Le personnage de roman doit-il nécessairement accomplir des actes de bravoure pour susciter intérêt et plaisir de la lecture ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde
Type : Dissertation | Année : 2016 | Académie : Nouvelle-Calédonie

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35

Nouvelle-Calédonie • Novembre 2016

Séries ES, S • 16 points

Actes de bravoure

Dissertation

Le personnage de roman doit-il nécessairement accomplir des actes de bravoure pour susciter intérêt et plaisir de la lecture ?

Vous appuierez votre développement sur les textes du corpus, les textes étudiés pendant l’année, ainsi que sur vos lectures personnelles.

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Les clés du sujet

Comprendre le sujet

Le sujet est centré sur le personnage de roman (principal ou secondaire).

Il propose une définition du personnage romanesque comme un être d’exception qui « accomplit des actes de bravoure ». Cela présuppose que les personnages qui ne sont pas braves ou qui sont « ordinaires » ne sont pas intéressants.

La formulation « doit-il nécessairement » laisse entendre qu’il y a une alternative ou une discussion possible, une prise de position de votre part.

La problématique peut être reformulée ainsi : « Le personnage de roman doit-il ou non obligatoirement être brave, courageux, admirable, sortir de l’ordinaire ? »

Chercher des idées

Les questions à se poser

Scindez cette problématique en plusieurs sous-questions (variez les mots interrogatifs) : Par quels actes un personnage de roman peut-il se montrer brave ? Pourquoi un personnage qui accomplit des actes de bravoure est-il approprié au genre romanesque ? Comment un tel personnage rend-il le roman intéressant ? instructif ? Le roman ne comporte-t-il pas pourtant des personnages ordinaires ? Quel peut être l’intérêt de personnages banals ? Un personnage de roman ne peut-il accomplir des actes autres que de bravoure ? Quelles sortes d’actes ? Ne peut-on dépasser cette alternative ?

Le plan doit être dialectique : confirmez l’intérêt des personnages hors du commun par leur bravoure ; montrez pourquoi des personnages ordinaires ou qui accomplissent des actes hors du commun, mais pas de bravoure peuvent aussi être intéressants ; essayez de dépasser cette apparente contradiction.

Définissez ce qu’est un « acte de bravoure » : il consiste à s’oublier soi-même en se mettant en danger (mettre en péril sa vie, sa famille, sa réputation, son identité…) pour le bien d’autrui ; il force l’admiration.

Cherchez des exemples qui illustrent les deux sortes de personnages que le sujet oppose implicitement : des personnages pleins de bravoure/ordinaires ou extraordinaires par des actes négatifs.

Les exemples de personnages romanesques

Faites la liste des personnages romanesques :

braves qui accomplissent des actes extraordinaires, que vous connaissez.

qui accomplissent des actes remarquables mais pas de bravoure (personnages du mal).

de l’humanité commune. Vous en trouverez surtout dans les romans réalistes, naturalistes, dans le Nouveau Roman.

Cherchez des romans qui combinent ces différents types de personnages.

Corrigé

Corrigé

Dans ce corrigé, certaines parties sont rédigées, d’autres se présentent sous forme de plan, que vous pouvez vous exercer à rédiger et à illustrer d’exemples personnels.

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction [rédigée]

[Amorce] Celui dont on dit « c’est un vrai personnage de roman » est un être à part, original, que l’on ne rencontre pas dans la vie de tous les jours. Cependant, dans la préface de son roman Pierre et Jean, Maupassant distingue plusieurs types de romanciers : certains « transforme[nt] la vérité […] pour en tirer une aventure exceptionnelle » et mettent en scène des héros extraordinaires, d’autres font de leurs créations des êtres du quotidien et évitent « tout enchaînement d’événements qui paraîtrait exceptionnel ». [Problématique] Existe-t-il un modèle type de personnage romanesque ? [Annonce du plan] Certes, un héros – au sens premier du terme de « surhomme » –, un « brave » peut fasciner le lecteur [I] ; mais pour un romancier, peindre des personnages méprisables ou ordinaires présente aussi un intérêt [II]. Au total, faut-il nécessairement choisir entre ces deux solutions [III] ?

I. Intérêts du personnage de roman qui « accomplit des actes de bravoure »

1. L’univers romanesque est souvent exceptionnel

Le roman est héritier de l’épopée, aux héros exceptionnels (Odyssée, Iliade, romans de chevalerie). Ces origines expliquent qu’il présente des univers différents du nôtre, souvent hors normes [Exemples : Rabelais, Gargantua, univers de géants ; J. Verne, Voyage au centre de la terre, découverte d’un monde inconnu] où s’accomplissent des actes spectaculaires et extraordinaires [Exemples : bravoure du jeune d’Artagnan ; mort de Porthos qui, pour sauver ses amis, provoque une explosion dans laquelle il est enseveli, dans Les Trois Mousquetaires et Le Vicomte de Bragelonne ; sacrifice de Katow ; défense du Fort-Le-Cor par Éomer dans Le Seigneur des Anneaux de Tolkien].

Conseil

Lorsque vous donnez l’exemple d’une œuvre, la référence doit être précise (titre de l’œuvre (souligné), nom de l’auteur, éventuellement époque ou courant littéraire) et rapidement mise en contexte : situer l’épisode ou la scène, le personnage dans l’intrigue, dans l’œuvre.

2. Ce contexte implique des personnages héroïques qui sortent de l’ordinaire

[Argument rédigé] Certains personnages romanesques se démarquent de l’humanité commune, parfois par leurs performances physiques. [Exemple rédigé] Ainsi dans Les Misérables de Hugo, M. Madeleine (alias Jean Valjean) soulève la lourde charrette qui écrase le vieux Fauchelevent. L’emploi de mots intensifs élogieux, intensifiés par les exclamations des assistants, fait imaginer au lecteur un héros exceptionnel à la force herculéenne qui montre que « le dévouement d’un seul [donne] de la force et du courage à tous. »

Ils font aussi preuve de qualités morales exceptionnelles. [Exemples] : Jean Valjean (honnêteté, dévouement, courage, bonté…) ; le père Maheu dans Germinal de Zola (bon père, bon ouvrier, intègre moralement) ; Kyo dans La Condition humaine de Malraux (courage et dévouement).

3. Les personnages admirables fascinent, servent de modèles

Le personnage admirable a une vie plus intense ; il fait rêver, répond à notre goût du merveilleux, à notre besoin d’idéal, d’évasion nécessaire de notre quotidien vers un monde où tout est possible [exemples personnels].

Il se présente comme un modèle à imiter. [Exemples] : le docteur Rieux dans La Peste de Camus risque sa vie et se dévoue pour les malades ; le jeune idéaliste Kyo dans La Condition humaine de Malraux lutte jusqu’à la mort et se sacrifie pour de jeunes révolutionnaires ; Katow (texte D).

[Transition] Le lecteur se laisse emporter par ces êtres extraordinaires ; cependant ne peut-il trouver de l’intérêt et du plaisir à la peinture d’une humanité autre, exceptionnelle dans le mal ou tout simplement plus commune ?

II. Intérêts du personnage qui n’est pas brave

1. Le personnage romanesque qui se distingue par le mal intéresse aussi

[Argument rédigé] On peut s’intéresser à un personnage qui se distingue non par sa bravoure mais par sa perfection dans le mal : le lecteur l’admire, même s’il le désapprouve moralement. C’est un anti-modèle à ne pas imiter. Il permet au romancier de peindre les passions absolues, dévastatrices. Il nous intrigue, nous intéresse et met en garde contre les férocités et le danger des personnages du mal. [Exemple rédigé] Ainsi, Vautrin, ancien forçat, protagoniste du roman réaliste de Balzac Le Père Goriot, donne au jeune Rastignac un « leçon de vie » pour « parvenir » dans la société parisienne. Il lui suggère d’être complice d’un meurtre afin de s’approprier une fortune par un mariage. Son absence de conscience morale, son assurance, sa lucidité et ses qualités d’orateur font de ce personnage un tentateur inquiétant, qui force l’admiration. [Autre exemple] : Le couple diabolique Valmont-Merteuil dans Les Liaisons dangereuses.

Les « méchants » ont une fonction capitale : ils créent les obstacles et les péripéties et mettent en valeur, par contraste, les personnages braves. [Exemples] : Les Thénardier ou Javert face à Jean Valjean dans Les Misérables ; Cottard face à Rieux dans La Peste.

2. Intérêt d’un personnage ordinaire 

Le personnage romanesque peut aussi être un individu sans qualités particulières. Son intérêt réside alors dans le fait qu’il donne une vision du réel et favorise l’illusion du vrai. [Exemples] : Frédéric Moreau dans L’Éducation sentimentale de Flaubert, roman réaliste ; Meursault dans L’Étranger de Camus, roman de l’absurde ; Gervaise, l’héroïne de L’Assommoir de Zola, roman naturaliste. Il donne lieu à une intrigue plausible, vraisemblable.

Le personnage ordinaire représente l’humanité moyenne : le lecteur peut donc s’identifier à lui. Il nous intéresse parce qu’il nous ressemble. Il est représentatif de la société et permet au romancier de faire passer à travers lui sa vision de la société : les personnages-types. [Exemple] : Georges Duroy dans Bel-Ami, caractérisé par des préoccupations matérielles, un milieu et une existence plutôt ordinaires, type social du roman réaliste.]

Il nous permet de mieux comprendre notre monde. Il constitue une autre sorte de leçon de morale vivante : son destin propose non pas un idéal inaccessible, mais des objectifs que l’on peut atteindre (qui ne découragent pas). Il donne parfois de l’optimisme [Exemples personnels].

III. Une fausse alternative ?

Enfermer le romancier dans une alternative, figer le personnage de roman – doit-il nécessairement être un héros brave ou au contraire être « méchant » ou ordinaire ? – ne rend pas compte de la complexité du roman et du personnage romanesque, ni de ce qui peut susciter l’intérêt du lecteur.

1. Le roman comme transfiguration d’un personnage banal en personnage admirable

Des événements personnels ou historiques (l’intrigue du roman imaginée par le romancier) peuvent transformer un simple homme ou un personnage du mal en héros, en lui donnant une destinée et des caractères admirables, extraordinaires.

Le romancier rend ainsi compte de l’évolution de son personnage et crée des personnages qui vont au bout de leur destin : en accomplissant des choix difficiles, ils acquièrent une certaine grandeur. [Exemples] : Julien Sorel dans Le Rouge et le Noir de Stendhal ; Jean Valjean dans Les Misérables de Hugo n’est pas admirable au début du roman (il vole à plusieurs reprises, il spolie Petit Gervais…), il le devient ; J. A Suter dans L’Or de Cendrars.

2. Le roman révèle la part d’exception de tout être humain

Le romancier, à travers des personnages ordinaires, révèle la part d’héroïsme cachée dans la banalité de la vie de chacun.

À travers des êtres humbles, il permet à l’homme de mieux connaître ses potentialités et sa part d’exception et transmet ainsi une vision optimiste d’un monde où tout être est amendable. [Exemples] : le Père Goriot, « Christ de la paternité », imaginé par Balzac ; le narrateur de À la Recherche du temps perdu de Proust découvrant sa vocation d’artiste.

3. Personnage admirable, personnage méprisable ou commun des mortels ? Tout dépend…

Il n’est pas de recette pour créer un personnage qui intéresse le lecteur. Tout dépend de ce que l’on attend de la lecture d’un roman et de la mission que se donne le romancier. Les héros qui accomplissent des actes de bravoure feront rêver le lecteur. Les personnages diaboliques, cyniques, redoutables le feront frissonner de peur ou d’horreur [Exemple] : Grenouille dans Le Parfum de Süskind.

Si le romancier veut « peindre » le monde tel qu’il est et l’expliquer (roman réaliste et naturaliste) ou encore dénoncer ses travers (roman engagé), il peuplera son univers romanesque de personnages qui incarnent le mal ou qui, plus ordinaires, donnent une (presque) parfaite illusion de la réalité.

La richesse du roman vient sans doute de la cohabitation de ces divers types de personnages, qui crée la complexité du « système » des personnages romanesques qui s’éclairent les uns les autres… [Exemples] : Malraux, La Condition humaine (Katow et Kyo, les héros ; Clappique, homme de l’humanité moyenne) ; Camus, La Peste.

Conclusion [rédigée]

[Synthèse] Être complexe, le personnage de roman ne saurait se réduire à une définition trop schématique et il n’est pas de recette dans la création romanesque. C’est en fonction de son lectorat, de sa conception du roman que le romancier choisit de faire de ses personnages des êtres hors du commun, pleins de bravoure ou diaboliques, ou des antihéros. Mais faut-il s’étonner que le roman propose des types de personnages aussi divers ? [Ouverture] Rien de surprenant puisque le roman est une œuvre artistique, au même titre que la peinture. Or, l’art est un « miroir » qui déforme, mais, par là même, nous révèle à nous-mêmes, plus « vrais que nature » et la réalité mêle êtres d’exception – dans le bien comme dans le mal – et hommes ordinaires.