Laurent Gaudé, Pluie de cendres, acte IV, scènes 5 à 7

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : Le commentaire littéraire - Le théâtre, texte et représentation
Type : Commentaire littéraire | Année : 2012 | Académie : Amérique du Nord
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Les moments d’indécision
 
 

Les moments d’indécision • Commentaire

Théâtre

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Amérique du Nord • Juin 2012

Séries ES, S • 16 points

Commentaire

> Vous commenterez les scènes 6 et 7 de Pluie de cendres, de Laurent Gaudé.

Trouver les idées directrices

  • Faites la « définition » du texte pour trouver les idées directrices :

Scènes de dénouement de tragédie moderne (genre) où les personnages délibèrent et se déterminent (type argumentatif) sur la conduite à tenir dans la guerre (thème), pathétique, dramatique (registres), poignantes, symboliques, paradoxales (adjectifs), pour rendre compte du tragique de la vie et exposer sa conception de la dignité humaine (buts).

  • Analysez ce qui crée le tragique.
  • Tenez compte de la théâtralité de ces deux scènes : visualisez ce que le texte théâtral indique pour une éventuelle mise en scène et son efficacité dramatique (voir sujet précédent).
  • Montrez ce qui donne à ces deux scènes leur modernité.
  • En quoi, paradoxalement, ces scènes marquent-elles en quelque sorte le triomphe de l’être humain sur la fatalité ?

Pistes de recherche

Première piste : un dénouement tragique

  • Analysez la présence et la nature de la fatalité.
  • Étudiez la progression de l’action : qu’est-ce qui crée l’urgence ? De quel type de dénouement s’agit-il ?

Deuxième piste : une tragédie moderne de la condition humaine

  • Relevez et analysez ce qui donne sa modernité au monologue.
  • Analysez comment se manifeste le combat entre l’individu et le groupe (les expressions qui traduisent le poids du groupe).
  • Quelle valeur symbolique l’attitude des divers personnages prend-elle face au destin ?
  • Comment la dignité humaine se manifeste-t-elle ?

Troisième piste : une définition paradoxale de la dignité humaine

  • Relevez les paradoxes à l’œuvre dans ces deux scènes.
  • Au total, la pièce finit-elle bien ou mal ? Est-elle optimiste ou pessimiste ?

> Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

> Le roman : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleur servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Les dramaturges modernes, après avoir exploré les ressources du théâtre de l’absurde, reviennent, dans la seconde moitié du xxe siècle, à la tragédie grecque, source du théâtre, tout en l’adaptant au monde moderne. [Présentation du texte] Romancier mais aussi dramaturge, Laurent Gaudé aborde ainsi dans plusieurs de ses ouvrages le thème de la guerre : son roman Cris a pour toile de fond la Première Guerre mondiale ; sa troisième pièce, écrite en 1981, se déroule dans une ville assiégée anonyme, bombardée, incendiée, recouverte d’une « pluie de cendres » qui ensevelit tout. Tous les habitants savent que la mort les attend, inéluctable, mais ils continuent le combat, excepté Ajac qui veut s’échapper avec son amante Korée. Mais celle-ci s’est suicidée ; ayant appris la nouvelle, dans les dernières scènes de la pièce Ajac rejoint les deux autres derniers survivants, Brastch et le « vieil Argo ». [Annonce du plan] Ce dénouement met un point final au parcours tragique de personnages qui acceptent leur destin (I). Mais Laurent Gaudé a su moderniser la tragédie en redéfinissant la condition d’homme et la notion de dignité humaine à travers l’attitude de ses trois personnages (II). Et, curieusement, le tragique, fondé sur une série de paradoxes apparents, consacre la victoire des valeurs et de la volonté humaines (III).

I. Le dénouement tragique accepté par les personnages

1. Un sort inéluctable

  • Les deux scènes marquent la fin et le caractère inéluctable du parcours des trois survivants : la situation de la ville assiégée a scellé le sort de tous. Dans la scène précédente, Bratsch avait déclaré : « le combat est perdu » ; Argo, dans la scène 6, mentionne au futur de certitude le moment où « les ennemis entreront dans la ville » ; Ajac confirme : « ils vont venir maintenant ».
  • Le cadre du dénouement matérialise cet aboutissement fatal : la ville est assiégée de toutes parts, les scènes se déroulent « dans les gravats de la ville », « près de l’entrée du tunnel d’Ajac », désormais inutile. Certains détails de la mise en scène concrétisent visuellement cette progression irrémédiable, comme les « entailles […] faites au couteau » par Argo, qui parle du moment où il « aura fini » et prophétise que la « dernière encoche » sera pour lui.

2. Des liens indestructibles 
entre les derniers survivants et les morts

Des liens indestructibles se sont tissés entre le destin des trois personnages.

  • Dans cette interaction, le personnage de Korée a une importance déterminante : présente sur scène puisque Ajac porte « dans ses bras [son] corps » et que, dans la scène 7, il l’apostrophe et lui parle, elle est exclue de l’action de la pièce puisqu’elle est morte.
  • Mais, même morte, indirectement elle agit : c’est son suicide qui oblige Ajac à affronter son statut de « dernier des hommes » ; ils sont donc intimement liés, comme en témoignent les paroles que lui adresse Ajac dans la scène 7. Par ailleurs, le fait que son corps passe des bras d’Ajac à ceux d’Argo qui « est là » et qui « veiller[a] » sur elle marque concrètement sur scène ces liens indéfectibles.
  • Au-delà de ce cas particulier, Argo devient le dépositaire du souvenir de tous les disparus : il affirme solennellement qu’il « n’oubliera personne » (scène 6).

3. Des personnages déterminés envers et contre tout

Ce dénouement tragique ne joue pas sur un réalisme pathétique mais il met en relief l’attitude assumée des personnages.

  • La dernière scène s’achève avant l’arrivée des ennemis, évitant ainsi le réalisme tapageur et trop facilement spectaculaire. Le désastre à venir, lorsque les ennemis « vont déferler sur la ville », lorsque « dans cette pluie de feu […] leur sang coulera dans les rues », n’est pas représenté sur scène mais seulement évoqué prophétiquement par Ajac. L’imminence du désastre ne change rien au parcours d’Argo ou d’Ajac qui savent ce qui les attend et l’imaginent avec une netteté et une précision prophétiques.
  • Laurent Gaudé refuse ce type de dramatisation et met plutôt l’accent sur les personnages et leur détermination face au cataclysme inéluctable : la pièce se clôt au moment où chacun a décidé ce qu’il allait faire. La répétition, dans les propos d’Argo, des futurs de certitude à valeur modale, celle, dans le monologue d’Ajac, du verbe aller (« Je vais me battre, […] je vais partir ») traduisent la volonté inébranlable de ces survivants.

II. La tragédie modernisée de la condition humaine

Dénouement tragique, certes, mais il s’agit d’un tragique renouvelé et modernisé par Laurent Gaudé.

1. Le refus de renoncer à sa condition d’homme

  • Le tragique de ces dernières scènes ne tient pas, comme dans les tragédies antiques, à une fatalité matérialisée par les dieux ou, comme dans les tragédies classiques, à la puissance du désir (chez Phèdre par exemple) ou à la soif de pouvoir.
  • L’enjeu de ces dernières scènes consiste à ne pas renoncer à sa condition d’homme : si Argo fait des entailles dans des bâtons, c’est pour que les ennemis sachent, comme il le dit, « que nous n’avons pas cessé d’être des hommes ». Ajac débute son monologue par une affirmation très nette dans sa formulation : « Voilà, je suis le dernier des hommes. » Vivre et mourir en hommes est ce qui motive et explique les décisions des trois personnages.

2. Garder le souvenir des disparus

  • Dans cette perspective, le travail d’Argo prend tout son sens : il se charge de garder la trace et le souvenir des disparus, il remplit le devoir de mémoire. Les « entailles », les « encoches » qu’il fait prennent une double valeur symbolique. Elles indiquent d’abord que « chacun » compte et sera compté (« Pour chacun, une entaille »), que tous ont une valeur égale.
  • Ensuite, « cette forêt d’arbres manchots » qu’il aura « plantée », qui viendra combler et repeupler le vide laissé par la guerre, manifeste aussi aux ennemis que quelqu’un a pris soin des morts. Laurent Gaudé emploie là une métaphore saisissante empruntée au monde du paysan qui prend soin de la terre. La triple répétition du verbe « ils sauront » affirme sur un ton solennel presque épique la mission sacrée des « bâtons en terre » d’Argo, qui sont comme une nouvelle germination.
  • Ainsi, faire partie de l’humanité signifie d’abord être l’objet de soins, compter pour autrui. C’est cette conviction qui explique la demande finale d’Ajac à Argo à propos de Korée, demande qu’il formule à deux reprises : « Qu’elle ne reste pas seule ».

3. Les moyens d’affirmer sa dignité d’homme

  • Cette fin de pièce met en scène l’enjeu majeur pour chacun des personnages : affirmer sa dignité d’homme, comme en témoigne le monologue d’Ajac dans la scène 7. Tout en conjurant sa peur légitime devant la « rage de piller », il y affirme fermement le bien-fondé de son choix par les nombreuses répétitions du mot clé « le dernier » et par le futur proche.
  • Sa décision est le fruit d’un débat intérieur intense, dans lequel il explore toutes les voies possibles pour acquérir cette humanité. Pour cela, les moyens sont divers : prendre soin d’autrui, se souvenir des disparus, témoigner – c’est le rôle d’Argo, défini par Ajac dans la scène 6 –, mais aussi ne pas fuir (Ajac affirme : « Je vais me battre, dans cette pluie de feu »), rester digne et debout, se battre « un poing serré sur une arme ». L’attitude est ferme, le gros plan sur « le poing » et « l’arme » est poignant.

III. Des paradoxes qui soulignent la puissance de la volonté

La victoire des valeurs et de la volonté repose cependant sur une série de paradoxes.

1. Un suicide fondateur

  • Le suicide, dans ce type de circonstance, est souvent considéré comme une marque de lâcheté, de fuite. Ici, paradoxalement, celui de Korée, loin d’être présenté comme un aveu de défaite, est un acte fondateur.
  • D’une part, elle demeurera à jamais dans la ville assiégée, comme un témoignage de la folie guerrière ; d’autre part, c’est son acte qui oblige Argo et Ajac à faire face à leur dignité. Ajac, qui a pris conscience du rôle de Korée, lui rend hommage dans une prosopopée déchirante : « Tu avais raison, Korée, il n’y avait que toi qui pouvais faire cela » ; « tu as fait de moi le dernier, Korée ». Elle a transformé « le lâche, le rat » qu’était Ajac en « homme ».

2. Une victoire transformée en défaite, 
une défaite transformée en victoire

  • Paradoxalement encore, la victoire assurée des ennemis – soulignée par les futurs et par l’affirmation d’Ajac « ils vont déferler sur la ville sans que plus aucune digue puisse les contenir » – devient, dans sa bouche, une défaite : ces vainqueurs « seront pris au piège », et lui, Ajac, se dit « invincible ».
  • Comment résoudre ce paradoxe des vainqueurs-vaincus et du vaincu-vainqueur ? Par ce jeu sur les mots de la victoire et de la défaite, Ajac entend montrer que la seule vraie victoire consiste à revendiquer et à garder sa dignité d’homme.

3. Des valeurs plus fortes que la mort

  • Enfin, les remerciements qu’Ajac adresse à Korée de le « tuer ainsi » surprennent par le paradoxe qu’ils renferment. Comment le comprendre ? Il faut entendre l’expression comme « donner l’occasion de mourir », c’est-à-dire d’accéder au statut d’homme véritable. La mort même ne changera donc rien à la victoire des valeurs et de la volonté. Mourir et résister, être « combattant », être « le dernier », c’est être homme.
  • Le spectateur retrouve là les accents de Hugo dans « Ultima verba » (Les Châtiments), qui affirme : « Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là » ou de Bérenger dans Rhinocéros (Ionesco), qui proclame : « Ma carabine ! Ma carabine ! […] Contre tout le monde, je me défendrai : Je suis le dernier homme ! Je le resterai jusqu’au bout je ne capitule pas ! »

4. Tragédie grecque ? Tragédie moderne ? Les deux à la fois

Ainsi, Argo et Ajac sont l’image de héros qui revendiquent leur humanité dans un monde inhumain. Mais de quel monde s’agit-il ? Sommes-nous dans une tragédie antique ou dans un monde résolument moderne ?

  • Le nom des personnages, à consonance proche du grec (Korée, en grec, signifie « jeune fille » ; Ajac ressemble à « Ajax » et Argo à « Argos »), la ville « en cendres » renvoient aux tragédies grecques et les soins donnés au corps de Korée rappellent la sollicitude d’une Antigone envers le corps de son frère.
  • Cependant Laurent Gaudé retrouve ici les accents du dénouement de Rhinocéros ; la répétition de « dernier » dans le monologue d’Ajac rappelle aussi le titre du chapitre 16 de Si c’est un homme de Primo Levi, témoignage sur les camps de concentration, intitulé « Le dernier » : un condamné à la pendaison parle et s’écrie : « Camarades, je suis le dernier ». La date de parution de la pièce peut faire penser à Sarajevo… Nous sommes résolument au xxe siècle.
  • En réalité, en laissant la ville anonyme, l’auteur semble vouloir donner une portée universelle à cette pièce, qui met en scène le thème existentiel de la condition humaine.

Conclusion

Ce dénouement bouleversant, qui prend toute sa puissance à la représentation, présente les caractéristiques essentielles de la tragédie et donne une image du héros tragique. Laurent Gaudé a su se ranger dans toute une lignée de dramaturges tragiques mais il a su aussi s’en démarquer pour ancrer sa pièce dans notre monde contemporain et poser devant un public moderne la « question de l’homme », thème central de la tragédie.