Le gouvernement de la République face à la crise de mai 1968

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES - Tle L | Thème(s) : Gouverner un Etat-nation : la France depuis 1946
Type : Composition | Année : 2012 | Académie : Inédit
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Le gouvernement de la République face à la crise de mai 1968

L’échelle de l’État-nation

Corrigé

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Histoire

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Sujet inédit

composition

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Le sujet porte sur le « gouvernement » (mot clé) de la République. Celui-ci est incarné par le Président, le général de Gaulle, et le Premier ministre Georges Pompidou. Mais l’analyse doit se limiter à son action dans le cadre de la crise de mai 1968. Le « face à… » de l’énoncé est essentiel : il invite à évaluer la capacité que le pouvoir exécutif a eu de gérer le soulèvement étudiant, la grève générale de la période et leurs prolongements politiques.

Dégager la problématique

À travers l’analyse des décisions ou actions du gouvernement, le sujet conduit à s’interroger sur l’habileté (ou le manque d’habileté) des responsables de l’exécutif français. Ont-ils su faire face ? Au-delà des personnes, c’est la fonctionnalité même des institutions qui doit être posée. Conçue pour donner à l’exécutif les moyens de résoudre une situation de crise (celle de l’Algérie en 1958), la Ve République a-t-elle répondu aux attentes de son fondateur ?

Définir le plan

La crise ayant été polymorphe (révolte étudiante, mouvement social, crise politique), un plan thématique permettrait d’analyser l’action du gouvernement face à ses différents aspects. Mais le décalage dans le temps entre les mouvements de revendications d’une part, les hésitations des autorités d’autre part, font apparaître des périodes qui invitent à privilégier un plan chronologique. Ainsi, trois moments peuvent être successivement analysés : la première quinzaine de mai, temps de la crise étudiante qui surprend un exécutif dépassé ; la seconde quinzaine marquée par la grève générale que le gouvernement s’efforce de gérer de façon classique, mais sans succès ; la fin mai-début juin, moment où de Gaulle réagit en prenant des mesures d’exception qui lui permettent de rétablir l’ordre public. Épilogue de la crise, le référendum de 1969, dont le principe fut arrêté pendant le mois de mai 1968, peut être évoqué en fin de composition.

Corrigé

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Introduction

[Accroche] En 1968, le gouvernement de la République française est confronté à une crise profonde qui ébranle la présidence du général de Gaulle et annonce la démission de celui-ci l’année suivante. Comment l’exécutif a-t-il fait face à la crise ?

[Problématique] Imaginées par de Gaulle pour faire face à la crise algérienne de 1958, les institutions de la Ve République ont-elles répondu à ses attentes ?

[Annonce du plan] Après avoir évoqué rapidement l’état de la République à la veille de la crise, nous verrons comment l’exécutif, d’abord surpris et désorienté par les désordres étudiants (première quinzaine de mai), a tenté ensuite de résoudre la crise sociale par des moyens classiques (deuxième quinzaine de mai) avant d’user de mesures exceptionnelles (dissolution du 30 mai et mise en œuvre d’un référendum).

Un gouvernement de la République surpris

1. Une France solide mais qui « s’ennuie »

  • Dotée de l’arme nucléaire depuis 1960, la France a retrouvé son indépendance politique. Modernisée, son économie permet aux Français enrichis de goûter aux bienfaits de la société de consommation. Pourtant, « la France s’ennuie » s’inquiète Pierre Viansson-Ponté dans un éditorial publié dans Le Monde le 15 mars 1968. Le pays, surtout, change : les Trente Glorieuses s’essoufflent et le chômage se développe (500 000 personnes). Les enfants du baby-boom, qui atteignent l’âge adulte, en sont les premières victimes.
  • Depuis la rentrée 1967, des problèmes pratiques (manque de moyens, pédagogies inadaptées) secouent l’université. Des étudiants politisés font de l’agitation. Le 22 mars, à Nanterre, un groupuscule occupe la tour administrative de la faculté pour protester contre l’arrestation de deux étudiants qui manifestaient contre la guerre du Vietnam. Expulsés, les étudiants s’organisent pour diffuser des idées remettant en cause la société. Sans leader désigné, revendiquant une société plus libre tout en usant d’un discours révolutionnaire, le mouvement est mal compris par les autorités.
  • Le 2 mai, une manifestation perturbe les cours à la faculté de Nanterre et conduit le doyen à fermer celle-ci. Le lendemain, les contestataires se retrouvent au Quartier latin pour un meeting de protestation. Face au risque d’affrontements entre étudiants d’extrême gauche et d’extrême droite, la police évacue brutalement la Sorbonne.

2. Un gouvernement de la République « absent »

  • La violation du sanctuaire de l’Université par les forces de police scandalise professeurs et étudiants. Les sanctions prises contre huit étudiants de Nanterre (dont Daniel Cohn-Bendit) provoquent de nouvelles manifestations. La tension monte au Quartier latin. Dans la nuit du 10 au 11 mai, les étudiants dressent des barricades que les forces de l’ordre prennent d’assaut. Les violences mettent Paris en émoi.
  • Pendant que Paris s’embrase, le Premier ministre Georges Pompidou est en voyage à l’étranger (en Iran puis en Afghanistan du 2 au 10 mai). De retour à Paris, il tente d’apaiser la situation en annonçant la réouverture de la Sorbonne. Préparant un voyage en Roumanie, le président de la République ne semble pas mieux mesurer la gravité de la situation : les syndicats appellent à la grève générale pour le 13 mai et, rouverte, la Sorbonne est aussitôt occupée. L’exécutif est dépassé.
  • Rentré de Roumanie le 18, de Gaulle n’a toujours pas pris la mesure de la crise. En privé, il confie : « La réforme oui, la chienlit, non ». Le 24, il propose un référendum sur la participation, mais assure que l’ordre sera maintenu. La réponse des étudiants (« la chienlit c’est lui ») est une insolence qui révèle l’ampleur de l’incompréhension entre les générations.

[Transition] Pendant la première quinzaine de mai, le gouvernement de la République a réagi à contretemps et se montre impuissant. La crise s’étend alors aux entreprises. Comment le gouvernement gère-t-il ce nouveau défi ?

Une gestion classique d’une crise étendue et polymorphe

1. La grève générale s’empare du pays, le pouvoir est aux abois

  • Le 17 mai, une grève générale paralyse le pays. Spontanées, les occupations d’usines se multiplient. Toutefois, les syndicats comme la CGT et le Parti communiste français se méfient d’un mouvement qui leur échappe. Partout, la parole se libère. Au grand désarroi des autorités, les deux mouvements (étudiant et social) additionnent leur force.
  • Déroutés, dirigeants syndicaux et leaders politiques se rencontrent discrètement pour tenter de reprendre la main. L’autorité de l’État est devenue pratiquement inexistante et le gouvernement semble dépassé. La rue reste en ébullition. L’opposition elle-même peine à se faire entendre. Les groupuscules « gauchistes » rejettent la légitimité du PCF.
  • Si le préfet de Paris (Grimaud) a réussi jusque-là à éviter la tragédie, la situation échappe à tout contrôle. Dans la nuit du 24 mai, les manifestations prennent un tour insurrectionnel : la Bourse est incendiée ; un commissaire de police est tué à Lyon. Dans une allocution radiodiffusée,de Gaulle admet alors la nécessité de mettre en œuvre des réformes. D’une certaine façon, il justifie les revendications.

2. Pompidou négocie les accords de Grenelle

Dès le lendemain, le Premier ministre s’attaque à la crise sociale. Il s’efforce d’isoler le mouvement étudiant en négociant des avancées sociales avec les syndicats ouvriers.Deux jours plus tard,les accords sur le protocole de Grenelle sont cosignés par les syndicats, le patronat et le gouvernement. Ils proposent une augmentation des salaires, une réduction du temps de travail et un abaissement de l’âge de la retraite.

3. Le rejet des accords, l’exécutif chancelle

  • La base, pourtant, ne se satisfait pas de ces concessions : les ouvriers de l’île Seguin (usine Renault) rejettentles accords que leur présentent leurs délégués syndicaux et rejoignent les étudiants rassemblés au stade Charléty pour un grand meeting. Le désarroi des pouvoirs publics est à son comble. Le lendemain, Pompidou accepte la démission d’Alain Peyrefitte (ministre de l’Éducation nationale) tandis que François Mitterrand, croyant à la vacance du pouvoir, annonce sa candidature à la présidence de la République.
  • Pendant que Pierre Mendès-France propose de former un « gouvernement de gestion » susceptible de rétablir l’ordre public, le général de Gaulle se rend secrètement à Baden-Baden pour y rencontrer le général Massu. Il cherche une solution à la crise. Le président envisage un recours à l’armée.

[Transition] L’addition des mouvements étudiant et social a déstabilisé le pouvoir. Le gouvernement va-t-il faire face en utilisant la manière forte ?

Des mesures d’exception et la recherche de la légitimité

1. La dissolution de l’Assemblée et l’appel au peuple souverain

  • Prenant tout le monde par surprise, le général de Gaulle fait une courte intervention radiodiffusée le 30 mai. Il annonce sa décision de dissoudre ­l’Assemblée nationale. La mise en scène est parfaite, le ton ferme. Le général de Gaulle met en cause le Parti communiste français. Dans l’heure qui suit, une immense manifestation de soutien, activement préparée par les proches du Président, réunit 800 000 personnes sur les Champs-Élysées.
  • Le recours par l’exécutif au scrutin populaire est habile : tout en respectant les institutions, de Gaulle renvoie les partis politiques aux contraintes d’une campagne électorale qui, seule, aura valeur de légitimité. Toute autre solution placerait les auteurs dans une situation de non-respect de la souveraineté populaire. Profitant des hésitations des contestataires, l’opposition et les syndicats reprennent en main le mouvement ouvrier et la crise s’essouffle. Le travail reprend progressivement pendant le mois de juin. Isolé, le mouvement étudiant perd de son intensité.

2. Une majorité renforcée mais ouverte aux réformes

  • Le 30 juin, le scrutin donne au général de Gaulle une majorité absolue à l’Assemblée nationale. Fort de la légitimité des urnes, il charge Maurice Couve de Murville de former un gouvernement. La crise de 1968 s’achève ainsi par une victoire sans appel de l’exécutif.
  • Le nouveau gouvernement reçoit cependant pour mission de mettre en œuvre les réformes dont la crise a révélé la nécessité. Ministre de l’Éducation nationale, Edgar Faure réforme les Universités en leur accordant plus d’autonomie.

3. Le référendum de 1969, un échec présidentiel difficile à interpréter

  • Promise dès le 24 mai, une loi sur la participation est également mise en chantier. Elle vise à transformer le Sénat et à créer des régions dans le cadre d’un projet de décentralisation. De Gaulle choisit de la faire adopter par la voie du référendum.
  • Mais le président met la poursuite de son mandat en jeu. Transformant le scrutin en véritable plébiscite, il annonce sa démission en cas de victoire du « non ». De nombreux déçus du gaullisme (Français d’Algérie, Juifs agacés par la politique pro-arabe du général, pétainistes…) joignent leur voix à la gauche. Le « non » l’emporte (53 %) et de Gaulle démissionne. Ce départ est-il l’expression d’un échec du gouvernement de la République ? La victoire du Premier ministre en exercice pendant la crise de mai 1968 (Georges Pompidou) à la présidentielle de 1969 ne permet pas de conclure ainsi.

Conclusion

Face à la crise de 1968 et son prolongement de 1969, le gouvernement de la République a donc trouvé les moyens d’agir sans remettre en cause les principes de la démocratie ni plonger le pays dans le chaos. Même s’il a fallu employer les grands moyens, les outils de la Constitution (exécutif fort, pouvoir de dissolution de l’Assemblée nationale, recours au référendum) d’une part, le sens des responsabilités des hommes d’autre part (majorité et opposition, élus comme fonctionnaires, étudiants eux-mêmes et policiers…) ont permis une gestion mesurée de la crise. Le bilan humain (5 morts officiels) en fait foi.