Le narrateur du Temps retrouvé croise une femme qu'il a aimée dans sa jeunesse.

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re S - 1re L - 1re ES | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde - L'écriture d'invention
Type : Écriture d'invention | Année : 2012 | Académie : Hors Académie

Imiter le réel ?

 Écriture d'invention

 Le narrateur du Temps retrouvé croise une femme qu'il a aimée dans sa jeunesse et pour laquelle il conserve une vive affection. Il perçoit, sous ses traits vieillissants, les traces de sa beauté d'autrefois. En vous inspirant de l'extrait proposé, vous imaginerez la description qu'il pourrait en faire.

Se reporter au document D du corpus.
 

     LES CLÉS DU SUJET  

Comprendre le sujet

« Définition » du texte :

Extrait de roman (genre) qui raconte (type de texte) une rencontre (thème) et décrit (type de texte) une femme vieillie mais encore belle (thème), à la manière de Proust, pour rendre compte du vieillissement de cette femme et des sentiments que le narrateur éprouve pour elle (buts).

Chercher des idées

Sur le fond

  • Sur le plan narratif, deux moments sont mentionnés, la rencontre et la jeunesse. Les circonstances de la rencontre sont laissées à votre choix : vous pouvez reprendre une soirée mondaine ou en imaginer d'autres. Le narrateur peut faire des retours en arrière sur sa liaison avec la « femme qu'il a aimée » mais ce n'est pas l'essentiel.

    • Le portrait doit être double : celui de la « beauté d'autrefois » et celui de la femme aux « traits vieillissants ». Mais les deux doivent se répondre : le narrateur mesure le vieillissement et les changements.

    • La description, organisée, peut s'appuyer sur des indications spatiales. Gros plans et plans d'ensemble peuvent alterner. En tout état de cause, on marquera l'importance du regard (« croise »).

  • Le narrateur doit rendre sensible l'évolution, avec le temps, de l'amour (« qu'il a aimée ») en « vive affection ».

  • Une réflexion intérieure : cette rencontre et ce portrait peuvent être l'occasion pour le narrateur de réfléchir sur l'amour, la beauté, le temps, la vie, le vieillissement. Cela donnera lieu à des considérations morales et presque philosophiques.

Sur la forme, les choix d'écriture

  • Vous devez respecter les temps verbaux utilisés dans le texte de Proust : imparfait, passé simple (pour la rencontre), et le plus-que-parfait pour l'évocation du passé (la « jeunesse »). Pour une réflexion sur l'amour ou sur l'être humain, on peut employer le présent de vérité générale.

  • Le registre dépend des sentiments du narrateur lors de la rencontre. Il peut être pathétique, lyrique, emphatique/élogieux, éventuellement légèrement ironique.

    • Analysez la façon d'écrire de Proust : images saisissantes (comparaisons, métaphores souvent empruntées à la nature) qui apportent une dimension étrange ou fantastique ; figures d'amplification et rythme ample ; syntaxe complexe, aux subordonnées qui rebondissent.

    • Selon le registre que vous choisirez, vous recourrez à des procédés d'écriture différents : lyrique, pathétique, ironique...

      Pour réussir l'écriture d'invention : voir guide méthodologique.

      Le roman : voir lexique des notions.

      Le statut du narrateur, le point de vue : voir lexique des notions.

Corrigé

Quand je suis arrivé au château de La Brosse Montceaux, la salle où se déroulait la soirée était déjà pleine. Les musiciens jouaient des valses et les invités dansaient allègrement. J'ai balayé la salle du regard, à la recherche de la maîtresse de maison, sans l'apercevoir. Un autre convive me l'indiqua avec obligeance, mais je ne pus en croire mes yeux : au lieu de la beauté dont le souvenir restait gravé dans mon cœur telle qu'elle était du temps de ma jeunesse où je l'avais aimée, il me désigna une créature d'outre-tombe ! Ses os devenus trop faibles pour la maintenir debout, telle une charpente fragilisée, ne pouvaient plus supporter ses tuiles. Elle reposait dans un large fauteuil rouge satin. Je traversai la piste des danseurs virevoltants. Quel spectacle la marquise n'aurait-elle pas donné pour soutenir l'illusion de la vie, espérant qu'une partie de la force qui entraînait les danseurs déteindrait sur elle, alors que plus rien ne rappelait ni sa beauté ni sa vigueur ! On voyait les traces que l'automne avait imprégnées sur son visage : les cheveux, tel un feuillage, s'étaient décolorés et sa tête était presque dégarnie. Sa peau, morcelée et parcheminée comme l'écorce d'un tronc de chêne, paraissait blanche, presque incolore, un beau paysage enneigé d'automne. À ses tempes on pouvait voir la lenteur de son pouls qui autrefois battait la chamade, mais son cœur comme une mécanique d'horlogerie fatiguée ne pouvait plus battre à un rythme alerte et l'horloge qui le cachait ne donnait plus l'heure actuelle, mais celle d'un passé depuis longtemps révolu.

Alors que je m'approchais d'elle, elle leva la tête pour survoler de son regard la scène qui se déroulait devant elle. J'eus le soudain souvenir de son visage enjoué et farceur : dans ses yeux brûlait encore le feu qui animait jadis son corps. Elle avait encore cet air de conquérante, cette allure fière, et, maintenant qu'elle redressait la tête dans un effort pour mieux voir, je reconnus la femme que j'avais aimée. Mais, comme un éclair qui s'évanouit dans les ténèbres de l'orage, dans le noir de la nuit, sa beauté sombrait à nouveau dans l'oubli, dès que sa force l'abandonnait et qu'elle reprenait sa posture courbée de vieille carcasse tremblotante abandonnée par la vie : seul l'esprit se révolte encore, alors que le corps est déjà mort...

J'étais arrivé à son fauteuil et, alors que je présentais mes hommages à ce monstre effrayant, incarnation même de l'écoulement du temps, elle me fixa. À cet instant, alors qu'elle me remerciait de ma présence, elle esquissa un sourire narquois et, l'instant d'un regard, elle retrouva son charme d'antan. L'âme cachée en profondeur me montra que je m'étais trompé : même proche de la mort, sous son aspect de vieux chêne, elle était encore une rose. J'enfouis mon visage dans mes mains et me mis à pleurer.