La technique ne sert-elle qu’à nous rendre maîtres de la nature ?

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle S | Thème(s) : Le travail et la technique
Type : Dissertation | Année : 2016 | Académie : Antilles, Guyane

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Antilles, Guyane • Juin 2016

dissertation • Série S

La technique ne sert-elle qu’à nous rendre maîtres de la nature ?

Les clés du sujet

Définir les termes du sujet

La technique

Par technique, on entend un savoir-faire acquis par expérience. L’homme est un faiseur d’outils et de machines au moyen desquels il transforme le réel et l’aménage selon ses objectifs. La technique permet de produire des objets utiles. La technique est évolutive, nous parlons même d’inventions qui ont révolutionné notre mode de vie.

Ne sert-elle qu’à

À partir de ce verbe construit avec la forme restrictive ne… que, on pourrait reformuler ainsi la question : quel est l’intérêt de la technique, si ce n’est de nous rendre maîtres de la nature ?

Nous rendre maîtres

L’idée de maîtrise suppose l’exercice d’un pouvoir. Le maître impose sa volonté, il ordonne que ses souhaits soient accomplis sans les réaliser par lui-même. La maîtrise peut ainsi s’accompagner d’une contrainte si le sujet chargé d’exécuter les ordres n’y est pas disposé.

De la nature

La nature désigne ce qui n’est pas l’œuvre de l’homme. Est naturel ce qui a en soi son principe de croissance et de reproduction alors qu’un être artificiel est un montage d’éléments dû à l’habileté d’un fabricant. Cette distinction permet de dire que la technique appartient au monde de la culture.

Dégager la problématique et construire un plan

La problématique

La problématique est liée à l’ambiguïté du pouvoir technique. La technique est née dans la relation de l’homme à la nature. C’est une forme d’intelligence tournée vers la production d’artifices indispensables à notre survie. Cependant, cette fonction induit aussi des relations de domination entre les hommes et les civilisations. La technique n’est pas qu’une affaire de techniciens, elle est porteuse d’une vision du monde. Il est nécessaire de s’intéresser également à ses fins.

Le plan

On commencera par définir la notion, puis on mettra en évidence en quel sens les artifices techniques sont nécessaires à la qualité de vie de l’homme. Enfin, on fera ressortir l’ambiguïté de ce pouvoir et donc la pluralité de ses fins. On conclura par la nécessité d’une limitation juridique et politique qui est elle-même problématique.

Éviter les erreurs

Il ne faut pas multiplier les exemples en pensant que ce procédé tiendra lieu d’analyse. Les sujets sur la technique favorisent ce genre d’erreur.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

Info

L’introduction doit montrer que le sujet présente des difficultés de compréhension. Le sens des termes n’est jamais évident.

Quelle est la finalité de la technique ? La réponse la plus évidente consiste à dire qu’elle sert à satisfaire nos besoins. L’être humain travaille pour survivre et il doit le faire au moyen des instruments qu’il se crée. Cependant, il apparaît que les moyens techniques ont également des répercussions sur les relations humaines et intervient également dans notre vie privée. La technique n’est-elle qu’un moyen d’aménager la nature au mieux de nos besoins ? L’essor des technologies a-t-il des objectifs moins avouables ?

1. La relation de l’homme à la nature

A. Le mythe de Prométhée

Les Grecs ont placé la technique sous le signe de Prométhée. Un récit célèbre raconte comment l’humanité était vouée à mourir faute d’avoir les moyens nécessaires pour assurer la satisfaction de ses besoins matériels. Dans ce contexte de détresse, Prométhée vola aux dieux l’étincelle du feu et la manière de le refaire pour le donner aux hommes. La pièce d’Eschyle, Prométhée enchaîné, présente ce geste comme un bienfait et loue le « père de tous les arts ». La technique est un fait culturel. Les animaux sont naturellement équipés pour répondre à leurs besoins tandis que l’être humain doit fabriquer les instruments au moyen desquels il travaille et aménage la nature pour pouvoir y vivre. La nature est une puissance indifférente qu’il faut savoir maîtriser conformément à nos fins. Mais précisons le sens du mot « technique ».

Attention

Ne laissez pas le sens des termes dans une demi-évidence. Une référence n’est pas une définition.

Info

Les exemples ne sont pas des arguments mais des moyens d’illustrer une idée.

B. Le pouvoir de la ruse

Le terme « technique » vient du grec technè, qui renvoie à l’adjectif tuktos, signifiant « bien assemblé ». La technique est donc une activité productrice et transformatrice. L’homme agit sur son environnement. Il « entre » dans la nature ; il coupe les arbres, laboure la terre, interpose des outils entre son corps et ce qu’il veut maîtriser. Les Grecs ont analysé cet aspect en assimilant la technique à une ruse. L’homme ne dispose pas des mêmes défenses que l’animal : sa peau n’est pas épaisse, il n’a pas de griffes ou de dents qui seraient comme des armes, il ne peut voler ou traverser les mers. Mais son habileté à fabriquer lui permet de renverser en sa faveur un rapport qui semblait le dominer. L’outil est le moyen que l’intelligence technicienne se donne pour vaincre. Elle s’empare du matériau naturel et en fait des armes qui lui permettront de tuer des animaux ou des machines afin de creuser des galeries, de bâtir des ponts, de franchir aisément de grandes distances. La technique s’inscrit alors dans un cadre agonistique. Il s’agit de vaincre des obstacles, de l’emporter dans un combat. Il est donc légitime de la penser en termes de pouvoir et de désir de maîtrise.

[Transition] Le lien entre la technique et l’idée de domination est avéré. Il faut que nous approfondissions la question des fins.

2. Une finalité humaniste

A. De la technique à la technologie

L’idée de ruse nous conduit à celle d’habileté. Celle-ci est acquise par des exercices. La compétence est le fruit d’une habitude. Comme le dit le proverbe, c’est en forgeant qu’on devient forgeron. De telles réalisations exigent un sens aigu de l’observation dans le choix des matériaux, assortie de la capacité à les assembler correctement afin de produire des objets utilisables. L’importance de l’observation déborde le cadre des techniques de base.

Dans son Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, Claude Bernard écrit que le savant est devenu le « contremaître de la création ». L’expérimentateur a une attitude directive. Il formule des hypothèses puis il expérimente d’après des protocoles précis afin de « forcer la nature à répondre à ses questions », comme l’écrit Kant. Cette tendance s’est accentuée puisque le laboratoire est désormais le lieu de la recherche scientifique. Ainsi se noue l’alliance des sciences et des techniques ou plutôt des technologies car ces instruments sont eux-mêmes liés aux progrès de la recherche scientifique. Dans le cas de la médecine, il s’agit de connaître et d’intervenir pour guérir ou prévenir les maladies.

B. « Comme maîtres et possesseurs de la nature »

L’exemple de Claude Bernard nous conforte dans l’idée que la maîtrise de la nature est bien le but de la technique et que la fin visée est morale. Déjà Descartes, dans le Discours de la méthode, souhaite la création d’une philosophie pratique permettant d’utiliser les forces naturelles au moyen de machines afin d’améliorer la vie humaine. L’ingénieur étudie la force des éléments et apprend à commander à la nature en lui obéissant, car la connaissance des contraintes du milieu permet une action ajustée et efficace. La soumission à la nature n’est que le moyen de la dominer et la construction de machines soulage le travail humain. Ainsi Descartes fait-il l’éloge des artifices « qui feraient qu’on jouirait sans aucune peine des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent ». La santé, « premier bien et fondement de tous les autres biens de cette vie », y gagnerait aussi beaucoup.

Conseil

Faites le point sur l’état de votre réflexion en écrivant votre transition.

[Transition] La technique nous rend maîtres de la nature afin de satisfaire nos besoins et d’améliorer la qualité de notre vie. Cependant, n’y aurait-il pas une autre visée ?

3. Une domination élargie

A. La recherche du profit

Le mythe de Prométhée place la technique sous le signe de la ruse et de la lutte pour le pouvoir. Or il apparaît que la technique est aussi un agent de domination de l’homme sur l’homme. Dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, Rousseau fait le tableau d’une nature dévastée et de populations asservies par la mécanisation progressive des tâches. Les deux vont de pair, comme l’a montré le développement de la production industrielle. Dans ce cas, la finalité de la technique n’est pas la satisfaction des besoins mais la recherche du profit dans une société dominée par les intérêts particuliers. Produire à moindre coût et traiter les producteurs comme une variable d’ajustement est le défaut d’une organisation du travail régie par les exigences de rentabilité du capital.

B. La critique d’une vision du monde

Dans La Question de la technique, Heidegger radicalise cette idée. La technique moderne ou technologie n’est, à ses yeux, que l’expression d’une volonté générale de domination qui a perdu le sens de la mesure. Les hommes veulent pour vouloir, pour se prouver que tout est possible. Les centrales emmurent les fleuves et le sol est éventré pour nous fournir du charbon. La réduction générale de tout ce qui existe au rang d’un matériau exploitable conduit fatalement à ce que les hommes se traitent eux-mêmes comme des matériaux. Heidegger voit dans cette dévastation la marque du nihilisme. L’humanité a perdu le sens de son être en faisant de la nature un objet qu’elle s’imagine pouvoir traiter selon son désir. Nous allons vers le néant dans une course toujours plus folle. À cet élan prométhéen, Heidegger oppose une sagesse faite de mesure qui prête attention à ce que la nature nous montre en faisant éclore tout ce qui est selon son rythme propre. D’une autre façon, Habermas dénonce la fonction idéologique de la technique dans la société moderne. Il existe un pouvoir des experts qui nous donne l’illusion que tous les problèmes peuvent être réglés techniquement. Cela a pour conséquence d’éliminer le débat politique. Il n’y aurait pas à délibérer, car une seule solution serait possible. On note que des mouvements actuels, comme Nuit debout, s’insurgent contre cette réduction de la vie publique et raniment la nécessité d’envisager des changements dans notre façon de vivre.

Info

Il faut que votre réflexion s’achève par une mise au point définitive. Vous devez proposer une réponse argumentée.

Conclusion

La technique est née dans un rapport difficile de l’homme à la nature. Il est exact de dire qu’elle vise à nous procurer une maîtrise de notre milieu et elle peut être un facteur décisif dans l’amélioration de notre qualité de vie. Notre réflexion nous amène cependant à constater que la technique ne peut tout maîtriser et doit être consciente de ses limites. Elle peut favoriser le bien-être comme le détruire. Elle doit limiter sa maîtrise à ce qui est utile mais cela ne peut se faire sans un cadre juridique et une volonté politique, comme le montrent les débats sur le développement durable.