La politique est-elle l’affaire de tous ?

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES - Tle L - Tle S | Thème(s) : La société et l'État
Type : Dissertation | Année : 2011 | Académie : Pondichéry

La politique est-elle l'affaire de tous ?


     LES CLÉS DU SUJET  

Définir les termes du sujet

La politique

L'origine du mot est grecque et renvoie à l'idée de cité, polis, qui désigne la communauté des citoyens. La politique a donc d'emblée une dimension collective. L'apparition du terme, en Grèce, est liée à un certain usage du pouvoir. Les hommes délibèrent pour décider de ce qui vaut le mieux pour tous.

Affaire

Ce mot est riche en significations. Une affaire est d'abord ce qui nous concerne, nous préoccupe. C'est aussi une question débattue parfois avec violence. Nous parlons d'une affaire délicate pour indiquer qu'une situation met en jeu des intérêts puissants et opposés et que les conséquences de son règlement risquent d'être graves. Le mot prend souvent un sens judiciaire. Une affaire est un procès, une querelle qui appelle un jugement.

Tous

Ce pronom a un sens universel. Il exclut les exceptions. Il faut ici se demander qui il désigne.

Dégager la problématique et construire un plan

La problématique

La politique est constituée de deux dimensions. La première est égalitaire. Tous les citoyens ont le droit et le devoir civique de participer aux décisions dont les conséquences sont d'ordre public. C'est leur intérêt. D'un autre côté, la politique est un métier relatif à l'exercice du pouvoir de commander. Elle engendre ainsi des luttes et des accords spécifiques. En ce sens, elle ne semble concerner que ceux qui s'y engagent et devient une affaire de professionnels. Que penser de cette dualité ?

Le plan

La première partie exposera le problème, puis on approfondira la réflexion en se demandant si la politique est identique à la technique. Enfin, on verra que si la politique est à certains égards un savoir-faire, il faut veiller à ce que cette dimension ne confisque pas le champ de la vie publique.

Éviter les erreurs

Il faut éviter de ne voir dans la politique que la lutte pour s'emparer du pouvoir de gouverner et, inversement, ne pas croire qu'elle puisse se passer d'une certaine spécialisation.

Corrigé

Introduction

La politique nous apparaît être un domaine particulier, à côté d'autres sphères de la vie humaine comme le travail, la famille, les loisirs, ou la religion pour certains. Chacun de ces ensembles possède des statuts et des obligations différents. La politique tient son originalité du fait qu'elle ­concerne le pouvoir par lequel les hommes organisent les règles de leur vie en commun. Cette dimension collective semble donc la définir comme étant l'affaire de tous. Nous sommes tous concernés par les choix politiques car ils portent sur l'ensemble de la société. Mais cette expression est-elle aussi claire qu'elle le prétend ? Certains revendiquent leur apolitisme. Sur quoi fondent-ils leur position ? La politique est en outre un métier avec ses codes. Ne devient-elle pas alors une activité spécialisée en contradiction avec son premier sens ?

1. Comment définir la politique ?

A. Une pensée et une pratique du pouvoir

Lorsque nous disons d'un sujet que c'est notre affaire, nous indiquons clairement qu'il nous concerne car une partie au moins de nos intérêts est en jeu. L'affaire devient grave à proportion des conséquences qu'elle risque d'avoir sur des aspects fondamentaux de notre vie. Inversement, dire à quelqu'un de s'occuper de ses affaires, c'est lui signifier que le sujet n'est pas de son ressort et donc qu'il y prend un intérêt illégitime, par exemple une curiosité malveillante. En quel sens cette caractérisation se relie-t-elle à la notion de politique ? Ce terme désigne une certaine façon de penser et d'exercer le pouvoir. Les relations de commandement et d'obéissance ont toujours existé dans les sociétés humaines, mais l'originalité des Grecs est d'avoir fait du pouvoir l'objet d'une réflexion spécifique, en montrant qu'il n'y a pas qu'une seule façon d'organiser la vie collective, mais qu'il est possible de vivre sous différents types de constitutions. Dès lors, la forme du pouvoir est à définir en fonction de nos choix. Nous nous demandons quelles institutions sont les meilleures. Aristote soutient ainsi que le but de la politique n'est pas le simple fait de vivre en communauté – ce que certains animaux savent faire –, mais de bien vivre ensemble. Vaut-il mieux une monarchie, une aristocratie, une démocratie ? Pour cela, il importe que les citoyens puissent délibérer sans contrainte. Le pouvoir doit être régulièrement « mis au centre » pour rappeler aux dirigeants du moment qu'ils n'en sont pas les propriétaires à vie. La politique est donc ce domaine où les hommes, rendus égaux par l'obéissance à des lois, s'efforcent de s'accorder sur la façon de faire régner une liberté commune.

B. La politique comme métier

Cette définition contraste cependant avec une opinion qui estime que la politique est du seul domaine de ceux qui en font leur métier, comme les ministres, les députés, les permanents d'un parti. Max Weber souligne que la société moderne est fondée sur une division poussée du travail, et l'activité politique a pris les traits d'une profession. Cela peut se justifier par le fait que les responsabilités en jeu sont élevées. Un candidat à l'élection présidentielle devra avoir fait ses preuves en ayant participé à des gouvernements. La vie politique demande de l'expérience, et un débutant n'aura pas la compétence requise pour bien décider, dans des situations souvent complexes. Il faut commencer par s'engager dans un parti, apprendre à respecter ses règles de fonctionnement, et y exercer des fonctions de direction. Ainsi, des personnes font carrière en politique comme d'autres dans la finance ou le spectacle, et il n'est pas excessif de parler en termes de vocation pour ceux qui obtiennent les postes les plus élevés. Tout le monde n'a pas le désir de participer à des réunions, de gravir les échelons d'une organisation, et encore moins le talent de sentir quels choix tactiques sont les plus à même d'assurer la victoire.

Transition


Cette première partie nous met en présence d'un problème. D'un côté la politique apparaît comme l'affaire de tous puisque son objet est l'organisation et les modalités d'exercice du pouvoir qui dirige la communauté. De l'autre, cette activité donne lieu à un métier avec ses codes et ses fonctions. Il y a donc une ambiguïté à laquelle nous devons réfléchir.

2. Politique et technique

A. Les leçons d'un mythe

Dans le Protagoras, Platon expose un mythe relatif à la nécessité de la politique. Il y est dit, dans un premier temps, que les hommes étaient voués à mourir faute de moyens techniques capables d'assurer leur survie. L'homme vient au monde « nu, sans couverture, sans chaussure, sans armes », et doit donc inventer les instruments capables de pallier ses manques. La légende raconte que Prométhée donna au genre humain le secret du feu d'où naissent tous les arts indispensables à la vie. Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Il s'avère que la technique produit à son tour le risque de mort car les armes qu'elle permet de fabriquer servent à chacun pour satisfaire égoïstement ses intérêts particuliers. Zeus intervient alors en envoyant Hermès donner aux hommes le sens de la justice et du respect sans lesquels aucune cité ne saurait exister, et il insiste sur le fait que tous doivent le posséder. La leçon du mythe est claire. Si les techniques demandent qu'on se spécialise, la politique concerne tout le monde sans quoi l'existence de tous est compromise. Un homme dépourvu de justice et de sens moral porte atteinte à la possibilité d'une vie commune aussi bonne que possible. La crainte règne entre les individus, alors que nous avons besoin d'un minimum de concorde pour vivre librement.

B. La raison d'une différence

Ce récit met en lumière le contraste entre la politique et la technique. Les valeurs de la première sont communautaires. Il serait méprisant de dire à quelqu'un que le juste et l'injuste ne sont pas son affaire. Cette exclusion reviendrait à le traiter comme un être de second rang qui n'a pas de jugement propre et doit se contenter de suivre les décisions des autres. Il faut donc participer à la vie politique pour affirmer qu'on a voix au chapitre, sur des sujets qui sont d'intérêt général. En matière technique, il faut au ­contraire se spécialiser. L'ingéniosité humaine est allée en se développant jusqu'à produire des procédés de plus en plus complexes dont la maîtrise réclame une formation très poussée. Mais, comme nous avons vu que la politique est aussi un métier, nous devons examiner quelle compétence il réclame, et si cette spécialisation n'est pas une menace à l'égard de la possibilité d'une bonne vie publique.

3. La politique est-elle une technique ?

A. La logique du pouvoir

L'exercice du pouvoir demande des qualités que tout le monde n'a pas. Un savoir-faire est nécessaire, qui n'est pas l'application mécanique d'un savoir théorique. Aristote parle de « prudence » pour désigner la sagesse de celui qui prend des décisions justes au moment opportun. La responsabilité d'un dirigeant est immense car c'est la communauté qui sera touchée par les conséquences de son choix. De façon plus brutale Machiavel, dans Le Prince, s'est attaché à décrire les façons dont un dirigeant devait se ­comporter pour régner durablement. Il résume sa pensée par la métaphore du lion et du renard. Le premier symbolise la force qui effraie ou terrasse, et le second la ruse qui n'hésite pas à recourir au mensonge ou à se parjurer. Machiavel soutient qu'un gouvernant qui voudrait se conduire moralement ne pourrait durer car les hommes sont toujours en guerre pour le pouvoir. Nous comprenons ainsi les plaintes que l'opinion adresse à la politique. Ceux qui en font leur métier ne songeraient qu'à ourdir des manœuvres pour rester dans la course aux postes. La politique est une technique au sens où elle consiste à utiliser les autres pour qu'ils servent nos fins, comme l'ingénieur utilise la force du vent ou de l'eau pour produire de l'électricité. Tout ne serait que stratagème, et les gouvernés se sentent exclus et dominés par ces calculs.

L'apolitisme prend en partie sa source dans cette réalité. Certains déclarent que la politique n'est pas leur affaire car ils sont excédés par ces rivalités incessantes. Ils tournent alors leur intérêt vers la vie socioprofessionnelle ou privée, et affirment trouver dans le travail, l'amitié ou l'amour, un épanouissement suffisant. La politique est de plus jugée inefficace. On ne peut ignorer que beaucoup de citoyens ne croient plus que les partis puissent améliorer le cours des choses tel qu'il est dicté par l'économie mondiale. Mais ce phénomène est tempéré par la façon dont la société civile n'est pas prête à laisser les professionnels de la politique gouverner sans rendre de comptes.

B. La mobilisation démocratique

Dans La technique et la science comme idéologie, Habermas souligne que l'importance croissante de la technologie dans nos vies a développé l'existence de comités d'experts qui seraient seuls à même de déterminer ce qui est bon, et qui dictent leurs idées au pouvoir exécutif. Or, une telle tendance dépossède les citoyens de leur droit à s'intéresser à ce qui touche leurs conditions d'existence. Le débat sur les nanotechnologies en donne un bon exemple. Il est donc capital qu'existe un contre-pouvoir pratique, capable de remettre en cause l'assurance technicienne qui prive la décision politique de la possibilité d'un débat contradictoire. Dans La haine de la démocratie, Rancière soutient que la démocratie n'est pas un régime politique, mais l'effort par lequel les gouvernés se structurent et se manifestent afin d'éviter que le pouvoir soit confisqué par une caste politicienne : le cumul des mandats, le mépris du Parlement par le gouvernement, les collusions de la politique et de la finance, « en bref, l'accaparement de la chose publique par une solide alliance de l'oligarchie politique et de l'oligarchie économique », voilà les maux dont souffrent les démocraties et contre lesquels il faut rappeler que la politique est l'affaire de tous, autrement dit, que la souveraineté populaire ne doit pas s'endormir et ne s'animer qu'au moment de voter. Rousseau note déjà, dans Du contrat social, que la pente naturelle d'un gouvernement est de confisquer le pouvoir et de dépolitiser la sphère publique. L'acte citoyen consiste à rouvrir le débat ou à faire intervenir sur la scène publique des sujets ignorés ou refoulés, comme certaines associations l'ont fait à propos du logement, des discriminations fondées sur le nom de famille, ou de l'accès des minorités visibles à des charges publiques.

Conclusion

En conclusion, il nous apparaît que la réponse au sujet est positive, à ­condition d'en préciser les limites. Dire que la politique est l'affaire de tous ne signifie pas que tout est politique, ni que ceux qui ne veulent pas s'y intéresser sont punissables. Nous voulons dire que chacun est concerné, dans la mesure où la décision politique a des conséquences collectives. Nous affirmons que la politique n'est pas que l'affaire des politiciens de métier, même s'ils ont leur raison d'être. L'essor d'une société civile animée par des associations, et soucieuse de débattre de sujets d'intérêt général, est un phénomène qui témoigne de la vitalité d'un sens démocratique. On tente ainsi d'éviter une confiscation de la sphère publique par des lobbies qui ont des relais parfois puissants au sein des gouvernements. L'enjeu réside donc dans la capacité à mettre en place des instances de délibération, de ­confrontation des idées et des intérêts. De telles procédures sont difficiles à instaurer, comme le montre l'histoire du Grenelle de l'environnement, mais elles sont indispensables à la vie politique.