Lamartine, "Les voiles"

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens
Type : Commentaire littéraire | Année : 2015 | Académie : France métropolitaine
Corpus Corpus 1
Le voyage

France métropolitaine 2015, série L • Commentaire

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CORRIGE

France métropolitaine • Juin 2015

Série L • 16 points

Les clés du sujet

Trouver les idées directrices

Faites la « définition » du texte pour trouver les axes (idées directrices).

Poème en vers réguliers (genre) qui raconte (type de texte) un voyage en mer (thème), qui décrit (type de texte) deux paysages maritimes (thème), qui rend compte (type de texte) des états d’âme du poète (thème) lyrique, élégiaque (registres) contrasté, pictural, pittoresque, imagé, sensoriel, plein d’émotion, allégorique (adjectifs), pour peindre deux marines, pour exprimer un état d’âme, pour donner une vision de la vie et de la mort (buts).

Pistes de recherche

Première piste : Une poésie-peinture ; deux marines contrastées

  • À partir de la structure du poème, analysez les « tableaux » que dessine le poète (éléments, destinations évoquées, sens sollicités).
  • Comparez-les et dites précisément en quoi ils s’opposent.
  • Montrez la dimension épique de la description.

Deuxième piste : Le lyrisme et l’élégie ; un paysage mental, la mélancolie romantique

  • En quoi ces tableaux sont-ils en résonance avec l’univers mental de Lamartine ?
  • Analysez les registres du poème. Quelle progression de ton marque le poème ?
  • Quelle image de Lamartine se dessine ?

Troisième piste : Une allégorie de la vie

  • Quelle interprétation symbolique, allégorique du voyage suggère ­Lamartine ?
  • Quelle conception de la vie révèle cette allégorie ?
  • Quel regard Lamartine jette-t-il sur sa destinée ?
  • Déduisez-en la fonction et les pouvoirs de la poésie.

>Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

>La poésie : voir mémento des notions.

Corrigé
Corrigé

Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Le thème du voyage a toujours inspiré les artistes, les écrivains et notamment les poètes pour sa fécondité : source d’exotisme, éveil à l’aventure exaltante, expression de la volonté de « larguer les amarres » pour un autre monde, il prend de multiples valeurs symboliques qui cristallisent les aspirations d’une époque ou d’un tempérament. Les romantiques l’ont exploité pour son pouvoir évocateur, souvent mêlé au thème du temps, cher à Lamartine. [Présentation du texte] Dans « Les Voiles » le poète romantique évoque des voyages maritimes [annonce des axes] par des « marines », tableaux pleins de pittoresque, en contraste [I], qui rendent compte avec lyrisme de son paysage mental [II] et qui sont chargés d’une valeur symbolique : ces voyages sont l’image de la vie de Lamartine, sur laquelle il jette un regard rétrospectif, et du destin humain sur lequel il médite [III].

I. La poésie-peinture et voyage : deux « marines » épiques en diptyque

La poésie est « peinture » disait le poète Horace. Le poème de Lamartine déploie devant les yeux du lecteur deux « marines », peintures ayant pour le sujet la mer et qui représentent des navires tantôt en haute mer tantôt rentrés au port. Les deux tableaux, curieusement composés lors d’un séjour sur une île italienne « Ischia », forment un diptyque contrasté : le vers 11 marque fortement la transition de l’un à l’autre par la liaison « et maintenant », qui oppose passé et présent.

1. Deux « marines »

  • Le poème se déroule comme deux voyages et mentionne de nombreux éléments liés à la navigation. Le titre « Les voiles » fonctionne comme une métonymie de la « nef », dont on discerne à la fin du poème les « débris ».
  • Le champ lexical de la navigation est particulièrement fourni, notamment dans l’évocation des déplacements du bateau, qui a « traversé » les « flots », qu’un « [écueil] brisa » et qui « sombra ». Tout est en mouvement : les ailes ouvertes du poète-bateau l’emportent, le bord surgit, la foudre tombe, chaque flot « roule »…
  • Ces déplacements font voyager le lecteur à travers des paysages géographiquement divers et ouvrent son champ de vision sur des perspectives multiples : les « flots » et leur « calme trompeur », mais aussi « l’horizon », « des continents », des « îles », un « rivage inconnu », un « cap », un « écueil », « l’arc céleste » qui s’ouvre à l’infini.
  • Les deux voyages qu’opposent les circonstances temporelles (« autrefois », « maintenant ») n’ont pas la même atmosphère : le premier ressemble aux explorations aventureuses pleines de « rêves », de « joie », de surprises et de découvertes (« je voyais surgir », « rivage inconnu ») ; le second est une scène de naufrage (« débris », « brisa », « sombra »).

2. Tous les sens sollicités

  • Ces marines abondent en notations visuelles : elles dessinent les formes, celles harmonieuses des voiles gonflées par le vent, celles plus escarpées et dures du « cap » et de « l’écueil » ; elles se colorent du « pampre » et du « jasmin » « verdoyants », de la blancheur de « l’écume », des éclairs de la « foudre ».
  • Mais les autres sens sont aussi sollicités : l’odorat par la mention du « jasmin » et du cap qui « fume », l’ouïe par l’évocation des « vents », de la foudre qui suggère le tonnerre qui l’accompagne. Les notations auditives sont accentuées par des jeux sur les sonorités : légères dans les deux premières strophes (le son [è] se combine à la douceur des nasales « m » et « n » et de la liquide « l » : « jeune, étais, fier, ouvrais, mes ailes, mon âme, mers »…), elles se durcissent dans la dernière strophe (avec les occlusives « c/k, p, b » et la sonore « r »).

3. La dimension épique

  • L’intervention dans cette aventure des quatre éléments naturels font de ces voyages une aventure épique : « les mers » (au pluriel pour en amplifier l’immensité) figurent l’eau, les « vents » l’air, la « foudre » le feu et le « cap » la terre.
  • Lamartine ne fait-il pas penser à Ulysse qui, lui aussi, a dû faire face aux « flots amers », au « calme trompeur », a connu le paradis « verdoyants » avec Circé, a vu son navire en « débris », a dû essuyer la « foudre » avant de rentrer chez lui, cet Ulysse que célébrait Du Bellay ?

II. Le lyrisme et l’élégie : un paysage mental, la mélancolie romantique

La confrontation entre le passé et le présent du poète donne à ces voyages, réglés au diapason des états d’âme de Lamartine, une valeur métaphorique : ils peignent, sur un ton à la fois lyrique et élégiaque, la mélancolie romantique.

1. La forte présence affective du poète-bateau

Les indices personnels qui parsèment le poème, le « je » qui ouvre le poème et presque toutes les strophes, l’abondance du vocabulaire affectif (« j’enviais », « j’aime »…), la métonymie « mon cœur », indiquent la forte implication affective de Lamartine. Et par le biais du mot « ailes » qui amène le mot « voiles », le poète devient bateau lui-même ; c’est lui qui est « bris[é] ». S’esquisse alors un double portrait très contrasté, en écho au double voyage.

2. Du lyrisme…

Le premier portrait, empreint de lyrisme, dessine un être fougueux, enthousiaste, parce que « jeune », plein de « rêves ». Il multiplie le vocabulaire positif : « verdoyants » (le vert étant symbolique de jeunesse), « joie », « gloire », « amour », « heureuse »… Il est peuplé d’allégories vivantes, gracieuses et généreuses au geste symbolique d’amitié et d’accueil : « la gloire et l’amour appelaient [le poète] de la main ».

3. …à l’élégie

Conseil

Si vous connaissez des œuvres (peinture, sculpture, photos…) en rapport avec le texte, mentionnez-les.

  • Le second portrait, en demi-teinte, a le ton de l’élégie. Les couleurs ont disparu, l’immobilité a gagné : le poète est « assis » dans une attitude songeuse « au bord du cap » comme Le voyageur contemplant une mer de nuages du peintre Caspar David Friedrich (1817). Les mots de la perte, de la souffrance et des désillusions envahissent le poème, qui semble une déploration funèbre, un « thrène » à l’antique : « champ de mort », « débris », « brisa », « funeste ». Le rythme de l’alexandrin se fait plus lent et allonge parfois le vers par un enjambement qui entraîne avec lui la totalité du vers suivant (v. 15-16, 19-20). La valeur symbolique de la « fumée » − celle des souvenirs − souligne la mélancolie de cette lamentation.
  • Le poète tout entier est pris dans ce parcours méditatif : corps (« mes ailes »), sens (« je voyais »), cœur (« j’aime »), « pensée » mais aussi « âme ». Le voyage est physique, affectif, intellectuel, moral et philosophique à la fois.

III. Le voyage, allégorie de la vie

Comme dans « Le Lac » (1820) qui appartient aux Méditations philosophiques et dont les premiers vers comportent aussi l’évocation de « rivages », de « l’océan des âges » et un appel à « jeter l’ancre », Lamartine, par le mot « âme » dès le vers 2, invite le lecteur à discerner dans « les Voiles », au-delà du simple voyage et de l’expression de sa mélancolie, la valeur symbolique d’une allégorie : ce voyage-là est celui de la vie.

1. Échos qui se répondent et thèmes existentiels revivifiés

  • La structure même du poème parfaitement symétrique − ascendant jusqu’au vers 10, descendant à partir du vers 11 qui lui sert de pivot − invite à cette interprétation. De longueur égale, les deux parties qui figurent la jeunesse d’abord, puis, après une brusque rupture, la vieillesse, aboutissent à la mort et se répondent en un réseau d’échos en opposition : « ma fortune sombra » répond à « mes rêves flottaient », le « bord […] funeste » aux « continents de vie », l’« écueil » aux « îles de joie », les « débris » à « verdoyants de pampre… », enfin « le champ de mort » au « champ de mes rêves ». Le poème suit la courbe de la vie.
  • À la lumière de cette suggestion, chaque mot prend un sens figuré qui redonne à des clichés une vie nouvelle : on parle bien des « écueil(s) » de la vie, de « cap » dans la vie, d’une vie « amère » qui coule… (« flots amers »). L’expression « j’en suis revenu » a sans doute un double sens, propre et figuré (= je suis désabusé). On comprend alors les expressions étranges alliant deux mots, l’un de sens concret, l’autre abstrait : « continents de la vie », « îles de joie », « flots amers ».

2. La présence implicite du destin : récit d’une mort annoncée

  • Le jeu des temps annonçait dès le début cette évolution et cette méditation sur le destin : des vers 1 à 10, l’imparfait joue son rôle de « temps cruel qui nous présente » « la vie comme quelque chose d’éphémère » (Proust).
  • Il est douloureusement souligné par les adverbes « maintenant », « autrefois » et « encor » − tous concentrés au milieu du poème − et relayé par le présent, celui de l’écriture du poème qui sera celui du reste de la vie.

3. Un bilan fataliste et attendri : ni tout à fait le même ni tout à fait un autre

Et c’est bien une méditation, un retour sur soi que propose Lamartine.

  • Des événements passés, relatés au passé simple définitivement irrémédiable (« brisa » « tomba »), il tire au présent (celui de l’écriture) mais aussi au passé composé les conséquences de ce qui, bien que passé (signifié par le participe passé) a des répercussions sur son présent (contenu dans l’auxiliaire au présent) « j’ai traversé », « j’en suis revenu ». Il figure par là tout ce que chaque être au cours de sa vie contient de changement mais aussi de permanence (« j’aime encor », les « rêves » ont subsisté.
  • Quelle est la teneur de ce bilan ? Arrivé à l’âge mûr (Lamartine a cinquante-quatre ans), devenu spectateur de sa vie (il n’est plus, dans la strophe ultime, sujet des verbes mais complément : « me brisa »), il ne peut rien contre la fuite irrémédiable du temps. Le poème tout entier consacre la victoire du destin sur l’homme : tous les temps verbaux sont utilisés, sauf le futur, mais le champ lexical de la mort suffit à l’évoquer (« funeste, champ de mort »).
  • Faut-il pour autant sombrer dans le désespoir et précipiter sa fin ? Lamartine, même s’il exprime ses regrets devant ce « naufrage », semble plutôt conseiller la lucidité attristée, une soumission sans révolte (que faire contre les « flots qui roule[nt] un peu de [son] cœur » ?). Mais, symboliquement assis en retrait sur le « cap » et surplombant l’horizon, il teinte ce fatalisme d’un regard bienveillant et indulgent, presque amusé, pour le jeune homme qu’il était et pour son passé dont il a gardé les « rêves » (« j’aime encor »). Comme Du Bellay, il ne renie pas son « beau voyage » qui l’a rendu « heureux » (v. 10) mais, « revenu » (v. 12) instruit par l’expérience, il s’apprête à accepter son sort avec sa poésie chargée de garder les traces nostalgiques de ses souvenirs.

Conclusion

[Synthèse] Le poème s’appuie sur des tableaux en contraste pour rendre compte d’un état d’âme, figurer l’écoulement de la vie. Le ton des « Voiles » est fortement marqué par le contexte – le romantisme − et la sensibilité passionnée de Lamartine. [Élargissement] Mais, comme d’autres poètes avant lui – on songe à certains poèmes de Du Bellay – il assigne à sa poésie la fonction de préserver, métamorphosée et pérennisée par la beauté d’une forme, l’image de la vie passée.