Le génocide des Juifs et des Tziganes : de la mémoire occultée aux mémoires plurielles ?

Merci !

Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES - Tle L | Thème(s) : Les mémoires : lecture historique
Type : Composition | Année : 2012 | Académie : Inédit
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Le génocide des Juifs et des Tziganes : de la mémoire occultée aux mémoires plurielles ?

Les mémoires : lecture historique

Corrigé

3

Histoire

hgeT_1200_00_03C

Sujet inédit

composition

Entrer dans le sujet, définir les mots clés

  • Comme dans toute composition, vous devez définir les termes importants du sujet et en délimiter les périodes chronologiques, et si besoin, les limites spatiales. Ici, le sujet renvoie à la fois à une notion (la mémoire) et à une période précise (la Seconde Guerre mondiale), dans le cadre de la France de 1945 à nos jours.
  • Vous devez donc impérativement présenter la notion de mémoire, et montrer que celle-ci n’est pas figée dans le temps, mais qu’elle évolue.
  • Insistez aussi sur le fait que la mémoire d’un événement n’est jamais unique : elle est toujours le fait d’individus, de groupes divers qui ont assisté à l’événement sans en avoir le même vécu ou le même ressenti.
  • Il faut mettre en évidence les enjeux de la mémoire dans la société française actuelle.
  • Dans un sujet traitant du thème de la mémoire, il est indispensable de citer les principaux travaux des historiens qui se sont intéressés à cette question.
  • Citer des titres d’œuvres cinématographiques est toujours bienvenu dans une composition. Le sujet s’y prête : pensez par exemple à Nuit et Brouillard d’Alain Resnais et Jean Cayrol, ou à Shoah de Claude Lanzmann.

Dégager la problématique

Le caractère tardif de la construction de la mémoire des génocides doit apparaître dans la problématique. Nous vous proposons donc celle-ci : en quoi peut-on dire que les mémoires des génocides ont mis du temps à se faire jour ?

Définir le plan

Le sujet invitant à rendre compte d’une évolution, le plan chronologique s’impose. Il s’organise en trois parties correspondant à trois périodes :

I. Une mémoire d’abord occultée et fondue dans la mémoire de la Résistance (1945-années 1960)

II. La mémoire juive du génocide revendique sa place dans la mémoire du second conflit mondial (années 1960-années 1990)

III. Les mémoires multiples de la Seconde Guerre mondiale (début des années 1990)

Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie. Certains exemples doivent être développés à l’aide de vos connaissances.

Introduction

[Contexte] En 1944, la France sort meurtrie et divisée des « années noires » de l’Occupation et la collaboration. Le général de Gaulle, chef du Gouvernement provisoire de la République française, impose alors une mémoire collective et quasi officielle de la période, celle d’une France majoritairement résistante et victime de l’oppression nazie.

[Problématique et plan] Dans les années 1970 ressurgissent les responsabilités de l’État français et de ceux qui ont collaboré. En quoi peut-on dire que les mémoires des génocides ont mis du temps à se faire jour ? Après avoir rappelé comment la mémoire du génocide n’est pas reconnue comme telle (de 1945 au début des années 1960), on évoquera la période de sa remise en cause (de 1960 au début des années 1990), puis l’apparition de diverses formes de mémoires.

Une mémoire d’abord occultée et fondue dans la mémoire de la Résistance (1945-années 1960)

Si lors des toutes premières années de l’après-guerre il y a une émergence d’une mémoire juive du génocide, elle est très vite amalgamée avec la déportation des résistants.

1. Une mémoire juive du génocide assez discrète

  • Hormis quelques cérémonies, plaques commémoratives, monuments, ou encore livres du souvenir, la mémoire juive du génocide n’émerge pas dans la société française. Souhaitant affirmer leur appartenance à la communauté nationale, les communautés juives se centrent sur la reconstruction nationale.
  • Primo Levi ne rencontre pas de lecteurs avec son livre Si c’est un homme, publié en 1947, pourtant aujourd’hui considéré comme un best-seller ! Par ailleurs, les témoignages des anciens déportés sont assez mal reçus au sein de la société française.

2. La singularité du génocide non reconnue

  • La mémoire du génocide est incluse dans la déportation, ajoutée dans la somme des souffrances de l’Occupation. La figure du déporté est celle du résistant. L’organisation des camps et des centres de mise à mort n’est pas connue et on néglige le caractère racial de la déportation.
  • Le film Nuit et Brouillard (1956), d’Alain Resnais et Jean Cayrol, donne une vision unique du camp de concentration (et non du centre de mise à mort) et du déporté (un résistant). L’époque est à l’occultation de la responsabilité des autorités françaises dans la déportation.

La mémoire juive du génocide revendique sa place
dans la mémoire du second conflit mondial
(années 1960-années 1990)

1. Le tournant du début des années 1960 et le renouveau de la mémoire

  • La décennie des années 1960 est le début des témoignages pour reconstituer l’histoire du génocide. En 1961, le procès d’Adolf Eichmann, organisateur de la « solution finale », s’ouvre à Jérusalem. Son retentissement est mondial et la mémoire juive du génocide resurgit en France en particulier.
  • La mémoire du conflit est revisitée au début des années 1970. Le cinéma permet de nourrir l’engagement du présent pour la mémoire de l’extermination avec des films tels Holocaust de Marvin Chomsky (1978) et Shoah de Claude Lanzmann (1985).
  • Le travail de l’historien américain Robert Paxton relate comment le régime de Vichy a insisté pour collaborer avec l’occupant et accélère le travail des chercheurs sur cette période.

2. La mémoire juive du génocide et le retour d’une mémoire occultée

  • La mémoire du génocide des Juifs émerge au début des années 1970. Si Georges Pompidou, en 1971, prend une mesure en faveur d’un ancien responsable de la milice, Paul Touvier, la prise de conscience de la complicité du régime de Vichy dans le génocide s’accélère avec l’action décisive d’hommes comme Serge Klarsfeld qui traque les criminels nazis dans le monde entier.
  • Les procès de Klaus Barbie (ancien chef de la Gestapo à Lyon) en 1987 et de Maurice Papon (ancien responsable des « affaires juives » sous Vichy) en 1997-1998 montrent à quel point cette mémoire divise encore les Français.

Les mémoires multiples de la Seconde Guerre mondiale (début des années 1990)

1. La reconnaissance officielle de la responsabilité de l’État français

  • Le 16 juillet 1995, le président de la République française Jacques Chirac reconnaît la responsabilité de la France dans les crimes commis par l’État français.
  • Les gouvernements successifs reconnaissent progressivement la responsabilité de la France dans la mise en œuvre du génocide. En 1996, la France finit de réparer les spoliations des biens juifs. En 1997, l’Église de France fait une « déclaration de repentance » à Drancy. La même année, Lionel Jospin, Premier ministre, reprend le terme d’« irréparable » en précisant que « pas un soldat allemand n’a été nécessaire à l’accomplissement de ce forfait ».
  • La multiplication de lois mémorielles et des déclarations de repentance des responsables politiques français provoque la colère d’historiens qui n’admettent pas que la loi écrive l’histoire ou soulignent que la repentance à outrance nuit aux mémoires.

2. La revendication de mémoires oubliées et la lutte contre le négationnisme

  • En 1990, la loi Gayssot fait de la négation des crimes contre l’humanité un délit. La loi s’affirme ainsi comme instrument de mémoire, en condamnant la perversion de cette dernière.
  • L’État encourage des journées commémoratives pour empêcher l’oubli : le 16 juillet devient une journée nationale des persécutions racistes et antisémites commises sous l’autorité de fait dite « gouvernement de l’État français ». Le 16 juillet 1994, un monument commémoratif est inauguré à l’emplacement du vélodrome d’Hiver.
  • La mémoire du génocide tend même à devenir plurielle, car on assiste au réveil de la mémoire d’autres communautés oubliées ou occultées jusque-là, même si leur extermination n’a pas toujours eu le côté « systématique » de celle des Juifs : Tziganes, noirs, homosexuels, témoins de Jéhovah… En France, trente mille Tziganes ont été internés dans des camps. Pourtant, ils furent parmi les « oubliés » du procès de Nuremberg, car aucun Tzigane n’a été appelé à témoigner. Il faut attendre 2008 pour qu’une loi soit proposée au Sénat pour commémorer cette mémoire.

Conclusion

[Reprise des idées principales] En 1945, le général de Gaulle, « libérateur du territoire », veut redonner des bases saines à la République. Le désir de panser les plaies de la guerre prime sur un véritable travail de mémoire. De grands procès vont cependant réveiller ces vieilles blessures pour aboutir une véritable repentance jugée parfois excessive par certains historiens (René Rémond, Jean-Pierre Rioux).

[Réponse à la problématique] Il a donc fallu du temps pour que l’histoire du génocide soit reconnue comme un événement à part entière et spécifique. Le travail d’analyse des historiens a largement contribué à la construction de mémoires pacifiées et assumées, mais a aussi permis l’émergence de mémoires multiples oubliées de la reconnaissance officielle et qui revendiquent leur place, comme celle des Tziganes.

[Ouverture] D’autres conflits peuvent constituer des objets de recherche (mémoires multiples de la guerre d’Algérie).