La rébellion contre l’héritage des poètes précédents est-elle indispensable à la création poétique ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re L - 1re S | Thème(s) : La dissertation littéraire - Écriture poétique et quête du sens
Type : Dissertation | Année : 2011 | Académie : Inédit
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Un vent de révolte…
 
 

Un vent de révolte… • Dissertation

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Poésie

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Sujet inédit

écriture poétique et quête du sens • 16 points

Dissertation

> La rébellion contre l’héritage des poètes précédents est-elle indispensable à la création poétique ? Vous répondrez à cette question en un développement composé, en prenant appui sur les textes du corpus et les poèmes que vous avez lus et étudiés.

Comprendre le sujet

  • Perspective, angle précis : « création (poétique) » renvoie à l’inspiration en poésie ; « rébellion contre l’héritage… » définit une attitude face à une tradition poétique et pose le problème de la nouveauté et de son contraire, l’imitation.
  • La problématique est donc : « Pour écrire le poète doit-il nécessairement se révolter contre ses prédécesseurs, s’opposer à eux ? »
  • Scindez la problématique : pourquoi la rébellion est-elle nécessaire ? quelles formes peut-elle prendre ? Posez-vous également la question inverse : le poète ne doit-il rien à ses prédécesseurs ? Est-il possible pour lui de ne pas emprunter aux poètes qui l’ont précédé ?

Chercher des idées

  • Cherchez des exemples d’évolution : dans la forme (vers, différentes formes modernes de poèmes, lexique, syntaxe), dans les thèmes.
  • Cherchez à quoi peut tenir cette révolte : à la nature du poète (sa nature d’éveilleur, de marginal) ? à la nature de la poésie (évasion, remise en question, découverte du monde) ?
  • Faites-vous une petite histoire de la poésie pour repérer des récurrences (pensez aussi à la parodie et au pastiche).
  • Vous aboutirez sans doute à la conclusion que la création poétique mêle les deux perspectives (rébellion et imitation/dette).
  • La forme interrogative « est-elle » suggère un plan dialectique, sur le schéma : 1. En un sens, la rébellion est nécessaire et stimulante. 2. En un autre sens, la contrainte peut être néfaste. 3. Cela dépend de…
  • Constituez-vous une réserve de mots pour éviter la répétition des termes clés : « rébellion » (révolte, révolutionnaire, provoquer/provocation, avant-garde…) et son contraire « dette » (héritage, imitation, réminiscence, sources…).

> Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

> La poésie : voir lexique des notions.

Corrigé

Les titres en couleur et les indications en italique servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

« La création poétique est d’abord une violence faite au langage. Son premier acte est de déraciner les mots », écrit le poète mexicain Octavio Paz dans L’Arc et la Lyre. La querelle entre rébellion et tradition n’est pas nouvelle : au xviie siècle, les « Modernes » se sont opposés aux « Anciens », parmi lesquels Boileau et La Fontaine, poètes eux aussi. Déjà se posait la question de savoir si la littérature, et plus spécialement la poésie, est nouveauté ou tradition, rébellion ou imitation. Le poète, pour créer, doit-il nécessairement se démarquer de ceux qui l’ont précédé, ou l’acte poétique doit-il s’inscrire dans une lignée ? Le secret de la création poétique ne serait-il pas dans un dosage dont la recette est sans cesse à réinventer ?

I. La rébellion, condition de la création et source d’inspiration

La plupart des poètes cherchent à s’affranchir de l’autorité de leurs prédécesseurs et se réalisent dans la révolte. Cela est dû à la nature même du poète et de la poésie.

1. L’histoire littéraire en témoigne : la poésie est rébellion

Si l’on en croit l’histoire littéraire, scandée par des révoltes parfois violentes contre la tradition, la poésie ne se conçoit que dans la rupture.

  • Ainsi, le romantisme est né de la contestation des règles classiques, jugées trop rigides et contraignantes : Hugo, dans « Réponse à un acte d’accusation », se présente comme le héros révolutionnaire du vers ou comme la Liberté guidant le peuple poétique. Mais il pouvait déjà sentir la rébellion naissante des Parnassiens, agacés par les élans lyriques de ces jeunes poètes romantiques laissant libre cours à leur « mal du siècle ».
  • Puis, fatigués des beautés hiératiques de l’art pour l’art prôné par Théophile Gautier, Baudelaire et Rimbaudrenversent les principes formalistes du Parnasse. Plus tard, les dadaïstes se font les champions de la provocation : « Tout produit du dégoût susceptible de devenir une négation de la famille, est dada ; protestation aux poings de tout son être en action destructive : dada » (Tristan Tzara). On pourrait continuer ainsi jusqu’à la poésie contemporaine : la chaîne poétique se construit par une succession de « coups d’État ».

2. Une rébellion aux formes multiples et dans tous les domaines

À toutes les époques, cette rébellion prend les formes les plus diverses et n’épargne aucun domaine de la poésie.

  • La révolte poétique se manifeste de la façon la plus évidente dans la forme. Ainsi, un des piliers de la tradition poétique, le vers, s’est défini par opposition à la prose. Mais les poètes s’attaquent à lui : fils révoltés des vers réguliers des poètes humanistes ou classiques, les vers irréguliers ont été détrônés par les vers libres d’un Prévert ou d’un Reverdy, eux-mêmes « contestés » par les poèmes en prose (par exemple ceux d’Aloysius Bertrand) qui sont pour Baudelaire les plus aptes à la « description de la vie moderne », jusqu’à l’apparition du calligramme, mi-poésie mi-dessin.
  • Mais les poètes s’en prennent aussi à la langue. Soucieux de faire de la poésie un langage pour tous, Hugo, dans Les Contemplations, fait entrer en poésie les « mots […] mal nés […] tas de gueux ». Prévert et Queneau se rebellent contre le dictionnaire en créant des néologismes : « enrimer, enrythmer, enlyrer, empégaser ».
  • Suivent les entorses à la grammaire (les « solécismes » craints par Boileau) : « À la nue accablante tu / Basse de basalte et de laves / À même les échos esclaves / Par une trompe sans vertu… » (Mallarmé).
  • Enfin, la rébellion formelle s’accompagne souvent d’une contestation du fond de l’inspiration. La contestation des thèmes poétiques « orthodoxes », ressentis comme des clichés, amène le poète à être à l’avant-garde, à provoquer par ses sacrilèges : le carpe diem des Anciens n’a plus l’allure sage du « Quand vous serez bien vieille » de Ronsard mais prend la forme fétide de la « Charogne » baudelairienne ; le « cageot » et « l’huître » deviennent objets poétiques. Lorsque les sujets ne sont pas révolutionnaires en eux-mêmes, c’est le défi à la logique et à la raison qu’affectionne le poète : « Il y a une cathédrale qui descend et un lac qui monte », dit Rimbaud (« Enfance III »).

3. Pourquoi la rébellion ?

Comment expliquer que l’histoire de la poésie soit jalonnée de telles rébellions ?

  • C’est que le poète, par sa nature même, porte en lui le ferment de la révolte. Plus sensible que l’homme commun, questionnant le monde, « il vit la vie à côté » (Charles Cros) et son statut de marginal dans la société – Verlaine de nos jours serait un SDF – ne fait que refléter sa nature de rebelle. Parfois censuré, comme Baudelaire et ses Fleurs du mal, ce n’est pas tant l’homme qui est exclu que sa parole décalée : « C’est souvent le sort – ou le tort – des poètes de parler trop tard ou trop tôt », écrit René Daumal.
  • Plus profondément, c’est par sa nature même que la poésie porte en elle le germe de la rébellion. Elle apparaît comme un espace d’évasion ou de liberté. Or toute évasion suppose la rupture. Le verbe grec poiein (« créer »), racine du mot poésie, indique que celle-ci est « création », donc innovation. Ainsi, Rimbaud veut être un démiurge, il veut explorer le monde, « trouver des choses étranges, insondables » et, pour en rendre compte, inventer un « langage universel ».

II. Mais le poète peut-il faire table rase du passé ?

Mais le poète peut-il faire table rase de tout ce qui l’a précédé ?

1. Un matériau ancestral

  • La création poétique ne naît pas de rien. L’outil du poète est la langue et il ne peut se rebeller contre l’héritage du fonds commun des mots : c’est avec « la chair chaude des mots » que le poète crée son œuvre et qu’il doit inventer son « langage universel » (Rimbaud). Hugo lui-même, s’il le transforme en lui mettant « un bonnet rouge », ne songe pas un instant à faire disparaître le « dictionnaire ».
  • Mieux encore : parce qu’il parle de l’homme, le poète est obligé de puiser son inspiration dans les thèmes humains dont ont déjà traité ses prédécesseurs : l’amour, la guerre, la joie, la peine, la fuite du temps, la mort… Ainsi, Ronsard médite « Sur la mort de Marie », Hugo partira « Demain dès l’aube » pour un rendez-vous avec sa fille morte, Éluard fait « place au silence » devant sa « Morte visible Nush »…

2. Un héritage dont on ne peut s’affranchir

L’histoire littéraire prouve que tout poète – et tout artiste – se nourrit du passé et ne peut s’en affranchir totalement.

  • Ne serait-ce que pour « apprendre » et faire ses premières armes. On ne bâtit pas sur rien : les artistes les plus révoltés et provocateurs ont ­commencé par imiter leurs pères. Picasso, avant de devenir résolument cubiste, a peint en quelque sorte « à la manière de », il a suivi les règles académiques.
  • Certes, on se construit en détruisant. Mais le modèle, l’icône contre laquelle on se révolte pour devenir soi est toujours là, à la base de la création. Valéry, poète lui-même, l’avoue : « Rien de plus soi que de se nourrir d’autrui. Le lion est fait de mouton assimilé. » Culture et influences cohabitent avec la rébellion. La liste serait longue : la Pléiade se nourrit des poètes anciens et de la poésie italienne (Pétrarque en tête), les romantiques se nourrissent des modèles allemands (Goethe ou Schiller), etc. Dette à laquelle on ne peut se soustraire, que souligne Chateaubriand : « L’écrivain original n’est pas celui qui n’imite personne. »
  • On peut aller plus loin : le pastiche, la parodie – donc l’imitation avouée – est source de création : « Tout grand art commence par le pastiche », dit Malraux. Peut-on dire que « Fable ou Histoire », poème des Châtiments de Hugo, n’est pas de la poésie ? Or, Hugo y imite délibérément La Fontaine, se plaçant ostensiblement dans la tradition du fabuliste, et son projet satirique contre Napoléon III n’en prend que plus d’intensité.

III. Le dosage poétique comme source d’originalité

Mais alors, le poète se trouve devant une incohérence : fondamentalement rebelle, il ne peut l’être tout à fait. Cette contradiction n’est qu’apparente : la création poétique, qui échappe à toute recette, doit sa réussite à un dosage, à une alchimie. Le vrai poète allie talent et génie.

1. Ni plagiat ni massacre

  • L’imitation servile, faite de soumission et de labeur sans envergure, devient plagiat. Le poète ne doit pas se laisser paralyser par ses « ailes de géant » (Baudelaire, « L’Albatros ») ni intimider par ses ancêtres en poésie. Le véritable artiste doit se défaire de leur carcan.
  • Le poète doit donc prendre du recul pour choisir et butiner le pollen chez ses prédécesseurs : c’est le talent, mais il doit en faire son miel : c’est le génie. Ainsi Rimbaud puise chez le « père Hugo » le premier vers de « Souvenir de la nuit du 4 » (Les Châtiments), dont la formulation semble définitive : « L’enfant avait deux balles dans la tête », mais il le « transmute » en dernier vers (ou plutôt en « fragment » de vers) de son « Dormeur du Val », tout aussi définitif que le vers de Hugo : « Il a deux trous rouges au côté droit. » Ni plagiat, ni massacre iconoclaste, telle est la véritable création poétique.

2. La recette n’existe pas : l’alchimie poétique

La recette du dosage qui donne naissance à la création poétique n’existe pas. On en connaît seulement les « ingrédients » : les mots et les idées, la rébellion et l’héritage du passé.

  • La réussite poétique peut reposer sur d’innombrables cas de figures. L’un prendra une forme nouvelle pour exprimer des idées traditionnelles : « Le Pont Mirabeau » d’Apollinaire sur le thème du temps qui passe, réussit cette alchimie. L’autre choisira une forme traditionnelle pour faire passer des idées nouvelles : Hugo conserve l’alexandrin dans sa « Réponse à un acte d’accusation ». Un autre alliera une forme nouvelle à des idées nouvelles : La Prose du Transsibérien de Blaise Cendrars fait entrer le moderne « train qui palpite » dans des vers rebelles.
  • Certains poètes, géniaux, sauront jouer de ces divers dosages dans une même œuvre, comme Rimbaud. Les Illuminations « fixent des vertiges inconnus » et portent en elles ces multiples combinaisons, parfois à l’intérieur d’une même pièce : « Aube » est un poème en prose mais sa première et sa dernière phrase sont des octosyllabes.
  • Ce mélange de tradition et de modernité se retrouve également chez Apollinaire. Comme le crie Rimbaud dans sa « Lettre du voyant », la poésie « est en avant » mais « ce serait un peu la Poésie grecque » aussi.

Conclusion

Pour tenter de résoudre l’énigme de la création poétique, prenons « Voyelles » de Rimbaud : révolte ou soumission ? Encore un sonnet, encore un « art poétique » qui évoque les sonorités, mais quelle fulgurance dans ce nouveau langage des voyelles qui, animées et bariolées, explorent les réalités mystérieuses du monde et bouleversent la vision des sons poétiques ! Et si ce sonnet « magico-alchimistico-kabbalisto-spiritualisto-psychopathologico-érotico-omégaïco-structuraliste » (le critique René Étiemble se moque en ces termes des élucubrations des critiques pour tenter d’interpréter ce poème énigmatique) n’était qu’un pied de nez à tous les savants qui tentent de définir les secrets de la création poétique, énigmatique pour les poètes eux-mêmes, au point qu’ils ont sans cesse peur de la perdre ?