illumination (Rimbaud) [le sens anglais d'illumination est « lanterne magique »].

Conclusion

La métaphore de la « fen&e irc tre ouverte » pour définir la poésie est riche de significations et rejoint la définition de la poésie donnée par Éluard : « La poésie véritable doit exprimer le monde réel, mais aussi notre monde intérieur et ce monde transformé que nous avons rêvé, cette vérité qui est en nous si nos yeux sont vraiment ouverts » (La Poésie de circonstance, 1952). Cependant, la poésie est un genre multiple dont la définition ne peut être approchée que par des métaphores, elles-mêmes poétiques. Seule une anecdote de Roger Caillois semble approcher de plus près ce genre énigmatique : à un mendiant aveugle, un passant fit soudain gagner beaucoup d'aumônes en remplaçant sur sa pancarte « Aveugle dès naissance » par « Le printemps va venir, je ne le verrai pas ». Voilà, commente-t-il, le début de la littérature et... de la poésie.