La poésie vise-t-elle seulement à célébrer les hommes et le monde ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens
Type : Dissertation | Année : 2016 | Académie : Pondichéry

 

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Pondichéry • Avril 2016

Série L • 16 points

Célébrer les hommes et le monde

Dissertation

 La poésie vise-t-elle seulement à célébrer les hommes et le monde ? Vous répondrez à cette question en un développement structuré, en vous appuyant sur les textes du corpus et sur ceux étudiés pendant l’année. Vous pouvez aussi faire appel à vos connaissances et lectures personnelles.

Les textes du corpus sont reproduits ici.

Les clés du sujet

Comprendre le sujet

Problématique générale : « Quelle est la fonction/la mission de la poésie ? » (« vise-t-elle »). La consigne donne une partie de réponse : « célébrer les hommes et le monde ».

« célébrer » = honorer, faire l’éloge de, glorifier, chanter. Le mot a une connotation d’une part religieuse, d’autre part musicale. Cela met sur la voie du lyrisme.

« Le monde » : ce qui nous entoure, la réalité, ce qui existe dans l’univers.

« seulement » suggère une discussion, une prise de position.

La problématique peut être reformulée ainsi : « La poésie doit-elle faire l’éloge de ce qui nous entoure ou a-t-elle d’autres fonctions ? ».

Chercher des idées

Scindez la problématique en plusieurs sous-questions : « En quoi la poésie permet-elle de célébrer le monde et les hommes ? » ; « Pourquoi la poésie est-elle apte à célébrer (les hommes et le monde) ? De quels moyens dispose-t-elle pour assurer ce rôle ? » ; « La poésie n’a-t-elle pas d’autres fonctions ? lesquelles ? ».

Exemples de poèmes

Faites la liste des poèmes que vous connaissez et demandez-vous pour chacun d’eux : « Ce poème est-il une célébration ? de quoi ? » ; sinon : « Quel est le but du poète ? ».

Cherchez des poèmes qui font un éloge :

d’une personne aimée : surtout la poésie lyrique amoureuse (Ronsard : « Comme on voit sur la branche… » ; Verlaine, « Mon rêve familier ») ; Aragon, « Les yeux d’Elsa »…) ;

d’un lieu, d’un paysage (Du Bellay, « Heureux qui comme Ulysse… » : son village natal ; Baudelaire, « L’Invitation au voyage »…) ;

d’une notion (Baudelaire, « La Beauté »…) ;

des objets les plus banals (voir corrigé de l’écriture d’invention ; Ponge, « Le pain », Le Parti-pris des choses…).

Choix du plan

Votre réflexion pourra s’articuler en deux volets : intérêt de la poésie qui célèbre ; autres fonctions de la poésie.

Vous pourrez aussi dépasser l’alternative et vous demander si les autres fonctions trouvées ne constituent pas aussi une sorte de « célébration ».

Se préparer à rédiger

Constituez-vous une « réserve » de mots du champ lexical de « célébrer » : exalter, exaltation ; glorifier, glorification ; louer, louange, laudatif ; éloge, élogieux ; honorer ; apologie ; chanter ; magnifier ; rendre hommage à ; réhabiliter, réhabilitation.

 Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

 La poésie : voir mémento des notions.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

Observez

Il faut dans la dissertation s’appuyer sur les textes du corpus, mais aussi sur les références que vous avez collectées durant l’année.

[Amorce] De sa lyre et de ses chants élégiaques Orphée émouvait les dieux et la nature… Par cette origine orphique, la poésie n’a-t-elle pas pour vocation de célébrer le monde ? [Problématique] Quelle est la fonction de la poésie et du poète ? [Annonce du plan] La poésie par son origine est liée à la célébration des hommes et du monde [I]. Mais elle peut avoir d’autres fonctions, notamment celles de dénoncer, de redonner son sens au monde [II].

I. La poésie est célébration : que célèbre-t-elle ? pourquoi et comment ?

[Chapeau de partie] Chez les Anciens le poète était le vates, inspiré, enthousiaste (au sens étymologique : « plein du souffle divin »). Lié aux dieux et à la religion, le poète avait pour vocation de célébrer le monde, comme dans les hymnes homériques, les légendes scandinaves et germaniques, les cantiques de David dans la Bible… Cette fonction lui est restée.

1. Le poète célèbre les hommes

La poésie lyrique a toujours, de manière privilégiée, chanté l’amour sous toutes ses formes. L’homme a du mal à « parler » en des termes quotidiens de l’exaltation intense qu’inspire l’être aimé. Pour cela, la poésie emprunte tous les registres. [Exemples : Cassandre ou Hélène chantées par Ronsard ; Gala célébrée par Éluard dans « la Courbe de tes yeux »…) ; Apollinaire qui décrit Lou de mille façons, par un calligramme représentant l’« ovale de son visage », par la courte fable humoristique « Troisième fable » ou par le poème acrostiche « Adieu » ; Elsa chantée par Aragon.]

[Transition] La poésie ne célèbre pas seulement l’être aimé mais tous les êtres humains.

Elle exalte les exploits des hommes, leur héroïsme ou leur générosité, souvent dans un registre épique. [Exemples : La Chanson de Roland ; Hugo, La Légende des Siècles.]

Elle célèbre certains grands événements de la vie, dont elle veut conserver la trace [naissance, mort… Exemples personnels].

Le poète parle aussi pour ceux qui n’ont pas la parole, les oubliés, à qui il redonne leur dignité. [Exemple : « Les Effarés » de Rimbaud.]

2. Le poète célèbre le monde

Le poète exprime souvent son admiration pour la Nature et ses mystères. [Exemples : les éléments naturels chez les Romantiques ; Baudelaire exaltant « La Nature (…) temple où de vivants piliers/Laissent parfois sortir de confuses paroles », où « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent » ; « Aube » de Rimbaud ; Prévert « Pour faire le portrait d’un oiseau ».]

Le poème, de façon plus abstraite, est un hymne à la beauté pure. Pour les Parnassiens, la poésie est vouée à la description artistique du monde, à la création d’une œuvre esthétique. [Exemples : Leconte de Lisle dans « Vénus de Milo » adresse une véritable prière à la « Beauté victorieuse » ; Baudelaire lui, fait parler la déesse Beauté qui indique au poète sa mission : « Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre/Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour,/Est fait pour inspirer au poète un amour/Éternel et muet ainsi que la matière ».]

La poésie, aventure de la pensée, de la sensibilité et du langage, célèbre tous les sentiments humains, notamment l’amour au sens large, avec toutes ses variations et ses objets. [Exemples : amour de la terre natale chez du Bellay, dans le sonnet « Heureux qui comme Ulysse… » ; amour de la liberté chez Hugo ; amour de la vie, des êtres et du monde saisis dans leur unité chez Saint-John Perse.]

3. Le poète célèbre la vie dans ce qu’elle a de plus humble

Comme il sait pénétrer, grâce à sa sensibilité, les mystères du monde et voir au-delà des apparences, le poète sait célébrer aussi ce qui ne retient pas notre attention, et notamment la vie quotidienne, les objets, les choses les plus banales : il leur redonne une valeur. Il fait redécouvrir tout un monde qui pourrait passer inaperçu. [Exemples : les bruits du matin dans « Fenêtres ouvertes » de Hugo ; éloge humoristique du « Cageot » ou du « Pain » dans Le Parti pris des choses de Ponge ; déclaration d’amour à la boue par le même, dans « Ode inachevée à la boue » ; Cadou « La maison du poète… »].

4. Un être sensible et un « instrument » parfait, le langage

Qui d’autre mieux que le poète peut célébrer les hommes et le monde ? Être extraordinairement sensible, il ressent d’une façon plus intense tout ce qui l’entoure et surtout, il dispose pour l’exprimer d’un instrument idéal : le langage poétique.

Les ressources du lyrisme excellent à communiquer au lecteur l’émotion ressentie, à rendre compte de l’exaltation et de la passion (hyperboles, images…) : vocabulaire affectif, dislocation des phrases en bouleversant la logique de la syntaxe (impossible dans le roman). Images et figures frappent davantage et transfigurent [exemples des textes du corpus].

Genre proche de la musique (« Art poétique » de Verlaine), la poésie a à voir avec la chanson, elle-même proche de la célébration (on dit « chanter les louanges de… »). Le jeu sur les rythmes, les répétitions favorisent le lyrisme (la lyre : instrument de musique).

II. Mais la poésie doit aussi remplir d’autres fonctions…

Le poète qui se bornerait à célébrer ne remplirait qu’une partie de sa « mission ».

1. Le poète qui dénonce et fustige

« Voyant », « prophète », il doit guider les peuples (« Fonction du poète », Hugo). Parce qu’il sait frapper les imaginations, il se met au service de grandes causes humaines. Homme engagé dans une époque dont il est le témoin, il ne peut rester muet ; il vit dans un monde qu’il doit rendre « meilleur » (Hugo) et peut (et doit ?) aussi s’engager, dénoncer la guerre, l’injustice ou les tyrans. [Exemples : Agrippa d’Aubigné révolté contre le fléau des guerres de religion et « peint la France une mère affligée » ; La Fontaine dénonce l’injustice dans « Les Animaux malades de la Peste » ; Hugo attaque dans ses Châtiments Napoléon le Petit ; Desnos crie « Révolte contre Hitler et mort à ses partisans ! » dans « Ce cœur qui haïssait la guerre »].

La poésie est une arme de combat. Le poète sait frapper les imaginations, surprendre (par ses raccourcis, ses images saisissantes, ses allégories…) et persuader (sans passer par la logique) pour faire prendre conscience de la « vie », de la réalité sociale et politique. Il use de la poésie comme d’une arme redoutable dans la dénonciation : elle trouve sa force dans sa forme « dense » (plus que le roman), « condensée », incisive. Sa brièveté, ses rythmes, ses répétitions qui prennent parfois la forme d’anaphores ou de refrains, la font retenir plus facilement.

Elle joue aussi de registres variés : la satire et le burlesque (« Fable ou Histoire » dans Les Châtiments de Hugo), le pathétique lorsque le poète combat le travail des « enfants dont pas un seul ne rit » (« Melancholia »), l’indignation : « Je serai (…) La voix qui dit : malheur ! la bouche qui dit : non ! » (« Ultima Verba »).

2. Le rôle du poète est aussi de jouer avec les mots et de les « déraciner »

La poésie est aussi invention et recherche ; elle joue avec les mots, invente un nouveau langage. [Exemples : Rimbaud, dans « Voyelles » donne une couleur aux lettres par une cascade d’associations d’images.]

Elle décrypte et réinvente le monde en « déracinant les mots ». Le poète sait donner au mot des sens insoupçonnés, par l’utilisation originale et inattendue qu’il en fait. Ce travail sur le mot est un moyen d’explorer le monde, en rompant avec l’habitude : « (La poésie) dévoile dans toute la force du terme. Elle montre nues, sous une lumière qui secoue la torpeur, les choses surprenantes qui nous environnent et que nos sens enregistraient machinalement » (Cocteau). Ainsi Ponge fait (re)découvrir « Le pain » et sa merveilleuse grandeur, digne d’une montagne que nous ne soupçonnions plus.

Conseil

Cherchez l’étymologie des mots-clés des divers objets d’étude (poésie, théâtre, tragédie…) ; ils peuvent fournir des pistes pour trouver des idées.

Créer d’autres mondes ? Pour Baudelaire, le poète est un « traducteur, un déchiffreur » qui, sous le signe non plus d’Orphée mais d’Apollon – le dieu qui élucidait les secrets du monde –, a pour mission de « percer » le mystère des choses, par la création de liens inattendus (les « Correspondances », Les Fleurs du mal). Au-delà même, la poésie crée (poésie a pour étymologie le verbe poiein, « créer » en grec ancien) des mondes nouveaux, inconnus et merveilleux dans lesquels « La terre est bleue comme une orange » (Éluard).

3. Mais tout cela n’a-t-il pas aussi à voir avec la « célébration » ?

Dénoncer, n’est-ce pas célébrer indirectement, c’est-à-dire faire l’éloge en creux de ce pour quoi on combat ? Quand Hugo attaque Napoléon III, c’est pour clamer, par contraste, son amour de liberté et de la République. Dénoncer le travail des enfants, c’est célébrer leur innocence et leur jeunesse bafouées. [Autre exemple : Boris Vian dans « À tous les enfants » dénonce la guerre et l’enrôlement des enfants, manière de célébrer implicitement la paix et l’innocence].

Jouer avec le langage, c’est aussi célébrer. Le poète artisan des mots rend hommage, en fait, au langage (il en montre les ressources infinies), à la musique (tout poème est musique…) et même aux arts graphiques : les Calligrammes d’Apollinaire sont à la fois une célébration de ce qu’ils représentent (son amante, la tour Eiffel…) et indirectement du dessin. La poésie célèbre l’art sous toutes ses formes.

Conclusion

Curieusement, le rôle principal du poète – même s’il n’est pas directement perceptible – , est sans doute de célébrer la vie et le monde, au sens large. Et parfois, alors même qu’il déplore son sort et sa marginalité, il se célèbre lui-même par la beauté du poème que lui inspire sa destinée (« L’Albatros » de Baudelaire, « Le Pin des Landes » de Gautier). [Ouverture] Mais les grands poètes ont su varier leur inspiration : Ronsard a écrit pour Marie, mais aussi pour soutenir la cause des Catholiques (dans les guerres de religion), Aragon a écrit pour les « yeux d’Elsa » mais aussi contre l’oppression allemande, Éluard a écrit pour Nush, mais aussi pour la « Liberté ». On ne peut enfermer la poésie dans une fonction. La richesse de la poésie tient moins à ce dont elle parle qu’à sa diversité et son originalité.