Lamartine, Œuvre posthume, "Les Voiles"

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Classe(s) : 1re Générale | Thème(s) : Hugo, Les Contemplations – « Les Mémoires d’une âme »
Type : Commentaire littéraire | Année : 2019 | Académie : Inédit

« Les Mémoires d’une âme »

poésie

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Sujet d’écrit • Commentaire

Lamartine, Œuvre posthume, « Les Voiles »

4 heures

20 points

Intérêt du sujet • Dans ce poème construit sur la métaphore qui assimile la vie à un voyage, Lamartine réussit à renouveler ce lieu commun et à écrire une page autobiographique originale.

Commentez ce texte d’Alphonse de Lamartine, extrait d’Œuvre posthume.

DOCUMENT

Lamartine, amateur de voyages, part en 1844 à Ischia, une île au large de Naples. La contemplation de la mer éveille en lui une méditation sur sa vie, alors assombrie par des soucis financiers, et lui inspire simultanément des œuvres autobiographiques en prose (Les Confidences), mais aussi des poèmes marqués par ses déceptions.

Quand j’étais jeune et fier et que j’ouvrais mes ailes,

Les ailes de mon âme à tous les vents des mers,

Les voiles emportaient ma pensée avec elles,

Et mes rêves flottaient sur tous les flots amers.

Je voyais dans ce vague où l’horizon se noie

Surgir tout verdoyants de pampre1 et de jasmin

Des continents de vie et des îles de joie

Où la gloire et l’amour m’appelaient de la main.

J’enviais chaque nef2 qui blanchissait l’écume,

Heureuse d’aspirer au rivage inconnu,

Et maintenant, assis au bord du cap qui fume,

J’ai traversé ces flots et j’en suis revenu.

Et j’aime encor ces mers autrefois tant aimées,

Non plus comme le champ de mes rêves chéris,

Mais comme un champ de mort où mes ailes semées

De moi-même partout me montrent les débris.

Cet écueil me brisa, ce bord surgit funeste,

Ma fortune3 sombra dans ce calme trompeur ;

La foudre ici sur moi tomba de l’arc céleste

Et chacun de ces flots roule un peu de mon cœur.

Ischia4, 1844, septembre.

Alphonse de Lamartine, Œuvre posthume, « Les Voiles », 1873.

1. Pampre : branche, rameau de vigne portant des feuilles et des grappes de raisin.

2. Nef (nom féminin) : navire.

3. Ma fortune : mon destin, mon sort, ma vie.

4. Ischia : île de la baie de Naples.

Les clés du sujet

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Introduction

[Présentation du contexte] Le thème du voyage, source d’exotisme, a toujours inspiré les artistes, notamment les écrivains : générateur de beaux « tableaux », il prend aussi chez les poètes de multiples valeurs symboliques Les romantiques l’ont exploité pour son pouvoir évocateur, en l’associant au thème du temps, cher à Lamartine.

[Présentation du texte et annonce du plan] Dans « Les Voiles », le poète romantique évoque des voyages maritimes à travers deux « marines » [I], qui reflètent son paysage mental [II] ; ces voyages sont à l’image de sa vie, sur laquelle il jette un regard rétrospectif, et du destin humain sur lequel il médite [III].

I. Un poème tableau

Le secret de fabrication

Cette partie souligne l’aspect très pictural du poème : elle analyse le contraste entre les deux tableaux de mer et les notations sensorielles qui les accompagnent.

Lamartine déploie devant les yeux du lecteur deux « marines », peintures de la mer qui représentent des navires tantôt en haute mer tantôt rentrés au port. Les deux tableaux, composés lors d’un séjour sur une île italienne « Ischia », forment un diptyque contrasté : le vers 11 marque la transition de l’un à l’autre par la liaison « et maintenant » qui oppose passé et présent.

1. Deux « marines »

Le poème se déroule comme deux voyages et mentionne de nombreux éléments liés à la navigation. Le titre « Les voiles » fonctionne comme une métonymie de la « nef », dont on discerne à la fin du poème les « débris ».

Le champ lexical de la navigation, omniprésent, évoque notamment les déplacements du bateau, qui a « traversé » les « flots », qu’un « [écueil] brisa » et qui « sombra ». Tout est en mouvement : les ailes ouvertes du poète-bateau l’emportent, le bord surgit, la foudre tombe, chaque flot « roule »…

Ces déplacements font voyager le lecteur à travers des paysages divers et s’ouvrent sur des perspectives multiples : les « flots » et leur « calme trompeur », mais aussi « l’horizon », « des continents », des « îles », un « rivage inconnu », un « cap », un « écueil », « l’arc céleste » qui s’ouvre à l’infini.

Les deux voyages qu’opposent les circonstances temporelles (« autrefois », « maintenant ») n’ont pas la même atmosphère : le premier ressemble aux aventures pleines de « rêves », de « joie », de surprises et de découvertes (« je voyais surgir », « rivage inconnu ») ; le second est une scène de naufrage (« débris », « brisa », « sombra »).

2. Tous les sens sollicités

Ces marines abondent en notations visuelles : elles dessinent les formes harmonieuses des voiles gonflées par le vent, celles plus escarpées et dures du « cap » et de « l’écueil » ; elles se colorent du « pampre » et du « jasmin » « verdoyants », de la blancheur de « l’écume », des éclairs de la « foudre ».

Mais les autres sens sont aussi sollicités : l’odorat par la mention du « jasmin » et du cap qui « fume », l’ouïe par l’évocation des « vents », de la foudre qui suggère le tonnerre. Les notations auditives sont accentuées par des jeux sur les sonorités : légères dans les deux premières strophes (le son [è] se combine à la douceur des consonnes (« j », « m » et « l ») : « jeune, étais, fier, ouvrais, mes ailes, mon âme, mers »…), les sonorités se durcissent dans la dernière strophe (« c/k, p, b » et la sonore « r »).

3. La dimension épique

L’implication des quatre éléments naturels fait de ces voyages une aventure épique : « les mers » (au pluriel pour en amplifier l’immensité) figurent l’eau, les « vents » l’air, la « foudre » le feu et le « cap » la terre.

Lamartine ne fait-il pas penser à Ulysse qui, lui aussi, a dû faire face aux « flots amers », au « calme trompeur », a connu le paradis « verdoyants » avec Circé, a vu son navire en « débris », a dû essuyer la « foudre » avant de rentrer chez lui ?

II. Un paysage mental, exprimant la mélancolie romantique

Le secret de fabrication

Cette partie montre comment le bateau est assimilé au poète et les étapes du voyage, aux différentes étapes de sa vie ; elle analyse le passage du lyrisme à l’élégie.

La confrontation entre le passé et le présent du poète donne à ces voyages une valeur métaphorique : ils peignent, sur un ton à la fois lyrique et élégiaque, la mélancolie romantique.

1. Le motif du poète bateau

Les indices personnels qui parsèment le poème, le « je » qui ouvre le poème et presque toutes les strophes, le vocabulaire affectif (« j’enviais », « j’aime »…), la métonymie « mon cœur », indiquent la forte implication affective de Lamartine. Et par le biais du mot « ailes » qui amène le mot « voiles », le poète devient bateau lui-même ; c’est lui qui est « bris[é] ». S’esquisse alors un double portrait, en écho au double voyage.

2. Du lyrisme…

Le premier portrait, empreint de lyrisme, dessine un être fougueux parce que « jeune », plein de « rêves ». Il multiplie le vocabulaire positif : « verdoyants » (le vert étant symbolique de jeunesse), « joie », « gloire », « amour », « heureuse »… Il est peuplé d’allégories gracieuses et généreuses au geste symbolique d’amitié : « la gloire et l’amour appelaient [le poète] de la main ».

3. …à l’élégie

conseil

Si vous connaissez des œuvres (peinture, sculpture, photos…) en rapport avec le texte, mentionnez-les.

Le second portrait, en demi-teinte, a le ton de l’élégie. Les couleurs ont disparu, l’immobilité a gagné : le poète est « assis », songeur, « au bord du cap » comme Le voyageur contemplant une mer de nuages du peintre Caspar David Friedrich (1817). Les mots de la souffrance et des désillusions envahissent le poème, qui semble une déploration funèbre, un « thrène » à l’antique : « champ de mort », « débris », « brisa », « funeste ». L’alexandrin se fait plus lent et s’allonge parfois par un enjambement qui entraîne avec lui la totalité du vers suivant (v. 15-16, 19-20). La valeur symbolique de la « fumée » – les souvenirs – souligne la mélancolie de cette lamentation.

Le poète tout entier est pris dans ce parcours méditatif : corps (« mes ailes »), sens (« je voyais »), cœur (« j’aime »), « pensée » mais aussi « âme ». Le voyage est physique, affectif, intellectuel, moral et philosophique à la fois.

III. Le voyage, allégorie de la vie

Le secret de fabrication

Cette partie montre comment le poème s’ouvre sur une réflexion plus générale sur la vie, la mort et la condition humaine.

Comme dans « Le Lac » (1820) qui évoque aussi des « rivages », « l’océan des âges » et un appel à « jeter l’ancre », Lamartine, par le mot « âme » dès le vers 2, invite à discerner dans « les voiles » la valeur symbolique d’une allégorie : ce voyage-là est celui de la vie.

1. Une structure symbolique

La structure du poème parfaitement symétrique − ascendant jusqu’au vers 10, descendant à partir du vers 11 qui lui sert de pivot − invite à cette interprétation. De longueur égale, les deux parties qui figurent la jeunesse d’abord, puis, après une brusque rupture, la vieillesse, aboutissent à la mort et se répondent en un réseau d’échos en opposition : « ma fortune sombra » répond à « mes rêves flottaient » et « le champ de mort » au « champ de mes rêves ». Le poème suit la courbe de la vie.

Chaque mot prend alors un sens figuré qui redonne à des clichés une vie nouvelle : on parle bien des « écueil(s) » de la vie, de « cap » dans la vie, d’une vie « amère » qui coule… (« flots amers »). L’expression « j’en suis revenu » a sans doute un double sens, propre et figuré (= je suis désabusé). On comprend alors les expressions étranges alliant deux mots, l’un de sens concret, l’autre abstrait : « continents de la vie », « îles de joie », « flots amers ».

2. La présence implicite du destin

Le jeu des temps annonçait dès le début cette évolution et cette méditation sur le destin : des vers 1 à 10, l’imparfait joue son rôle de « temps cruel qui nous présente » « la vie comme quelque chose d’éphémère » (Proust).

Il est douloureusement souligné par les adverbes « maintenant », « autrefois » et « encor » − tous au milieu du poème − et relayé par le présent, celui de l’écriture du poème qui sera celui du reste de la vie.

3. Un bilan fataliste et attendri 

Et c’est bien une méditation, un retour sur soi que propose Lamartine.

Des événements passés, relatés au passé simple définitivement irrémédiable (« brisa » « tomba »), il tire au présent (celui de l’écriture) mais aussi au passé composé les conséquences de ce qui, bien que passé (signifié par le participe passé) a des répercussions sur son présent (contenu dans l’auxiliaire au présent) : « j’ai traversé », « j’en suis revenu ». Il figure par là tout ce que chaque être au cours de sa vie contient de changement mais aussi de permanence (« j’aime encor ») : les « rêves » ont subsisté.

Quelle est la teneur de ce bilan ? À l’âge mûr, devenu spectateur de sa vie (il n’est plus, dans la strophe ultime, sujet des verbes mais complément : « me brisa »), il ne peut rien contre la fuite du temps qui consacre la défaite de l’homme : tous les temps verbaux sont utilisés, sauf le futur, mais le champ lexical de la mort suffit à l’évoquer (« funeste, champ de mort »).

Faut-il pour autant sombrer dans le désespoir ? Lamartine, même s’il exprime ses regrets devant ce « naufrage », semble plutôt conseiller la lucidité attristée, une soumission sans révolte (que faire contre les « flots qui roule[nt] un peu de [son] cœur » ?). Mais, symboliquement assis en retrait sur le « cap » et surplombant l’horizon, il teinte ce fatalisme d’un regard bienveillant et indulgent, presque amusé, pour le jeune homme qu’il était et pour ses « rêves » (« j’aime encor »). Il ne renie pas son « beau voyage » qui l’a rendu « heureux » mais, instruit par l’expérience, il s’apprête à accepter son sort avec sa poésie chargée de garder les traces nostalgiques de ses souvenirs.

Conclusion

[Synthèse] Le poème s’appuie sur deux tableaux en contraste pour rendre compte d’un état d’âme et figurer l’écoulement de la vie. Le ton des « Voiles » est fortement marqué par le contexte – le romantisme − et la sensibilité passionnée de Lamartine. [Ouverture] Mais, comme d’autres poètes avant lui – on songe à certains poèmes de Du Bellay – il assigne à sa poésie la fonction de préserver, métamorphosée et pérennisée par la beauté d’une forme, l’image de la vie passée.