À la rencontre du Nouveau Monde

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re Générale | Thème(s) : Montaigne, Essais – « Notre monde vient d’en trouver un autre »
Type : Dissertation | Année : 2019 | Académie : Inédit

« Notre monde vient d’en trouver un autre »

littérature d’idées

9

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Sujet d’écrit • Dissertation

À la rencontre du Nouveau Monde

4 heures

20 points

Intérêt du sujet • Ce sujet conduit à mettre en évidence comment la découverte du Nouveau Monde a ébranlé les certitudes et nourri la réflexion des écrivains de la Renaissance et d’époques ultérieures.

Pourquoi les écrivains se sont-ils intéressés à la découverte du « Nouveau Monde » ?
Comment en ont-ils rendu compte ?

Vous répondrez à cette question dans un développement argumenté, en vous appuyant sur votre lecture des Essais de Montaigne et sur les autres textes étudiés dans le cadre du parcours « Notre monde vient d’en trouver un autre ».

Les clés du sujet

Analyser le sujet

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Formuler la problématique

Comment et à quelles fins des écrivains ont-ils traité le thème de la découverte du Nouveau Monde ?

Construire le plan

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Corrigé Guidé

Les titres en couleur ou entre crochets ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Accroche] La période historique moderne s’ouvre avec les Grandes Découvertes. Elles permettent aux navigateurs européens de découvrir de nouvelles contrées : en particulier l’Amérique, abordée par hasard en voulant gagner les Indes par une route maritime occidentale. Mais aux explorateurs succèdent les conquistadores qui soumettent avec la plus grande brutalité les peuples vivant sur ces terres nouvelles.

[Explicitation du sujet] Pourquoi des écrivains, tel Montaigne, se sont-ils intéressés à ces événements ? Comment en ont-ils rendu compte ?

[Annonce du plan] Dans un premier temps, il s’agira de comprendre la fascination exercée par ces terres et peuples nouveaux et les tentatives pour les décrire [I]. Puis nous analyserons comment la conquête qui a suivi les découvertes a conduit certains écrivains à dénoncer le modèle européen [II].

I. Un monde nouveau et fascinant

Le secret de fabrication

Il s’agit dans cette partie de décrire les sentiments divers que suscite la découverte du Nouveau Monde à l’époque de Montaigne, ainsi que les tentatives pour rendre compte de terres et de peuples si différents de ceux de la vieille Europe.

1. Des réactions variées

La découverte du Nouveau Monde engendre des réactions différentes, selon le regard que les auteurs portent sur les peuples qui le composent.

Le protestant Jean de Léry découvre avec fascination les mœurs et les lois civiles des Indiens Tupinambas. Dénué de préjugés, il décrit dans son Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil (1578) la beauté de ce territoire et de ce peuple. Son témoignage direct exercera une influence majeure sur Montaigne.

Dans le chapitre « Des cannibales » des Essais, Montaigne présente la terre des Indiens comme « la plus riche et belle partie du monde » et souligne les qualités morales de ce peuple naturel et simple.

Dans son journal de bord, le navigateur Christophe Colomb exprime un tout autre point de vue. Il promet aux rois d’Espagne une colonisation qui rapportera des « profits très substantiels », quitte à exploiter les populations autochtones : « Les Indiens sont propres à être commandés et à ce qu’on les fasse travailler, semer et mener tous autres travaux dont on aurait besoin ».

2. Comparer l’Ancien et le Nouveau Monde

Décrivant ce monde radicalement nouveau, les écrivains de la Renaissance soulignent tout ce qui l’oppose à l’Ancien Monde.

Prenons l’exemple d’André Thevet qui, au milieu du xvie siècle, part pour le Brésil dans une expédition destinée à fonder la France antarctique (colonie française dans la baie de Guanabara, au Brésil). Dans les Singularités de la France antarctique (1557), il décrit précisément ce qui peut choquer un Européen dans la vie et les mœurs des Tupinambas, en expliquant par exemple la pratique du cannibalisme.

Montaigne est troublé par les différences entre les peuples indigènes d’Amérique du Sud et les Européens, mais explique que c’est ce qui fait leur richesse : « Il y a une merveilleuse distance entre leur forme et la nôtre. »

3. Décrire, nommer, classer

Les relations de voyage de l’époque traduisent la volonté de rendre compte précisément des terres et des peuples nouveaux, avec une ambition qui annonce l’ethnologie moderne.

Jean de Léry décrit avec précision la nourriture, la langue et les rites des indigènes qu’il rencontre, et dont il partage le quotidien.

Montaigne, fasciné par les peuples amérindiens, souligne l’importance d’une connaissance directe de leurs modes de vies. Dans « Des cannibales », il raconte sa propre rencontre avec des Amérindiens à Rouen.

Bien qu’il n’ait jamais visité les Amériques, Théodore de Bry crée un grand nombre de gravures, basées sur les observations communiquées par des explorateurs et destinées à être diffusées à grande échelle. Cette entreprise de vulgarisation des connaissances sur l’Amérique sera poursuivie ultérieurement, notamment à travers l’immense projet de l’Encyclopédie, mené par Diderot dès le milieu du xviiie siècle (l’article « Amérique » y liste les infinies ressources de ce continent.)

II. Un monde qui nous interroge

Le secret de fabrication

Vous devez montrer ici que la confrontation avec le Nouveau Monde conduit certains auteurs à valoriser des peuples « sauvages » et, ce faisant, à souligner les limites de « l’Ancien Monde ».

1. La question du statut des Indiens

Mais qui sont ces Indiens du Nouveau Monde ? Des êtres inférieurs que les Européens sont donc autorisés à réduire en esclavage ? Ou des êtres humains à l’égal des Européens ?

Au milieu du xvie siècle, les théologiens s’affrontent, lors la controverse de Valladolid, sur cette question. C’est le prêtre Las Casas, qui a pris la défense des Indiens contre les conquérants espagnols dans sa Très Brève Relation de la destruction des Indes (1542), qui l’emporte finalement.

Plus de quatre cents ans plus tard, Jean-Claude Carrière met en scène cette confrontation dans le récit La Controverse de Valladolid (1992). Le dénouement, tout positif (et symbolique) qu’il soit pour les Indiens, met tout de même en lumière avec ironie la cruauté humaine : il est décidé que ce seront les Africains qui seront réduits en esclavage à la place.

mot clé

Les conquistadores sont les conquérants espagnols du Nouveau Monde, tels que Cortés et Pizarro.

Dans « Des coches », Montaigne critique l’incapacité des conquistadores européens à concevoir l’existence d’êtres humains différents d’eux-mêmes. La réponse des Indiens face à la sommation des envahisseurs montre pourtant leur supériorité morale : les autochtones sont lucides quant au véritable motif – la soif de richesse – qui anime les Européens débarquant en Amérique.

2. L’idéalisation du « bon sauvage »

mot clé

Le stoïcisme est une philosophie de l’Antiquité qui professe le détachement des passions pour parvenir à la sagesse et au bonheur.

Montaigne tombe sous le charme de la simplicité des Amérindiens. Prenant le vocabulaire à rebours, il explique que la « sauvagerie » est de détourner les fruits de la nature – ce que ne font pas les Cannibales. Les Indiens font d’ailleurs preuve de vertus majeures, rappelant les préceptes stoïciens : « hardiesse et courage, […] fermeté, constance, résolution contre les douleurs et la faim et la mort » : ces « bons sauvages » ne seraient-ils pas de vrais philosophes ?

Ce mythe du « bon sauvage » est repris et développé par Jean-Jacques Rousseau dans son Discours sur l’origine de l’inégalité (1755) : il y explique qu’aucune nécessité ne conduit automatiquement de « l’état de nature » à l’état social, et fait l’éloge de cet état originel, pur et non corrompu.

De même, Diderot dans son Supplément au Voyage de Bougainville (1772), met en scène le discours d’un vieillard tahitien qui fait l’éloge de la libération des mœurs, et d’une société affranchie de toutes les tyrannies. Ce « sauvage » apparaît comme un sage face à des Européens orgueilleux.

3. La dénonciation de la barbarie

L’exploitation du Nouveau Monde, sa colonisation brutale conduisent d’ailleurs certains auteurs à dénoncer la barbarie des Européens eux-mêmes.

Montaigne critique ainsi sévèrement ses contemporains : le cannibalisme est une barbarie, certes, mais présentée comme moins condamnable que celle des guerres de religion qui ravagent la France. La plus grande cruauté, pour Montaigne, est celle des Européens qui veulent imposer aux Amérindiens leur vision du monde et leurs valeurs. Il condamne avec virulence les conquistadores qui ont exterminé les Aztèques et les Incas, par pure cupidité.

L’abbé Raynal, dans son Histoire des deux Indes (1770), dénonce les abus des Européens, notamment l’esclavage, dans les colonies de l’Inde orientale et du Nouveau Monde. Voltaire, dans Candide (1759), et Montesquieu, dans De l’esprit des lois (1748), dénoncent également cette pratique inhumaine.

Conclusion

[Synthèse] La découverte du Nouveau Monde bouscule les idées reçues de Montaigne et de ses contemporains. L’asservissement des Indiens met en évidence la « barbarie » des colons avides d’accaparer leurs richesses.

[Ouverture] Au xxe siècle, les anthropologues s’inscrivent dans le sillage des Essais de Montaigne. Dans Tristes Tropiques (1955), Claude Lévi-Strauss enrichit ses descriptions ethnographiques des Indiens du Brésil de réflexions philosophiques sur le sens de la civilisation.