La vision de l’homme et de la société que donnent les auteurs du passé se limite-t-elle à leur époque ou nous concerne-t-elle encore ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : La dissertation littéraire
Type : Dissertation | Année : 2013 | Académie : Antilles, Guyane
Corpus Corpus 1
Misère d’hier et d’aujourd’hui

Misère d’hier et d’aujourd’hui • Dissertation

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Question de l’homme

43

Antilles, Guyane • Septembre 2013

Série L • 16 points

Dissertation

> La vision de l’homme et de la société que donnent les auteurs du passé se limite-t-elle à leur époque ou nous concerne-t-elle encore ?

Vous développerez votre argumentation en prenant appui sur les textes du corpus ainsi que sur ceux que vous avez étudiés ou lus sans vous interdire d’élargir votre réflexion aux autres formes d’expression artistique.

Les textes du corpus sont reproduits dans le sujet no 41.

Les clés du sujet

Comprendre le sujet

  • Le sujet porte sur la longévité et de la permanence des œuvres littéraires, notamment argumentatives. Il s’agit d’analyser le rapport entre l’œuvre littéraire et le temps.
  • Le sujet propose une alternative : ou bien elles se démodent et ne présentent plus d’intérêt (« se limite-t-elle à leur époque ») ou bien elles perdurent (« nous concerne-t-elle encore »).
  • La forme interrogative et la conjonction « ou » vous invitent à prendre parti et suggère un plan dialectique : vous étudiez les deux possibilités et vous essayez de dépasser la contradiction apparente.
  • Le sujet ne porte pas sur un genre littéraire précis (essai, apologue, théâtre, poésie…) et les exemples peuvent être de genres variés mais doivent proposer une « vision de l’homme et de la société » : ils sont donc essentiellement argumentatifs (argumentation directe ou indirecte).
  • La problématique peut être reformulée ainsi : « Les œuvres littéraires du passé perdent-elles de leur intérêt, vieillissent-elles ou sont-elles toujours d’actualité, voire éternelles ? »

Chercher des idées

  • Scindez cette problématique en plusieurs sous-questions, en variant les mots interrogatifs : « Pourquoi les œuvres littéraires du passé se démodent-elles ? Qu’est-ce qui les rend incompréhensibles, obsolètes ? Pourquoi peuvent-elles encore nous intéresser ? Quels intérêts peuvent avoir les œuvres du passé ? À quelles conditions une œuvre littéraire ancrée dans son temps peut-elle encore nous intéresser ? »
  • Faites-vous une liste d’œuvres variées qui présentent une vision de l’homme et de la société.
  • Comme vous aurez à faire souvent référence aux notions de « se démoder » et de « permanence », constituez une réserve de mots pour éviter les répétitions :
  • pour « se limiter à son époque » : se démoder/démodé ; s’user, vieillir/vieilli/vieillissement ; obsolète/obsolescence ; dépassé ; désuet ; daté ; se périmer/périmé ; périssable.
  • pour « nous concerne encore » : durer ; permanent, permanence ; éternel, éternité ; longévité ; pérennité ; perpétuel ; immortel, immortalité ; impérissable…

>Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

>La question de l’homme : voir mémento des notions.

Corrigé
Corrigé

Introduction

[Amorce] Pour les classiques du xviie siècle, l’œuvre d’art doit être éternelle. Jean Cocteau semble s’inscrire dans cette tradition quand il affirme : « Un chef-d’œuvre est une bataille gagnée contre la mort. » Cependant, force est de constater que certaines œuvres ne « passent » pas les siècles. Ce sont elles qui font dire à Antonin Artaud : « Les œuvres du passé sont bonnes pour le passé, elles ne sont pas bonnes pour nous. » [Problématique] Qui croire ? Les œuvres artistiques du passé, notamment littéraires, avec la vision de l’homme et de la société qu’elles proposent, vieillissent-elles ou peuvent-elles encore intéresser des lecteurs de notre époque ? [Annonce du plan] Certaines œuvres, appréciées en leur temps, perdent de leur intérêt au point parfois de tomber dans l’oubli et l’indifférence. Mais pourquoi ? [I] Pourquoi d’autres au contraire semblent- elles encore actuelle ? [II] Quelles sont les conditions qui assurent à une œuvre la pérennité ? [III]

I. Pourquoi une œuvre tombe-t-elle dans l’oubli ?

Une œuvre peut vieillir parce que le public ne la comprend plus ou qu’elle ne correspond plus à ses goûts.

1. À chaque époque sa langue

  • La langue évolue : on ne parle ou on n’écrit plus de nos jours comme au Moyen-Âge, ce qui peut rendre une œuvre illisible ou incompréhensible. Il faut alors multiplier les notes explicatives qui compliquent la lecture, ou proposer les œuvres, comme celles de Rabelais, non dans leur « version originale » mais dans des « translations » (proches de la traduction !).
  • Avec des œuvres plus récentes, du xviie siècle par exemple, le lecteur est souvent confronté à des mots dont la signification a changé, ce qui est source de contresens : « honnête homme » est celui qui obéit à la bienséance, les « appas » d’une femme sont ses attraits, les « clartés » sont les connaissances, les « transports » sont les manifestations violentes de la passion, surtout amoureuse.
  • Parfois, sans être une véritable barrière, le langage, même si le lecteur le comprend, lui semble désuet : les périphrases compliquées des précieux du xviie siècle paraissent obscures à un lecteur moderne, et l’argot de Zazie, décapant pour les années 1960, a bien vieilli.

2. À chaque époque son contexte historique et social, sa vision du monde et ses valeurs

  • La vision du monde dépend du contexte historique, politique et social : quel intérêt présente de nos jours une critique de la monarchie absolue, telle que la proposent La Fontaine ou Voltaire, alors qu’il n’y a plus de rois en France ? En quoi les Discours sur les misères de ce temps de Ronsard, qui prennent parti dans les guerres de religion du xvie siècle, nous concernent-ils encore ?
  • Plus généralement, au plan de la morale, les valeurs que proposent les écrivains du passé ne correspondent souvent plus aux nôtres : que signifie aujourd’hui la « gloire » ? Qui risquerait sa vie pour « venger » un père ou soutenir « l’honneur » de la famille, comme un héros cornélien ?
  • Certaines œuvres du xviie ou du xviiie siècles s’appuient sur des connaissances, scientifiques par exemple, totalement dépassées : à l’époque de la physique quantique et de l’atome, nous n’avons plus la même vision de « l’infiniment petit » que Pascal dans ses Pensées… et nous ne pouvons plus avec Descartes nier l’existence du vide.

3. À chaque époque ses modes, sa sensibilité et ses goûts 

  • L’œuvre artistique répond aussi à la sensibilité de son public. L’expression de l’amour courtois médiéval a peu à voir avec les aventures libertines des Liaisons dangereuses de Laclos. Comment comprendre aujourd’hui les hésitations d’un Julien Sorel face à Mme de Rênal ? Les codes amoureux ont tellement changé… Ces fluctuations des cœurs et des esprits expliquent la succession des « mouvements littéraires » qui, une fois dépassés, ne sont pour nous que de la « littérature » !
  • Chaque époque a aussi ses goûts esthétiques : au xviiie siècle, on aimait les contes philosophiques ; le roman, genre mineur au xviie siècle, fleurit au xixe siècle et se perpétue aujourd’hui sous des formes très diverses. Certains genres littéraires sont tombés en désuétude : on n’écrit plus de ballades, de rondeaux ou d’épopées. Les genres eux-mêmes évoluent : la rigueur des règles de la tragédie classique ne correspond plus à notre conception du théâtre et du monde. L’art doit se renouveler, sous peine de lasser comme le note Nerval quand il affirme : « Le premier qui compara la femme à une rose fut un génie ; le second un imbécile. » À de nouvelles réalités correspondent de nouveaux moyens d’expression.

II. Pourquoi les œuvres du passé continuent-elles à nous « concerner » ?

Conseil

Faites-vous un « stock » de courtes citations : elles servent d’arguments d’autorité pour la dissertation et pour l’écriture d’invention quand elle est argumentative.

Cependant l’abondance des œuvres qui ont traversé le temps semble démentir l’affirmation de Renan : « Nul plus que moi n’admire les Pensées de Pascal, les sermons de Bossuet mais je les admire comme œuvres du xviie siècle. Si ces œuvres paraissaient de nos jours, elles mériteraient à peine d’être remarquées. »

1. La permanence des grandes préoccupations humaines

  • Si les temps changent, les êtres humains sont confrontés aux mêmes interrogations essentielles, que les écrivains contribuent à mettre en forme : qu’est-ce que l’homme ? Quelle est sa place dans la nature ? Est-il soumis à une force supérieure ? Quels droits un homme a-t-il sur son semblable ? Qu’est-ce que le bonheur ?...
  • La vie, la mort, la guerre, le pouvoir, l’injustice… sont des sujets de réflexion qui ne se démodent pas. Les « vieillards criblés de coups [qui] regardaient mourir leurs femmes égorgées [tenant] leurs enfants à leurs mamelles sanglantes » (Candide, chapitre 3) sont-ils si différents des victimes des guerres modernes et ne nous incitent-ils pas à nous poser les mêmes questions que Voltaire sur la barbarie humaine ?
  • Les sentiments qui agitent et colorent tout vie humaine – l’amour, l’amitié, la haine, le désespoir – ne sont l’apanage d’aucune époque. Lorsqu’il crie sa douleur à la suite de la mort de Léopoldine dans son poème « Oh ! je fus comme fou… », Hugo, parce qu’il exprime une douleur humaine universelle, touche le lecteur d’hier, d’aujourd’hui et de demain. « Ah ! quand je vous parle de moi, je vous parle de vous ! » (Préface des Contemplations). 

2. Une sensibilité intemporelle

  • Le lecteur contemporain nourrit au fond les mêmes attentes que celui d’autrefois et a des réactions identiques. Il s’amuse des aventures du géant Gargantua comme des facéties de Scapin, il s’indigne des tortures infligées au Nègre de Surinam (Candide), se révolte devant l’injustice qui accable Fantine (Les Misérables) parce que toutes ces œuvres artistiques « prolonge[nt] un cri, un rire ou une plainte » (Jean Cocteau) qui résonnent en lui.

3. Des stratégies qui n’ont pas changé

  • En outre, les moyens mêmes utilisés par les auteurs pour provoquer ces réactions n’ont pas changé. Pour susciter la pitié, La Bruyère, Baudelaire et Anouilh ont recours aux mêmes procédés : ils créent un contraste violent entre l’opulence des nantis et la misère des démunis. Pour critiquer et tourner en ridicule un défaut (l’avarice d’un Harpagon), une fonction ou une instance sociale (la tyrannie d’un Ubu), la caricature est toujours efficace.
  • C’est pourquoi certaines œuvres du passé deviennent universelles. Ainsi parle-t-on d’un Tartuffe, d’un Dom Juan, d’un Rastignac : ces héros ont accédé au statut de mythes car ils interrogent toutes les époques.

III. Quelles conditions pour qu’une œuvre du passé nous « concerne encore » ?

Cependant, on ne peut nier que certaines œuvres, autrefois fameuses, sont aujourd’hui totalement oubliées : qui lit encore Zaïre de Voltaire ? Pour traverser le temps, une œuvre doit donc remplir certaines conditions.

1. Ne pas trop porter les marques de son temps

  • Pour qu’une œuvre nous concerne, il faut qu’elle ne soit pas trop « datée », qu’elle ne porte pas trop les marques de son époque. Le metteur en scène Daniel Mesguich parle d’œuvre « plastique », c’est-à-dire assez malléable pour se plier aux préoccupations de toutes les époques et se prêter à la réinterprétation, comme le Dom Juan de Molière.
  • Cela explique un phénomène étrange : certaines œuvres passées inaperçues ou mêmes censurées lors de leur parution, ont suscité un grand engouement bien plus tard, souvent parce que leur auteur était un précurseur et avait anticipé les préoccupations à venir. Ainsi Les Rêveries du promeneur solitaire de Rousseau proposent-elles une vision de l’homme dans laquelle se reconnaîtra, non le xviiie siècle, mais la génération romantique du xixe siècle.

2. Pouvoir « devenir autre »

  • En fait, « les années transforment les livres. On aurait tort de dire qu’ils vieillissent, ils deviennent autres », note Julien Green. Un lecteur moderne reçoit une œuvre du passé différemment des contemporains de l’auteur. Dans l’Antigone de Sophocle, là où les Anciens voyaient le conflit entre les lois divines et les lois de la cité, notre siècle voit l’expression de la révolte idéaliste d’une jeune fille qui revendique ses propres choix.
  • « Un classique est un livre qui n’a jamais fini de dire ce qu’il a à dire » (Italo Calvino, La Machine littérature) parce qu’il se prête à des lectures plurielles.

3. Pouvoir nous « concerner »

  • Mais au fond, que signifie « concerner » ? Quand bien même une œuvre ne répondrait pas à nos préoccupations immédiates, pourquoi ne permettrait-elle pas de nous comprendre parce qu'elle est porteuse de notre histoire, des visions du monde qui nous ont précédés et dont nous sommes les héritiers ? Se replonger dans le passé est une manière de mieux appréhender le présent. Lire Montaigne et Rabelais, c’est saisir ce que nous devons à l’humanisme du xvie siècle, mais aussi voir ce qui nous en différencie.
  • « Concerner » peut aussi signifier provoquer une émotion esthétique : la perfection artistique – du style en littérature, des formes et des couleurs en peinture… – assure à une œuvre du passé sa pérennité. Un chef-d’œuvre, par sa beauté, dépasse son créateur et transcende le temps [exemples personnels].

Conclusion

Le temps, avec ce qu’il apporte de changements dans la langue, le contexte politique et social, les mentalités, les sensibilités, use certaines œuvres du passé et provoque même leur disparition. Et pourtant nos bibliothèques et nos musées débordent d’œuvres qui lui ont résisté et nous concernent toujours, parce qu’elles touchent en nous ce qui en l’homme est intemporel, mais aussi parce que nous les regardons ou les lisons différemment. [Ouverture] C’est sa survie à travers les époques qui consacre un « chef-d’œuvre » : « L’œuvre apparaît dans son temps et de son temps, mais elle devient œuvre d’art parce [que le temps] lui échappe. »