La rencontre des cultures • Texte d’Edgar Morin

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ST2S - 1re STI2D - 1re STL - 1re STMG | Thème(s) : Montaigne, Essais – « Notre monde vient d’en trouver un autre »
Année : 2019 | Académie : Inédit

7

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Sujet d’écrit • Contraction – Essai

Texte d’Edgar Morin • La rencontre des cultures

4 heures

20 points

Intérêt du sujet • Ce sujet va vous permettre de réfléchir aux bienfaits de la diversité culturelle et aux moyens de la développer dans notre monde moderne.

1. Contraction • Réalisez la contraction du texte d’Edgar Morin en 250 mots.

Vous devrez respecter l’énonciation, la thèse, la composition et le mouvement du texte.

Vous indiquerez à la fin du résumé le nombre exact de mots qu’il comprend (un écart de plus ou moins 10 % est toléré).

2. Essai • Par quels moyens une culture peut-elle selon vous « intégrer des apports extérieurs sans se désintégrer » ?

En prenant appui sur le texte et sur votre culture personnelle, vous répondrez à la question de manière construite et argumentée.

DOCUMENT

 

Au préalable, je souhaiterais préciser qu’à l’échelle de la planète il ne saurait s’agir de mettre en œuvre la politique d’une civilisation contre les autres, ce qui serait absurde, mais une politique des civilisations considérée comme la construction d’une démarche cherchant à établir une symbiose1 entre elles.

[…]

L’idée de développement qui s’est imposée à la planète tout entière est habitée par la croyance que tout ce qui vient de l’Occident est bénéfique, tandis que tout ce qui ressort des cultures indigènes est un tissu de superstitions. En réalité, le développement désintègre les solidarités qui avaient cette capacité de préserver les structures traditionnelles. Il désintègre des sociétés entières. Là où règne la monoculture en Afrique, il déporte la population rurale, jetée dans des bidonvilles, et crée de nouvelles misères. Les « alphabétiseurs » méprisent totalement le fait que ceux qu’on alphabétise ont été éduqués, formés dans des cultures orales traditionnelles qui sont, comme toutes les cultures, un mélange de sagesse, de savoir-faire et de superstition en même temps. Nous aussi, Occidentaux, nous entretenons nos superstitions, nos préjugés. D’où notre difficulté à construire, par exemple, une coopération de la médecine occidentale avec des médecines traditionnelles, y compris chamaniques ! Je garde le souvenir d’un médecin-biologiste chinois que j’avais connu à l’occasion d’un congrès. Il reconnaissait qu’au début de son parcours scientifique, il avait totalement intégré le modèle de la médecine occidentale. Ayant dû traiter de la leucémie, il s’est rendu compte que, dans la médecine traditionnelle chinoise, il y avait un certain nombre de pratiques, de recettes, qui pouvaient être d’un grand secours. Il a déduit de cette expérience l’idée que l’on pouvait creuser une voie qui combinerait l’apport de la tradition médicinale chinoise avec l’apport de la démarche scientifique occidentale. Mon approche procède de la même logique : partout où des symbioses sont utiles, il faut les réaliser et, par là même, il faut sauvegarder ce qu’il peut y avoir d’authentique et de valable dans les cultures traditionnelles.

C’est la raison pour laquelle j’attache une importance particulière à la Déclaration du droit des peuples autochtones, adoptée en 2006 par l’ONU, parce que, pour la première fois, elle institue un acte de reconnaissance des peuples qui sont malheureusement dépourvus d’État, qui subissent des formes terribles d’exploitation au sein des nations, qui sont, parfois même, en proie à des situations d’extermination aussi bien culturelle que physique ! Le sens de cette Déclaration, c’est de lutter pour sauvegarder la plus grande diversité culturelle de l’humanité. Diversité à laquelle participent éminemment ces petites ethnies qui ont élaboré des sociétés, des civilisations et des valeurs originales. Je suis personnellement très attaché à ce combat et je suis d’ailleurs membre de Survival International2, qui défend ces « petits » peuples.

L’idée que je nourris, c’est qu’il faut chercher l’osmose entre les civilisations et les cultures, c’est-à-dire se mettre, pour notre part, en situation d’apprendre ce qu’il y a d’important chez les peuples indigènes et leur apporter les remèdes susceptibles de les sauver. Il y a bien des cas où il faudrait que l’on puisse proposer gratuitement l’utilisation des remèdes élaborés par les laboratoires pharmaceutiques occidentaux. Je songe tout particulièrement au traitement antisida dont un certain nombre de pays africains ont un besoin vital, traitement qui leur est inaccessible, pour des raisons de prix, de stratégies tarifaires qui les condamnent. Il faut absolument que nous parvenions à instaurer ce que Senghor3 appelait « le rendez-vous du donné et du recevoir ». Voilà la perspective planétaire dans laquelle je me situe. Elle considère la diversité de l’humanité comme notre bien commun. C’est pourquoi, il nous faut la sauvegarder.

[…]

Une culture forte est une culture qui sait intégrer des apports extérieurs sans se désintégrer. Une culture faible se désintègre au contact d’apports extérieurs. Parfois, des cultures pourtant pleines de vitalité risquent de périr pour des raisons strictement économiques. Prenons l’exemple de l’industrie audiovisuelle américaine et de son effet sur son environnement. Cette industrie dispose d’une capacité considérable de diffuser et de vendre des produits, des séries télévisées à travers le monde entier. Elles sont vendues à très bon marché parce qu’elles sont rentabilisées à l’échelle mondiale. En France, pour éviter l’asphyxie de la production cinématographique, on a su créer des dispositifs de soutien originaux qui ont permis de préserver une culture cinématographique originale. Il faut aussi faire la part des choses : un certain protectionnisme culturel peut-être nécessaire, mais il ne suffit pas à augmenter la qualité des œuvres quand il n’y a pas le talent…

Il est important de souligner ici qu’il y a des moyens de défendre les cultures. On observe, en dépit de grandes difficultés, l’épanouissement d’un cinéma sud-coréen. Un cinéma chinois s’est également révélé, malgré les conditions de la dictature. Le génie d’Iñárritu4, le réalisateur mexicain de 21 grammes et de Babel, l’un des plus grands cinéastes d’aujourd’hui, s’est imposé mondialement. On pourrait citer bien d’autres exemples dans le monde qui témoignent de cette diversité merveilleuse qui s’exprime – en définitive – avec la même technique ! Cela montre non seulement que la diversité doit être sauvée, mais qu’elle tend à se défendre ! Il faut aider ces défenses.

Chaque culture a ses défauts et ses faiblesses, ses qualités, ses vertus. Nous ne devons pas idéaliser une culture en tant que telle, mais nous devons faire en sorte que, dans les échanges symbiotiques entre cultures, le meilleur des unes s’incorpore chez les autres. Autrement dit, il ne faut pas que les cultures pensent qu’elles vont se sauvegarder uniquement par des mesures de protection, en s’entourant de fils barbelés. En réalité, l’apport d’éléments extérieurs peut entretenir leur propre vitalité. Elles doivent aussi comprendre qu’il est important pour elles-mêmes d’assimiler ce qui vient de l’extérieur.

« Vitalité de la diversité culturelle et mondialisation », entretien avec Edgar Morin et propos recueillis par J.-P. Saez, L’Observatoire, 2008/1 (no 33).

1. Symbiose : association étroite et harmonieuse entre plusieurs choses et personnes.

2. Survival International : organisation non gouvernementale créée en 1969 qui défend les droits des peuples autochtones.

3. Léopold Sedar Senghor (1906-2001) est un écrivain et un homme d’État franco-sénégalais, l’une des grandes figures du mouvement littéraire de la négritude.

4. Alejandro González Iñárritu (né en 1963) est un réalisateur, scénariste et producteur mexicain. 21 grammes et Babel sont deux films qui ont connu un grand succès et ont été plusieurs fois primés dans des festivals internationaux.

Les clés du sujet

Observer le texte à contracter

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Chercher des idées pour l’essai

1. L’ouverture sur les cultures extérieures

Comment favoriser l’ouverture aux autres cultures ? Il s’agit d’encourager la curiosité envers l’autre, sans jugement.

2. La valorisation de sa propre culture

Comment éviter les réactions de défense qui entraînent des mécanismes de rejet des autres civilisations ? Chaque peuple doit avant tout valoriser sa culture propre afin qu’elle ne se sente pas menacée.

3. La création d’une dynamique d’échange

Quand les différentes cultures se côtoient et s’acceptent, comment faire en sorte qu’elles s’enrichissent mutuellement ? En multipliant les rencontres et les échanges qui les confrontent sans les opposer.

Corrigé

Corrigé GUIDÉ

1. Contraction

à noter

Le texte est à la première personne. Il faut donc que le pronom « je » apparaisse dans votre contraction.

Face à la mondialisation, je pense qu’il faut créer une symbiose entre les civilisations. L’Occident, se sentant supérieur dans le processus de développement, tend à détruire les spécificités des civilisations au lieu de les valoriser. L’introduction de la monoculture en Afrique ou l’alphabétisation illustrent bien cette tendance. L’exemple d’un médecin-biologiste qui allie avec succès la médecine traditionnelle chinoise et la médecine moderne occidentale laisse à penser que la symbiose des cultures, quand elle peut être bénéfique, doit être pratiquée.

conseil

La Déclaration du droit des peuples autochtones de l’ONU et Survival International défendent la même cause. Vous pouvez donc les réunir dans votre contraction.

C’est pourquoi je défends l’idée qu’il faut préserver la diversité culturelle de l’humanité, et je soutiens la Déclaration du droit des peuples autochtones de l’ONU datant de 2006, ainsi que l’ONG Survival International, qui reconnaissent et valorisent les peuples minoritaires dont l’identité est menacée au sein des États. L’osmose entre les civilisations peut être réalisée dans une démarche d’échange où l’on apprend les spécificités d’une culture, et où on lui apporte ce dont elle a besoin, par exemple des traitements médicaux.

La force d’une culture réside dans sa capacité à assimiler d’autres cultures, plutôt que de se désagréger au contact de celles-ci. Le cinéma offre à ce sujet de nombreux exemples d’auteurs français, sud-coréens, chinois ou mexicains, qui ont su s’imposer face au géant américain, et ainsi entretenir la diversité culturelle au sein de l’univers audiovisuel. L’échange entre les cultures est nécessaire : chacune doit rester ouverte aux autres et en incorporer les meilleurs aspects pour s’enrichir et continuer à se développer.

241 mots

2. Essai

Les titres des parties ne doivent pas figurer dans votre copie.

[Présentation du sujet] Dans son entretien avec J.-P. Saez pour la revue L’Observatoire de 2008 (no 33), Edgar Morin défend la diversité culturelle comme richesse et facteur de développement dans le processus de mondialisation. Selon lui, une culture doit « intégrer des apports extérieurs sans se désintégrer ».

[Problématique et annonce du plan] On peut donc se demander par quels moyens une culture peut relever ce défi. Pour répondre à cette question, nous identifierons trois moyens différents : l’ouverture sur l’extérieur [I], la valorisation de la culture locale [II], et la création d’une dynamique d’échange entre les cultures [III].

I. L’ouverture sur les cultures extérieures

L’ouverture de chaque civilisation sur l’extérieur est tout d’abord essentielle pour réaliser une symbiose des cultures. Chaque peuple doit encourager la curiosité envers l’autre, et ce sans jugement.

Dès le xvie siècle, Montaigne dans un chapitre de ses Essais (1580), intitulé « Des Cannibales », réfléchit aux différences qui opposent les Européens et les habitants du Nouveau Monde, et notamment au cannibalisme de ces derniers : après le combat, ils tuent et mangent leurs ennemis. Les Européens jugent cette pratique barbare, mais Montaigne l’envisage avec curiosité, et en explique la logique. En comparant cet acte de cruauté avec la coutume des Portugais de torturer leurs prisonniers de guerre avant de les tuer, il conclut que la première pratique n’est pas plus cruelle que la deuxième, qui génère plus de souffrance, et invite ainsi le lecteur à relativiser son point de vue pour envisager sans jugement les coutumes étrangères : on est toujours le barbare de quelqu’un d’autre.

Quatre siècles plus tard, l’ethnologue Claude Levi-Strauss, dans son essai Race et Histoire (1952), condamne l’attitude ethnocentriste qui consiste à juger le monde à travers le prisme limité de ses propres idées, valeurs et modes de fonctionnement. Cette attitude conduit les peuples occidentaux à se considérer supérieurs.

Cette idée est reprise par Edgar Morin, qui mentionne la monoculture et l’alphabétisation comme des processus considérés par l’Occident comme facteurs de développement, mais qui, dans la réalité, ont un effet destructeur sur les terres ou sur les cultures indigènes. À l’inverse, la capacité à s’ouvrir aux différences de l’autre, à chercher à les comprendre plutôt qu’à les juger, est le premier pas vers l’osmose des cultures.

II. La valorisation de sa propre culture

Pour permettre cette ouverture sur l’extérieur, il est important que les peuples valorisent en même temps leur propre culture. En effet, c’est quand ils sentent leur identité menacée qu’ils adoptent, par réaction, des attitudes de rejet. Edgar Morin aborde ce point dans son entretien, notamment à travers l’exemple précis du cinéma. Il évoque l’industrie audiovisuelle française et les moyens qu’elle a mis en place pour valoriser sa production face au cinéma américain, en développant notamment des financements.

Au sein d’un même pays, des dispositifs sont parfois créés pour valoriser les différentes cultures. C’est le cas en France, où l’on peut étudier localement à l’école certaines langues régionales, telles que le breton, le créole ou l’occitan, et où de nombreux festivals valorisent les cultures provinciales à travers la gastronomie, la musique ou la danse. En préservant les identités locales, on sauvegarde la richesse du patrimoine de toute la nation. Cette logique peut et doit s’étendre dans le processus de mondialisation, pour que personne ne se sente exclu mais qu’au contraire chaque culture soit reconnue.

III. La création d’une dynamique d’échange

Enfin, une fois le peuple ouvert sur l’extérieur sans risque de se sentir menacé dans son identité, il faut créer une dynamique d’échange entre les cultures : pour que leur contact soit bénéfique, elles ne doivent pas seulement se côtoyer, mais aussi se rencontrer et interagir pour se faire mutuellement progresser.

C’est dans cet esprit que les philosophes des Lumières abordent la découverte du Nouveau Monde, en mettant en valeur dans leurs récits les mœurs des peuples indigènes. Dans son Supplément au Voyage de Bougainville (1796), Diderot met en scène un dialogue entre un Tahitien et un aumônier européen, notamment sur la question du mariage. En observant les mœurs amoureuses tahitiennes, l’ecclésiastique réfléchit à la rigueur excessive des lois morales européennes, source de frustrations et de débordements. Dans cet exemple, l’échange avec l’autre amène l’Occidental à identifier, au cœur de pratiques qui choquent sa morale religieuse, des valeurs positives : la liberté et le consentement.

des points en +

La négritude est un mouvement littéraire né dans les années 1950, qui revendique l’identité noire.

Cité par Edgar Morin, Léopold Sédar Senghor, grande figure de la négritude, préconisait de construire une civilisation universelle, à travers ce qu’il appelait « le rendez-vous du donné et du recevoir ». Sa poésie est d’ailleurs l’illustration parfaite de cet état d’esprit, car elle mêle harmonieusement les influences européennes et africaines. Elle illustre bien l’idée que le métissage culturel donne naissance à des beautés nouvelles. En politique, il a cherché à créer une coopération entre la France et ses anciennes colonies, pour que le passé douloureux fait d’oppression et d’affrontements laisse la place à la solidarité et au progrès.

Conclusion

Pour conclure, nous constatons que les moyens pour réaliser une symbiose des cultures sont simples et que les grands penseurs n’ont cessé, depuis Montaigne jusqu’à Edgar Morin, de les exposer dans leurs écrits : s’ouvrir à l’autre et accepter la différence ; valoriser toutes les cultures, la sienne propre autant que les cultures étrangères ; favoriser les échanges entre les cultures pour que chacune s’enrichisse au contact de l’autre. Cette réflexion mène à la volonté de créer un patrimoine universel, une identité humaine commune, en perpétuelle évolution, dans laquelle chacun puisse se reconnaître pour que personne ne se sente exclu du processus de mondialisation.