Le personnage de roman se construit-il exclusivement par son rapport à la réalité ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde
Type : Dissertation | Année : 2017 | Académie : France métropolitaine

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7

France métropolitaine • Juin 2017

Séries ES, S • 16 points

La découverte d’un univers fictif

Dissertation

Le personnage de roman se construit-il exclusivement par son rapport à la réalité ?

Vous appuierez votre réflexion sur les textes du corpus, sur les œuvres que vous avez étudiées en classe et sur vos lectures personnelles.

Voir les textes du corpus.

Les clés du sujet

Comprendre le sujet

Le présupposé est : « Le personnage de roman se construit par son rapport à la réalité. »

« réalité » : le monde qui nous entoure (objets, phénomènes de la nature, habitudes sociales, activités de la vie…). Cela s’oppose à imaginaire, rêve, illusion, fiction, vision, idéal…

Attention : la question est ambiguë et peut déboucher sur deux problématiques différentes.

« Se construire » dans sa forme pronominale peut prendre deux sens.

Sens actif de « se former » Le sujet agissant est « le personnage ». La problématique est alors interne au personnage et renvoie à son évolution par confrontation à la réalité : « Le personnage doit-il se confronter à la réalité pour donner l’illusion d’exister ? »

Sens passif de « est créé » (par son auteur) La perspective est alors externe au personnage ; vous adoptez le point de vue de l’auteur : « Pour créer un personnage de roman, l’auteur doit-il s’appuyer sur le réel ou sur l’imaginaire ? »

Les deux interprétations sont acceptables ; on peut même combiner les deux. Mais l’adjectif possessif « son » (rapport) et le texte de Duras poussent à privilégier la première : Suzanne, plongée dans un monde très réel et frustrant, s’évade dans un autre univers, imaginaire (cf. Emma Bovary) : elle existe par sa confrontation au réel et par ses rêves.

« exclusivement » laisse entendre qu’il faut dépasser le présupposé, qu’il y a une discussion possible : le personnage peut se construire par d’autres éléments (le rêve notamment).

On attend un plan dialectique, au moins une forme de concession dans la réponse (bien que le personnage de roman se construise dans la réalité, il peut aussi s’en échapper).

La problématique est : « Par rapport à quoi se construit un personnage romanesque ? »

Chercher des idées

Subdivisez la problématique en sous-questions :

Pourquoi, comment la réalité aide-t-elle un personnage à exister, évoluer ?

En quoi, comment le rêve, l’imaginaire jouent-ils aussi ce rôle ?

Dépassement suggéré : c’est l’interaction entre réalité et rêve, la tension entre les deux qui construisent un vrai personnage romanesque plus complexe et profond.

Les exemples

Des personnages qui sont confrontés à la réalité : romans d’apprentissage, romans réalistes (Balzac), naturalistes (Maupassant, Zola)…

Des personnages qui ne s’inscrivent pas dans la réalité humaine (Rabelais) ou de déconstruction du personnage (Nouveau Roman).

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie. Les exemples ne sont que mentionnés : il faut les développer.

Remarque

Nous avons opté pour la problématique « Le personnage doit-il se confronter à la réalité pour donner l’illusion d’exister ? »

Introduction

[Amorce] Un personnage de roman emporte le lecteur dans des aventures fictives souvent péjorativement qualifiées de « romanesques », le fait rêver ; il ne semble pas entretenir de rapports avec la réalité. Ainsi, Don Quichotte, qui se construit en « rêvant sa vie », a perdu la notion du réel et prend les fameux moulins pour des chevaliers… Cependant, l’on pourrait dire, en parodiant Aragon, que « la fiction ne suffit pas à caractériser le [personnage de] roman, mais un certain rapport entre cette fiction et la réalité ». [Problématique] Par rapport à quoi se construit un personnage romanesque : à la réalité ? à l’imaginaire ? [Annonce du plan] Sa confrontation avec le réel lui donne, certes, son épaisseur, assure sa formation, le fait évoluer et « exister » [I], mais il ne peut véritablement prendre vie que s’il nourrit des rêves et d’une vie intérieure [II]. En fait, c’est la tension entre ses rêves et son expérience concrète du monde qui lui assure une vraie profondeur, au point que le lecteur croit à sa véritable existence. [III].

I. L’interaction avec le réel

Le personnage de roman se structure par sa confrontation avec le réel et ses expériences forgent son caractère.

1. Les difficultés de la vie forgent le personnage

Lorsque le monde ne correspond pas à l’idée que s’en fait le personnage, son rapport à la réalité peut devenir conflictuel. Les difficultés matérielles, les catastrophes, les expériences douloureuses, les échecs affectifs et professionnels, la cruauté des hommes l’obligent à réagir et à trouver en lui des ressources pour résister et subsister, elles forgent son caractère.

Le roman d’apprentissage retrace l’évolution du personnage, qui, à la fin de son parcours, a pris de l’expérience a « appris » la vie, parce qu’il a mesuré la distance entre ses rêves et la réalité. Exemples : Julien Sorel (Le Rouge et le Noir), Rastignac et Vautrin (Le Père Goriot), Frédéric (L’Éducation sentimentale), Bel-Ami, Robinson Crusoé…

2. Action et réflexion face à la complexité du monde

Le personnage évolue également en expérience et en sagesse parce qu’il découvre dans la durée la complexité du monde qui l’entoure. Les romanciers, notamment naturalistes, peignent l’individu confronté au réel parfois tout au long de sa vie ou sur une période importante de son existence (exemples).

Le héros multiplie les rencontres et les relations sociales, les expériences complexes, les situations embrouillées : cela nourrit sa réflexion, retranscrite soit dans des dialogues, souvent contradictoires, soit dans des monologues intérieurs – stream of consciousness – et délibérations) (exemples). Le lecteur assiste à sa progressive formation intellectuelle, culturelle, morale ou philosophique, qui passe souvent par ses désillusions. Il voit une personnalité riche et singulière se structurer.

Dans le roman autobiographique, le narrateur-personnage, qui passe par toutes les phases réelles de la vie (enfance, adolescence, âge mûr…), se structure à partir des situations réelles de chacune d’elles. La confrontation de l’esprit à la réalité rend le personnage de plus en plus complexe et intéressant (la trilogie de Vallès, Une vie de Maupassant, textes du corpus).

3. Vers l’ascension ? Vers la chute ?

Le personnage prend ainsi une consistance qui se concrétise par la trajectoire de son parcours, résultat de ses tentatives pour transformer le réel.

S’il est actif et combatif, il s’agit d’une véritable ascension qui construit une « figure » sociale, politique ou historique, qui prend une stature supérieure, devient parfois un meneur (Étienne Lantier, Germinal ; Georges Duroy, Bel Ami). Sa confrontation à la réalité se concrétise dans ses interventions auprès de son entourage sur lequel il agit et prend de l’ascendant (discours d’Étienne) et se matérialise dans les hautes fonctions auxquelles il accède (exemples).

Il arrive aussi qu’il s’agisse d’une déchéance, d’une chute, soit à cause d’événements contraires (Gervaise chez Zola), soit parce que le personnage est déchiré par ses contradictions devant la réalité (qui se traduisent par des délibérations : Valmont des Liaisons dangereuses ; Javert de Hugo ; cas des anti-héros).

II. La nécessité d’une vie intérieure

Cependant, se frotter à la réalité ne suffit pas pour que le personnage prenne vie et suscite l’identification du lecteur : ses rêves, ses idéaux, son imagination, sa vie intérieure et leur confrontation avec le monde le construisent.

1. L’épaisseur du personnage

Le personnage de roman est souvent un être sensible, habité par des émotions complexes, et son épaisseur tient aussi à la subtilité de son intériorité. Ses zones d’ombre, ses contradictions, ses aspirations, parfois folles et irréalisables complètent son caractère (Emma Bovary, Mme de Tourvel dans Les Liaisons dangereuses, Mathilde de la Mole dans Le Rouge et le Noir).

L’empathie et l’attachement qu’il peut susciter chez le lecteur – qui a l’impression de voir en lui un véritable humain, son semblable – naît de la connaissance de ses blessures, de ses illusions, de ses rêves qui font partie intégrante de son identité (Julien Sorel).

2. La part nécessaire de rêve

Le lecteur attend que le personnage soit confronté, comme lui-même l’est, à la question de tout être humain : les (mes) rêves peuvent-ils devenir réalité ?

Comme la lecture d’un roman, les moments de rêverie sont des plages de plaisir, de désir, de fuite, des respirations nécessaires qui consolent de l’amère ou désespérante réalité (Duras, Camus ; Julien Sorel…), surtout quand les rêves – « où vont se perdre tous les désespoirs » (Duras) – deviennent plus réels que… la réalité elle-même !

Sans possibilité de rêver, l’être humain se désespère, le personnage romanesque perd de sa substance (exemples).

3. Le refus du réel

Don Quichotte ou Emma Bovary sont des personnages à part entière ; or ils refusent la réalité et vivent volontiers dans l’imaginaire, celui des romans de chevalerie pour l’un, des romans d’amour… sentimentaux pour l’autre ! Leurs illusions les éloignent du réel et c’est ce désir de s’adonner au rêve qui les définit, les caractérise et cause leur perte (mort de Don Quichotte, suicide d’Emma).

D’autres personnages, désireux de surpasser la réalité et de vivre selon des valeurs supérieures à celles du monde qui les entoure, privilégient leur rêve d’absolu : ce sont des idéalistes qui se construisent hors de la réalité (exemples).

Enfin, d’autres se sentent étrangers, indifférents au monde réel dans lequel ils passent sans le voir vraiment (L’Étranger).

Paradoxalement, c’est leur marginalité par rapport au réel qui fait la consistance de ces personnages romanesques.

III. Le personnage construit par la tension entre rêve et réalité

Mais le personnage ne se construit ni à partir de la réalité ni à partir de ses rêves. C’est la tension et l’interaction entre ces deux éléments qui le font vraiment exister.

1. Ni repli sur soi ni refus du rêve…, mais les deux

Il manque une dimension à tout personnage qui ne se construit que sur une de ces composantes : le réel ou l’imaginaire. Il restera un être de papier, artificiel – fou s’il se borne à rêver, écrasé par la vie ou vidé de substance s’il ne s’appuie que sur la réalité. Toute exclusive mène au drame et le personnage n’est pas « viable », le lecteur ne peut pas s’identifier à lui (Meursault dans L’Étranger de Camus).

Il se construit en fait dans cette tension permanente entre ses rêves et son expérience du réel (exemples), leur confrontation et leur interaction sont nécessaires.

2. L’oscillation entre rêve et réalité, la perte des illusions au contact du réel

C’est l’alternance, l’oscillation entre la confrontation avec la réalité et les moments de fuite hors du monde qui non seulement nourrissent l’intrigue du roman mais enrichissent la personnalité des héros romanesques (Julien Sorel).

Ce sont aussi les instants où le personnage prend conscience que les illusions le cèdent à la réalité qui lui donnent sa profondeur, son épaisseur psychologique et le font mûrir (Mme de Clèves, Fabrice del Dongo…).

3. Le vrai personnage de roman : celui qui domine la réalité et ses rêves

Les personnages les plus intéressants ? Ce sont ceux qui arrivent, par un effort conscient que le lecteur suit pas à pas, à analyser et à dominer à la fois le monde réel qui les entoure et leurs illusions avec leur utopie. Comme le lecteur par rapport à eux, ils arrivent à prendre de la distance par rapport à eux-mêmes et au monde (corpus : Proust, Camus) et s’expliquent à leur lecteur, leur « frère »,

L’ironie, l’humour sur soi, parfois la dérision sont les marques de cette capacité à se dédoubler et à se regarder vivre et rêver, à ne pas renoncer au monde ni à son propre jardin secret, à accepter l’antagonisme entre la réalité et les illusions (Jacques le fataliste, Gil Blas) qui font un vrai personnage de roman captivant.

Ces personnages éclairent ainsi le « cœur humain » et font appréhender des vérités humaines et existentielles. Le roman devient alors un laboratoire vivant de l’analyse de l’Homme.

Conclusion

Le personnage de roman est un composé de réalité et d’imaginaire, dont le dosage est complexe et a varié au cours des siècles, selon les goûts esthétiques de l’époque (romantisme versus naturalisme…). [Ouverture] Le romancier se voit lui aussi, comme ses créations, contraint de jongler avec la réalité et la fiction : « Les héros de romans naissent du mariage que le romancier contracte avec la réalité. » (Mauriac)