La poésie vous semble-t-elle destinée à traiter de sujets douloureux ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ST2S - 1re STI2D - 1re STL - 1re STMG | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens
Type : Dissertation | Année : 2016 | Académie : Polynésie française

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Polynésie française • Juin 2016

Écriture poétique et quête du sens • 14 points

Sujets douloureux

Dissertation

 La poésie vous semble-t-elle destinée à traiter de sujets douloureux ?

Vous répondrez à cette question dans un développement argumenté qui s’appuiera sur les textes du corpus, les œuvres étudiées en classe et vos lectures personnelles.

Les clés du sujet

Comprendre le sujet

« destinée à » renvoie aux fonctions de la poésie ; « sujets » aux thèmes qu’elle doit aborder.

La problématique est : La fonction de la poésie est-elle de rendre compte d’expériences douloureuses ?

Présupposé du sujet : Le poète doit traiter de sujets douloureux.

L’interrogation « vous semble-t-elle » invite à discuter ce présupposé.

Chercher des idées

Identifiez les sujets « douloureux » : expériences personnelles pénibles (déboires amoureux…) ; mal de vivre ; difficulté de la création poétique (manque d’inspiration…) ; souffrance devant les injustices…

Scindez la problématique en sous-questions, en variant les mots interrogatifs : Pourquoi le poète est-il amené à traiter de sujets douloureux ?  Dans quels buts et par quels moyens la poésie est-elle apte à traiter de tels sujets ? Quelles sont les diverses fonctions de la poésie ?…

Puis demandez-vous : La poésie ne peut-elle pas traiter d’autres sujets que la douleur ? et, au-delà : La poésie n’a-t-elle pas d’autres fonctions ?

Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

La poésie : voir mémento des notions.

Choix et exploitation des exemples : voir guide méthodologique.

Corrigé

Corrigé

Ce corrigé comporte certains passages non rédigés que vous devez alimenter de vos exemples personnels. Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

Remarque

L’introduction comporte trois parties : 1) une amorce qui énonce une idée générale en lien avec le sujet ; 2) la problématique ; 3) l’annonce du plan.

[Amorce] Dans les anthologies poétiques, les textes aux sujets douloureux occupent une place prédominante : peines de l’amour, tristesse de la séparation ou de la mort, mélancolie devant la fuite du temps. « Les plus désespérés sont les chants les plus beaux et j’en sais d’immortels qui sont de purs sanglots », dit Musset. [Problématique] L’expression des sentiments et de la douleur serait-elle le seul but de la poésie ? En dehors de cette constatation purement statistique, on peut se demander [Annonce du plan] si la vocation de la poésie est seulement d’exprimer la douleur [I] ou si elle ne peut pas aussi exalter la vie [II], ou encore si elle n’a pas d’autres fonctions [III].

I. Pourquoi le poète est-il destiné à traiter de sujets douloureux ?

1. Parce que le poète est un être sensible

Être plus sensible que les autres, ressentant plus intensément les choses, le poète est le plus à même d’exprimer les sentiments. Le lyrisme prend sa source dans le cœur de l’homme ; or, les sentiments profonds, par leur intensité, impliquent la douleur ; ils laissent des « traces » et meurtrissent.

Aragon le chante : « Il n’y a pas d’amour heureux » (1944). Toute profondeur humaine est douloureuse, et c’est cette profondeur inexplorée qui constitue la recherche du poète.

2. Parce que la douleur amène le poète à se dépasser

Sous le choc de la souffrance, le poète atteint à des limites que le vulgaire ignore et explore malgré lui des expériences hors du commun. C’est la souffrance encore qui fait voir « autrement » la réalité la plus quotidienne qui nous entoure. Ainsi, c’est la mort de Léopoldine qui inspire à Hugo les vers de « Demain dès l’aube » et de « À Villequier » (Les Contemplations).

Musset lui-même doit ses plus beaux vers à sa rupture avec George Sand, qui lui a inspiré les Nuits. René-Guy Cadou doit certains de ses plus beaux vers à la mort de son père. Pour Théophile Gautier, « Il faut qu’il [le poète] ait au cœur une entaille profonde/Pour épancher ses vers » (Le Pin des Landes).

2. Parce que le poète dispose d’un langage apte à traiter les sujets douloureux [partie à rédiger]

Le poète sait manier les ressources du langage poétique pour communiquer au lecteur l’émotion ressentie et rendre la douleur concrète (hyperboles, images…) : vocabulaire affectif [exemples] ; possibilité de dislocation des phrases en bouleversant la syntaxe (impossible dans le roman) ; jeu sur les rythmes [exemples].

La poésie réussit ainsi à traduire l’indicible [exemples].

La poésie, genre proche de la musique, tire profit aussi des sons et des rythmes : douceur musicale (Verlaine) et jeu sur les rythmes du cœur agité par la passion [exemples].

II. Dans quels buts la poésie est-elle destinée à traiter de sujets douloureux ?

1. Pour se libérer des sentiments douloureux

Par l’écriture, le poète se libère des expériences douloureuses de sa vie. Exemples : Hugo dans « Je fus comme fou… », Jaccottet et ses diverses expériences de la mort (Leçons, Chants d’en bas, À la lumière d’hiver).

Partager sa douleur constitue un remède : le poète se libère dans les mots et les sons, il rend par les rythmes et la musique, par les images, la douleur indicible. Parfois même il fait revivre un être absent ou disparu (textes du corpus : Gautier, Apollinaire, Éluard).

2. Pour prendre la défense de ceux qui sont dans la douleur

Au-delà de son propre soulagement, le poète peut donner la parole à ceux qui ne l’ont pas, il peut se servir de ses vers comme d’une arme au service de grandes causes et se faire le porte-parole privilégié du malheur des hommes : il dénonce la guerre, l’injustice ou les tyrans (« Et c’est assez pour le poète d’être la mauvaise conscience de son temps », Saint-John Perse).

Hugo, dans « Ultima verba » (Les Châtiments), revendique vigoureusement ce rôle dénonciateur du poète : « Je serai […]/La voix qui dit : malheur ! la bouche qui dit : non ! » ; Desnos crie « Révolte contre Hitler et mort à ses partisans ! » (« Ce cœur qui haïssait la guerre »).

3. Pour exprimer des sentiments universels

Plus généralement, selon la célèbre formule de Montaigne, « chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition ». Hugo, dans la préface des Contemplations, répond à ceux qui se plaignent des écrivains qui disent « moi » : « Ah ! Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. […] Ah ! Insensé qui crois que je ne suis pas toi ! » Baudelaire lui fait écho (Les Fleurs du mal) : « – Hypocrite lecteur, – mon semblable, – mon frère ! »

En parlant de son vécu et de ses sentiments, le poète cherche à dévoiler la nature humaine. Il part de ce qu’il connaît le mieux – soi – pour donner une image de l’âme humaine et de ses tourments : « C’est l’existence humaine sortant de l’énigme du berceau et aboutissant à l’énigme du cercueil » (Hugo, Les Contemplations).

Les poètes, qui connaissent les mots pour rendre compte de ce que le commun des mortels éprouve mais ne sait pas exprimer, évoquent des sentiments universels. Ainsi, quand Hugo se remémore la mort de sa fille, il traduit la douleur qu’éprouve tout parent : « Pères, mères, dont l’âme a souffert ma souffrance,/Tout ce que j’éprouvais, l’avez-vous éprouvé ? »

4. Pour tirer la beauté de la douleur

Le poète trouve dans la douleur une source de beauté. Mieux, il transforme le monde et ses malheurs en objet d’art : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or », dit Baudelaire s’adressant à la ville. Pour Heredia, le poète est le « rossignol de la boue ».

III. La poésie a-t-elle d’autres fonctions ?

1. La poésie, célébration du bonheur, de la passion et de la vie

Mais la poésie se nourrit aussi de thèmes positifs.

La poésie lyrique a toujours privilégié l’exaltation de l’amour sous toutes ses formes : amour précieux, passion inquiète, amour heureux… Elle exalte aussi l’amour dans un sens plus large : du Bellay chante son amour pour sa terre natale, Hugo celui de la liberté et de la République… Le poète célèbre aussi les exploits des hommes, leur héroïsme ou leur générosité, souvent dans un registre épique (La Chanson de Roland ; Hugo, La Légende des siècles).

La poésie se nourrit aussi de la Nature et de ses mystères (admiration devant les éléments chez les poètes romantiques). La poésie de Saint-John Perse exprime un élan passionné pour la vie, les êtres et les merveilles du monde : « Il neigeait, et voici, nous en dirons merveilles : l’aube muette dans sa plume, comme une grande chouette fabuleuse en proie aux souffles de l’esprit, enflait son corps de dahlia blanc » (« Chanson »). Chez Baudelaire, « La Nature est un temple où de vivants piliers/Laissent parfois sortir de confuses paroles » (Les Fleurs du mal).

La poésie célèbre aussi la vie quotidienne dans sa banalité, et donne un statut aux objets les plus simples. Exemples : Hugo, dans « Fenêtres ouvertes », évoque les bruits du matin ; Ponge, dans Le Parti pris des choses, fait un éloge humoristique du « Cageot » ou du « Pain » et déclare son amour à la boue : « Boue si méprisée, je t’aime. Je t’aime à raison du mépris où l’on te tient » (« Ode inachevée à la boue »).

Enfin, le poème peut aussi être un « Hymne à la beauté » pure (Baudelaire). Pour les Parnassiens, la poésie est vouée à la création d’une œuvre esthétique (Leconte de Lisle, dans « Vénus de Milo »). Chez Baudelaire, c’est la Beauté qui indique au poète sa mission : « Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre/Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour,/Est fait pour inspirer au poète un amour/Éternel et muet ainsi que la matière. »

2. D’autres fonctions pour la poésie ?

[partie à rédiger avec des exemples personnels]

La poésie comme jeu verbal, invention, travail et recherche sur le langage : le poète est l’artisan des mots qui doit « rompre avec l’accoutumance » (Saint-John Perse), « déraciner les mots ». Exemples : Rimbaud, « Voyelles ».

La poésie comme moyen de connaissance pour « dévoiler » le monde, décrypter le quotidien en rendant leur pouvoir aux sensations (Baudelaire, « Parfum exotique », Les Fleurs du mal ; Hugo, « Fenêtres ouvertes » dans L’Art d’être grand-père). Le poète est un « voyant » qui doit « percer » le mystère des choses et du monde par la création de liens (Baudelaire, « Correspondances ») inattendues.

Conclusion

[Synthèse] S’il est vrai que la poésie privilégie souvent les sujets douloureux, parce qu’elle est particulièrement apte à en rendre la profondeur, aucun thème ne lui est interdit et elle ne saurait se cantonner à une seule fonction. [Ouverture] C’est un art au même titre que la peinture (dont se rapprochent les calligrammes), la sculpture ou la musique, qui n’aurait pour but que de créer un bel « objet », le poème, quel que soit son sujet.