Le personnage de roman donne-t-il au lecteur un accès privilégié à la connaissance du cœur humain ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re L - 1re S | Thème(s) : La dissertation littéraire - Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde
Type : Dissertation | Année : 2011 | Académie : Inédit
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
La connaissance du cœur humain
 
 

La connaissance du cœur humain • Dissertation

Corrigé

31

Roman

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Sujet inédit

le personnage de roman • 16 points

Dissertation

> Dans quelle mesure le personnage de roman donne-t-il au lecteur un accès privilégié à la connaissance du cœur humain ?

Vous répondrez à cette question dans un développement argumenté en vous appuyant sur les textes du corpus, ceux que vous avez étudiés en classe et vos lectures personnelles.

Comprendre le sujet

  • Analysez précisément le sens des mots :
  • « cœur humain » : vie affective, émotions, sentiments, personnalité ;
  • « accès » (sens figuré) suggère d’analyser comment le personnage éclaire le cœur humain, et donc d’étudier les moyens spécifiques dont dispose le roman pour le faire ;
  • « dans quelle mesure » porte sur le mot « privilégié ». Il ne s’agit pas de savoir si le personnage donne ou non accès à la « connaissance du cœur humain », mais s’il s’agit d’un accès privilégié. L’expression suggère un plan dialectique, une discussion de l’idée ;
  • la formulation « du cœur humain » est à distinguer de « d’un cœur humain » : l’emploi de l’article défini (du=de le) peut aussi être discuté.
  • Reformulez la question avec vos propres mots : « Le personnage de roman permet-il de mieux connaître les émotions, les sentiments et les pensées de l’homme ? »
  • Subdivisez la question : « Le personnage de roman permet-il de ­connaître un ou le cœur humain ? » ; « Pourquoi et par quels moyens spécifiques donne-t-il accès à la vie affective ? » et inversement : « Le roman n’a-t-il pas des limites dans la connaissance du cœur humain ? »

Chercher des idées

  • Montrez comment, en partant d’un cas particulier (un personnage), le romancier peut donner une image du cœur humain.
  • Comparez à cet égard le roman aux autres genres : qu’est-ce qui le rapproche du théâtre ? de la poésie lyrique ? Qu’est-ce qui l’en distingue (les moyens spécifiques du roman) ?
  • Cherchez quel(s) type(s) de roman(s) ne permettent pas de peindre véritablement l’univers intérieur du personnage.
  • Exemples de romans pouvant vous mettre sur la voie : les textes du corpus, mais aussi : le roman d’analyse psychologique (La Princesse de Clèves de Mme de La Fayette, les romans de À la recherche du temps perdu de Proust…) ; le roman d’apprentissage (L’Éducation sentimentale de Flaubert) ; le roman épistolaire (Les Liaisons dangereuses de Laclos) ; le roman autobiographique (L’Enfant de Vallès).

> Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

> Le roman : voir lexique des notions.

Corrigé

Les titres en couleur et les indications en italique servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Il est souvent difficile d’accéder au « cœur » d’autrui. Nous avons accès aux gens qui nous entourent par leur aspect physique, leur comportement, mais on ne sait jamais ce qu’ils ressentent ou pensent dans le fond. Or, « le but suprême du romancier est de nous rendre sensible l’âme humaine, de nous la faire connaître et aimer dans sa grandeur comme dans sa misère, dans ses victoires et dans ses défaites » (Georges Duhamel, Essai sur le roman).

[Problématique et annonce du plan] À travers ses personnages, le roman nous permet de connaître le « cœur » humain et nous éclaire sur l’homme. En quoi le roman est-il à cet égard un moyen privilégié par rapport aux autres genres littéraires ? N’y a-t-il pas des limites à cela ? Les personnages de roman permettent-ils toujours de connaître la nature humaine dans toute sa complexité ?

I. Le personnage de roman éclaire le cœur humain

1. Qu’est-ce que « la connaissance du cœur humain » ?

  • Par métonymie, le « cœur » désigne les émotions, les sentiments, les passions, les désirs, les pensées, autrement dit tout ce qui n’est pas accessible de l’extérieur, tout ce que l’on cache ou dont on n’a pas conscience.
  • L’adjectif « humain » renvoie à des personnes auxquelles le lecteur peut se comparer : il ne s’agit pas d’un cœur humain, mais du cœur humain. Les personnages de roman nous ressembleraient, car « le génie du roman nous fait vivre le possible » (Albert Thibaudet).
  • Enfin, le mot « connaissance » n’est pas à prendre au sens scientifique : la « connaissance » est ici ce qui implique la lucidité sur les sentiments de l’homme, ce qui les fait comprendre.

2. L’accès à un cœur humain ou au cœur humain ?

  • Comme le théâtre, le roman, à travers la peinture de son personnage, donne apparemment accès à un cœur humain (au cœur d’un homme). Le roman s’inscrit en effet dans une époque, il raconte l’histoire d’un personnage précis, d’une destinée singulière : Julien Sorel est un jeune homme du peuple « de 1830 » [+ exemples personnels]. Le personnage de roman n’est que la vision d’un homme à une époque et à un moment donnés.
  • Pourtant le roman donne aussi accès au cœur humain. Chacun des personnages, parce qu’il est composé de plusieurs êtres réels, comporte une « parcelle » du cœur humain en général. Balzac explique que, « souvent, il est nécessaire de prendre plusieurs caractères semblables pour arriver à en ­composer un seul […] La littérature se sert du procédé qu’emploie la peinture, qui, pour faire une belle figure, prend les mains de tel modèle, le pied de tel autre, la poitrine à celui-ci, les épaules de celui-là » (Avant-propos de La Comédie humaine, 1842). Pour Zola, « le romancier part à la recherche d’une vérité » et, s’il ne « s’écarte [pas] des lois de la nature », crée des « types » presque plus vrais que la réalité. « Au bout [de son travail], il y a la connaissance de l’homme. »

II. Le roman : un accès privilégié
à la connaissance du cœur humain ?

Mais c’est là une capacité commune aux œuvres littéraires. Le roman serait-il, par rapport aux autres genres, un moyen privilégié de connaître l’homme ?

1. Les mêmes atouts que les autres genres

Le roman, pour éclairer l’homme, emploie tous les moyens dont disposent les autres genres littéraires.

  • Ainsi, il tient du théâtre en recourant aux dialogues qui dévoilent le « cœur » du personnage et en font le portrait en paroles. Dans La Duchesse de Langeais (corpus), par des effets de contraste et de surprise, le dialogue révèle les sentiments des deux personnages. Les dialogues argumentatifs dévoilent les pensées et convictions des personnages (dialogues d’Étienne avec les autres mineurs dans Germinal de Zola [exemple à développer]).
  • Le roman tient de la poésie par la révélation directe des sentiments : il donne accès directement à l’univers affectif et mental par la focalisation interne. Tantôt, lorsqu’il est aussi narrateur, le personnage s’exprime directement, recourant à une expression lyrique (Le Dernier Jour d’un condamné de Hugo) ou plus prosaïque (L’Étranger de Camus). L’accès au cœur humain est alors direct. Tantôt c’est le monologue intérieur qui traduit presque telles quelles les émotions non exprimées ouvertement (« Tchen tenterait-il de lever la moustiquaire ? », La Condition humaine de Malraux). Dans les lettres du roman épistolaire (Les Liaisons dangereuses de Laclos). ou dans le roman autobiographique (L’Enfant de Vallès), lieu « normal » de l’épanchement, l’auteur se met à nu et livre son cœur « en direct ».

2. Le roman plus éclairant que la vie : espace, temps et narrateur

  • D’abord, le roman est plus éclairant que la vie même : il présente en effet une « histoire » aboutie, donc plus nette. Dans la vraie vie, on ne comprend pas le cœur humain, parce qu’elle est en cours d’élaboration et que nous manquons de recul ; les émotions, les sentiments enchevêtrés brouillent la lucidité.
  • Ensuite, le roman s’étend dans la durée et dans l’espace. Dans la durée : il peut couvrir toute une vie, donc marquer une évolution, faire voir et ­comprendre les modifications du cœur. Dans l’espace : le romancier peut multiplier les lieux et les milieux, donc faire fluctuer émotions, sentiments et comportements en fonction de ceux dans lesquels il place le personnage, ce qui permet de mieux cerner ses variations (cas du roman d’apprentissage, du roman de mœurs). L’auteur peut modifier l’histoire du personnage comme bon lui semble pour faire varier, évoluer le « cœur » de son personnage.
  • Enfin et surtout, le roman est mené par un narrateur qui multiplie et change les perspectives. Le narrateur a du recul et peut intervenir quand bon lui semble. Il peut faire une explication complète de sentiments dont le personnage même n’est pas conscient (Balzac, Stendhal) ou suggérer l’interprétation d’un comportement par des détails révélateurs dans l’évocation (décor, par exemple). Il peut signaler un contraste entre les paroles et les attitudes (Vautrin) ou les véritables sentiments (cas des personnages hypocrites, manipulateurs, traîtres et autres).

3. La diversité des personnages : des éclairages multiples

  • La diversité des personnages permet, par la multiplication des émotions, des sentiments, des pensées, de « faire le tour » de l’être humain. Balzac souligne que « ce n’était pas une petite tâche que de peindre les deux ou trois mille figures saillantes d’une époque, car telle est […] la somme des types que présente chaque génération que La Comédie humaine comportera ». Ainsi, le roman donne la possibilité de comprendre des mondes que l’on n’a pas connus (comme celui des poilus dans Le Feu de Barbusse ou Les Croix de bois de Dorgelès).
  • Parfois le romancier peut choisir d’incarner dans deux personnages distincts deux aspirations opposées de l’être humain, mettant ainsi en évidence plus clairement les composantes du « cœur humain ». Ainsi, George et Lennie, dans Des souris et des hommes de Steinbeck, représentent les deux composantes de l’homme : George est la partie humaine (qui réfléchit), Lennie la partie animale (soumise aux instincts). Le lecteur ­comprend que le meurtre de Lennie par George représente la volonté de l’homme de détruire la part animale en lui.
  • La présence de multiples personnages permet de multiplier les éclairages sur un même personnage : ainsi, Tchen (Malraux, La Condition humaine) est vu par le narrateur, mais il l’est aussi par Gisors et les autres révolutionnaires. Le roman est une plongée au cœur de l’intériorité des personnages grâce à la multiplication des points de vue. Et, de façon plus complexe, lorsqu’un personnage fait le portrait ou l’analyse d’un autre personnage, c’est tout autant lui-même qu’il éclaire : ce que dit Solal d’Ariane éclaire Ariane, mais aussi Solal lui-même (document C).

III. Des limites ?

Cependant, les personnages de roman ne permettent pas toujours de mieux connaître l’âme humaine dans sa complexité et sa profondeur.

1. Des cas de figures spécifiques

  • Le personnage de roman est parfois trop simpliste, sans nuances : le roman populaire, le roman d’aventures (Eugène Sue, Dumas) tire son intérêt de l’intrigue, mais il ne dévoile pas grand-chose sur les nuances du cœur humain. Il offre une vision manichéenne des personnages, sortes de marionnettes ou de robots dans lesquels il est difficile de se reconnaître.
  • Parfois, à l’inverse, il est trop complexe. Or, une analyse trop poussée nuit à la clarté. Dans La Princesse de Clèves (Mme de La Fayette), le lecteur a parfois du mal à suivre les méandres de la pensée et des sentiments.
  • Parfois encore, la volonté didactique gauchit la vision du cœur humain : celui-ci est alors au service de la démonstration et non de la vérité affective. Ainsi, le projet des romanciers naturalistes de démontrer les lois de l’hérédité enlève à la nature humaine son épaisseur, sa complexité. De même, quand il est prétexte à expériences littéraires, le roman apprend peu sur le cœur humain (romans de Robbe-Grillet ou La Disparition de Perec). Quant au Nouveau Roman, il consacre la mort du personnage.

2. Le roman n’est pas la réalité, il en est l’image

  • Cependant, l’intérêt du roman, comme celui de toute œuvre d’art, ne tient pas à son côté documentaire, mais au plaisir qu’il procure et qui donne l’illusion du vrai.
  • Gide, dans Les Faux-Monnayeurs (1925), explique que roman et théâtre ont cette faculté : « Parfois il me paraît que je n’admire en littérature rien tant que, par exemple, dans Racine, la discussion entre Mithridate et ses fils ; où l’on sait parfaitement bien que jamais un père et des fils n’ont pu parler de la sorte, et où néanmoins […] tous les pères et tous les fils peuvent se reconnaître. […] Tout le problème est là, précisément : exprimer le général par le particulier ; faire exprimer par le particulier le général. »

Conclusion

Le roman est donc bien un moyen privilégié pour comprendre le « cœur humain ». Cependant là n’est pas son seul intérêt : il peut être témoignage historique (L’Espoir de Malraux peint la guerre civile espagnole), ou, comme un apologue, délivrer un message, souvent porteur d’engagement (1984, d’Orwell ; Fahrenheit 451, de Bradbury). Il peut aussi tout simplement permettre au lecteur de s’évader dans un autre monde (romans de science-fiction).